Bout de lettre

Lettre à F. (extraits) : suis à Ngola depuis une semaine, les dents, et encore pour une autre au moins, le temps d’arranger ça, mais S. c’est l’ennui, trop loin pour mes pieds d’où c’est un peu animé pour tromper la bête, et je me tape des insomnies ; pas d’écriture ou presque, rien ne vient sinon tension et dégoût, pas grand-chose d’intéressant à lire, ailleurs une telle masse de mots et de quoi quoi quoi nous étouffe, de l’air de l’air de l’air, en plus il fait une chaleur sans issue ; … merde, il ne faut pas que tu lâches l’écriture ( même si des périodes où tu ne peux pas, noter des bouts de quoi pour garder la main, quand tu reviendras de Ponton la Belle tu vas nous pondre quelque chose de bien) parce qu’il n’y a personne dans ce pays qui écrive au-dessus, ils s’arrêtent tous à tes chaussures … impression que tu es loin et pourtant le Congo c’est pas la mer à boire… moi je rêve d’Argentine où je n’irais sans doute jamais. etc.

J’espère qu’on ne te surmène pas là-bas et qu’il y a du poisson braisé… Si tu trouves une carte-postale tu me rapportes ça.

 

Ndzomga / Cocktail pour finir

Le monde est peuplé d’étranges créatures qui ne jurent que par le pécule, l’or noir, la suprématie des couleurs sur la raison. Ça m’étripe et je ferme les yeux tandis que lentement le surfer s’éloigne des terres.

Peu à peu je prends conscience des émotions ancrées derrière un «terre à bâbord». Flotter a ce quelque chose de gênant. On ferme les yeux et on compte les heures, humides ici, émergentes.

Maintenant nous rejoignons la résidence élevée fièrement au-dessus du monde marin. Des hommes sont venus, ont décidé de monter au haut de la vague, de suivre des flèches indicatrices qui ne disaient pourtant pas où l’on s’arrête. Il aurait peut-être fallu préserver les émissoles, ne pas les gaver d’un mixage d’eau et d’or noir sortant des séparateurs.

On continue le travail qu’ennoblit la monnaie fiduciaire largement distribuée pour faire taire. Les étoiles ont déserté un tel paysage. On tourne la roue, somnole, complote, acquiesce.

II

Ce que j’ai cherché dans l’iris de tes yeux, un peu de gaieté à répartir sur les semaines présentes et à venir. J’essaie toujours de détourner le regard, haïr, punir le monde de ce sarcasme qui refuse tout pas vers la réciprocité.

Tu ne regardes que ce qu’il y a d’autre dans la salle, puis la ville, puis le mode sénile et revanchard.

Je ne cesse pourtant pas mon voyage en apnée dans la profondeur de ton regard fuyant, espérant quelques réverbérations instantanées ou latentes de la flamme juvénile et hésitante que je porte.

Quelques sentiments indicibles m’habitent de jour en jour, de ne pouvoir visiter tes profondeurs, à être bien trop jeune pour posséder ton regard.

 

Échangeurs

Il faudrait déconstruire, commencer par faire imploser ce qui fut, jadis, résidence politique et lieu de débauche. Dans le cas présent, il a fallu attendre la mort accidentelle de la sorcière. Mais on voudrait généraliser la destruction aux champs des vivants et des morts, faire table rase, niveler.

Ici doit passer une route au dessus de la route, puisqu’il faut bien conquérir l’espace, gagner du temps avant le passage honteux aux urnes.

Époque de boîtes, de serrures,
d’impasses pensées pour les foules,
de croisements régulant le flux vers d’étroites issues temporaires. 
plutôt
déprogrammer l’avenir
→ prendre la route

 

Déconstruire ? Oui, le soi, l’anonymat…
Aller même jusqu’à la vérité, l’enclaver…

Déprogrammer l’avenir semble illusoire, si ce n’est par la force du poète qui nie la ville telle qu’elle se présente, remet en cause les échangeurs, les avenues, les coins de rues, toutes ces prisons de la forme.

Prendre la route… Celle que le gouvernement refuse de construire…

portrait de Ndzomga

« C’est fini »

Blogue de F. S. Ndzomga : Camisole et mots

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F. S. Ndzomga / résidence – 7

La squatteuse

D’abord traverser ces lieux où les prophètes prêchent depuis un téléviseur, espérant ainsi vendre une foi mi-illusion mi-opium à ceux qui sont proches et ceux qui sont lointains mais à portée des ondes. Sur place, il faut bien sûr un mini-prophète pour recevoir le sacré-message, calibrer l’antenne parabolique, tenir les saintes paroles et les distribuer aux fidèles.

D’abord traverser l’église de la « vraie vie », ensuite ce pont qui ne laisse passer qu’une seule âme à la fois. Faire quelques pas supplémentaires, aléatoires mais décidés. Rejoindre la descente qui mène tout droit à la chambre de la squatteuse.

Il avait fallu pleurer, supplier le propriétaire pour avoir accès à cet immeuble inachevé. Rien ici n’est clairement défini. Il n’y a pas de chambre en tant que tel, pas de cuisine, de toilettes, de portes et de fenêtres. Chaque cellule donne immédiatement sur l’autre, se confond à elle.

Elle y vit avec son fils qui, dans une autre vie l’avait blâmée d’une régression vers le rural, le collège trop facile, la poussière et une vision des choses inadéquate à Harvard.

Ils se nourrissent d’herbe et d’insectes, cuisinent au feu de bois et sèchent leurs habits troués sur l’herbe, juste en face. Le fils ne va pas à l’école. Il fréquente le centre médical d’arrondissement qui est à quelques pas de là.

  
  © Franck Stéphane Ndzomga, 2016
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F. S. Ndzomga / résidence – 6

Après la résidence

I

Après la résidence, je continuerai mon chemin en silence, m’abandonnant désormais aux drogues de l’existence. Ne plus repenser le tout-autour, immortaliser quelques scènes profondes du quotidien, ne plus marcher pour cristalliser en soi jours et semaines passés à ruminer le poème. Après la résidence, je me laisserai aller à la vie, prendre la route qui se présente, le moyen de transport — moto ou taxi — que l’heure et le temps offre, sans distinction, sans discrimination. Dans un sens je deviendrai global, parce qu’il y a quelque chose de pénible dans la particularité.

II

S’il est dit que la ville a des artères, c’est probablement pour qu’un ignoble meurtrier les sectionne violemment.

Vestiges

Comme si bâtir était la limite à ne pas franchir, la ligne rouge qui fait écho au sang qui coule pour vestiges.

Comme si nous étions réduits à ce Rio, cette arrivée en côtes de quelques lumineux étrangers.

Comme si la culture elle-même nourrissait cette constante envie de reculer, de perdurer absurdement, de ne rien laisser à son départ.

Comme si l’exil était la seule issue pour respirer.

  © Franck Stéphane Ndzomga, 2016
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