F. S. Ndzomga / résidence – 5

zone industrielle à Douala

Ce qu’il y a de souterrain

I

Cette habitude de notre mémoire à se rattacher au passé, aux souvenirs douloureux. La mémoire est d’abord mémoire de blessures, sélective, obstruée, saturée par tous nos espoirs et nos peurs. Quelque part dans le tunnel, on s’est perdu en ne préméditant rien.

Je ne suis pas vraiment dans le quartier-subdivision irrationnelle des lieux où on mange, boit et s’oublie, mais je suis un zombie ; noctambule à prendre quelques images floues du parcours hebdomadaire, laissant échapper la beauté au-delà du vase troué, sélectif qu’est la mémoire.

Vin, vin, vin… J’habite l’envers de tout ce paysage dégradé et dément.

II

Ce qu’il y a de souterrain : quelques gros tubes en aciers…

III

L’ennui consume tout près des listes de choses à faire.

La solitude a atteint son état maximal.

Même l’allié reste muet face à tes cris de douleur. Il a un égo tellement immense, qu’une autre langue est nécessaire pour écouter ses demandes d’excuses.

L’anxiété t’envahit de ne pas savoir si l’ambassadeur nous aime ou nous déteste, pour avoir été trop profonds en possédant une histoire qui dégage tant d’espoir et de crainte. Le samedi considéré sera-t-il calme ? Doit-on craindre une quelconque interférence entre l’atelier profond et une balle mondaine ? L’anxiété grandit comme un champignon nucléaire et bientôt, on aura de dimanches qu’une fièvre intense qui enfante la procrastination. Peur de ne pas faire assez, d’en faire trop, d’abandonner, malgré tous les sermons de persistance.
 © Franck Stéphane Ndzomga, 2016
  blog de Ndzomga :  Camisole et mots
  illustration : Kmo
  Des résidences d’écriture numérique, webassociation des auteurs

F. S. Ndzomga / résidence – 4

La portion de temps
I

La portion de temps consacrée au rêve éveillé est très conséquente en ville. L’autre alternative est cette vie de mort-vivant du complexe industriel. Ce qui nous sépare du village, ce n’est rien de plus que la prétention. Ce qui est superficiel devient ici la pierre angulaire.

II

Les sons qu’émettent les choses nous renseignent sur leur début et leur fin. On pense mieux dans le bruit le plus total : eau qui coule sur le sol, moto que l’on démarre, klaxons, vrombissements des grosses machines tentaculaires de l’usine d’à côté.
Pour entrer au fond de soi, il faut sortir, marcher, chercher le centre-ville, le coin le plus bruyant. Ici, le silence est une denrée rare. On le remplace par ces moments où tous les bruits s’entrechoquent et s’annulent.
Il y a des boîtes de nuit, mais pas de boîtes de jour. On y cultive le bruit, son obscure catharsis, quelques rapprochements de corps pour se vider de tous ces bruits accumulés pendant la semaine.

III

L’immeuble en béton conquiert l’espace de soi, verticalement. Monter et se coucher, descendre et courber l’échine, maintenir ce va et vient jusqu’à ce que le corps prenne plus de place et réussisse à empiéter sur l’intangible. Avec le temps, tu deviens insomniaque telle une liasse de billets.
  © Franck Stéphane Ndzomga, 2016
  blog de Ndzomga :  Camisole et mots
  illustration : Kmo
  Des résidences d’écriture numérique, webassociation des auteurs

F. S. Ndzomga / Oppression

rue à Douala

La ville a quelque chose d’oppressant en tant que fruit immature de la compression des distances, de tous les revêtements grotesques que l’urbanisme décide d’appliquer à la nature, de tous ces élancements pour conquérir l’espace au-dessus de l’espace et construire une vie sur sa vie donnée. La vraie vie devient cette couche supérieure, superficielle, ce maquillage constant de nos pensées et de nos paroles.

Le dur labeur du poète est donc le décapage.

Le village est son vieux pendant, autre face des gens urbains, le tatouage, la peau ridée, le bas qu’ils regardent à leurs pieds ou l’horizontal devant quand ils marchent entre des hauteurs, un horizon enfoui dans la végétation-mémoire, le masque putréfié du temps. La couche à décaper est ici celle où les fossiles à la gangue trop dure paralysent l’effort d’être un peu soi quand même. La ville certes oppresse, mais le poète peut y vivre anonyme, donc heureux.
Le matin, dans la rue, tout un monde, toute une foule qui étouffe et ne peut qu’avancer vers qui est indéfini et risqué. Tout ce monde t’ignore, pensée rassurante et déprimante à la fois. D’une certaine manière, toutes ces gens saturent ton esprit de leurs cris de survie. Pour cela tu évites les marchés, qui empiètent sur la route et traduisent que cette ville n’est qu’une transition échouée entre le village et une certaine image que l’on s’était faite une nuit d’ivresse.

Ce sont des mots jetés en résidus d’haleine et de salive acide après le fighter nocturne, les copulations mécaniques, ce que ça traîne de fatigue aux chevilles ; il n’y a plus de chemin mais à ras de poussière une circum-ambulation de chairs et de tissus. On suit les vies en pistant leurs déchets. La ville accumule, mange, joue dans sa cage à panthère-ogresse,


loin d’elle les flamboyants pourrissent.

rue à Douala

Road 10 no longer exists.
Je crois qu’on peut s’arrêter là. *
  * ce texte est un transport en commun
  © F. S. Ndzomga / S. M. Roche
  photos : Ndzomga

F. S. Ndzomga / résidence – 3

la résidence
Parfois ressasser

V

Ne surtout pas l’aimer dès ton arrivée le matin ; attendre une parole en retour, un poème sur le poème, quelque chose de doux, pas cette terre brûlée qu’on abandonne en attendant les semailles.
Regarde, le velu est immonde et trop similaire à ta propre peau. La différence est lisse, aigrie et te refuse. Il y a aussi cette barbe à l’horizon, ce sévère qui naît en préjugé et fera demain la vie conjugale.
Dans un passé lointain, elle s’habillait en villageoise, seins à l’air, et ne se tressait que deux fois l’an.
Elle est ce qu’elle rejette, ce vers quoi elle coure, cette bouteille à remplir, cette veste, cette robe, cet assainissement de soi imposé de l’extérieur.
La ville trouve son sens dans son système d’égouts.

VI

Mon environnement naturel, c’est le solitarium ; j’y suis heureux, mais malheureux partout ailleurs, même si le sourire et la gaieté subsistent comme autant de masques protecteurs.

VII
Parfois ressasser le passé pour saisir la moelle, cette parcelle de vie enfouie par toutes les vibrations des jours. Tout se dépose. La surface voulue lisse, rugueuse, ce qu’on dit sans y penser, ce qu’on fait les yeux fermés, l’odeur de la vie qui échappe à notre odorat anesthésié. L’air devient le précieux souterrain.
Sonder les paysages et les non-lieux, se faire une image de ce qui peuple le fond de la mer et les entrailles de la terre. Relire les mots qui se sont trop vite attachés les uns aux autres, se trouver une vitesse et courir vers le simple-profond. Identifier les points lumineux, les parcourir comme la promesse d’un partage plus sain entre les hommes.
Places vides du cœur où tu te retrouves.

VIII

Ce que l’on dit de toi lorsque tu n’es plus là, c’est pour remplir le vide.
Dix mètres sous terre, c’est un nouvel écosystème. Enterré, mais pourtant si haut dans le ciel.
La seule façon raisonnable de rejoindre mars, c’est de s’enterrer vivant jusqu’au centre de la terre.
La mort d’une anomalie rétablie un peu la paix dans le monde. Il y a ceux qui diront que les silhouettes ne représentent que le faux enraciné dans le cœur du poète.
Que fait le poète à part se plaindre à longueur de journée ?
Tu as atteint l’ouverture d’esprit nécessaire pour te contredire à haute voix, mentir et dire la vérité comme les deux facettes d’une même réalité difforme, déformable.
J’ai cru comprendre que, poète, je finirais seul, fou et pauvre.
Toujours faire fermenter cette haine des corps de métier, tous ces diplômes, toutes ces années qu’on a laissé atteindre le degré de putréfaction absolu.

  © Franck Stéphane Ndzomga, 2016
  blog de Ndzomga :  Camisole et mots
  illustration : Kmo
  Des résidences d’écriture numérique, webassociation des auteurs

F. S. Ndzomga / résidence – 2

Avec le temps tu perds ton contenu au profit de l’eau, ce tout-autour, 
ce dans quoi tu trempes. 
 inachevé 010
eau du mur
la résidence
Il faut marcher

I

Il faut marcher pour découvrir jusqu’où coule la rivière, jusqu’où elle peut aller et ce qu’elle transporte dans son flanc érodé par le temps, et qui prend des formes effrayantes, quelques visages traumatisants de l’enfance et quelques morts. La rivière ne coule plus simplement au milieu du village, comme jadis ; elle ne transporte plus seulement des détritus bien choisis par exercice de son libre-arbitre. Dans un sens, la rivière étouffe maintenant, s’urbanise. 
II
Tu entres dans le week-end comme on entre dans un gouffre, un cimetière vivant, une cathédrale de fantasmagories. Sur les murs, tu trouves encore quelques traces d’une œuvre de Michel-Ange, une fresque bicolore qui laisse transparaître les coups de pinceau et le mélange des couleurs. La signature de l’artiste est sur un coin de mur décrépi, son nom et sa vie séparés par une lézarde qui s’est glissée là cinq fois de suite. 

III

En quête d’images de la ville, de profondeur, ce quelque chose qui s’énonce simplement et reflète si bien la vie. Quelques moments par le passé furent révélations, à force de ratures, à force de retourner le paysage dans tous les sens, à force de mercredi après-midi autour d’une table lisse et d’un silence qui donnait envie d’aller chercher le mot au fond de soi, à force d’écouter S. parler de Reverdy de quelques-uns de ses poèmes, un chemin tournant je crois bien, Cheng aussi, beaucoup de Cheng. Le simple n’a jamais surgi qu’à force de se laisser aller prendre la route, aller voir la Kadey, prendre quelques photos, vivre.
IV
Dans la nuit, il y a ce qui te rend triste : que l’autre ait vu cette main levée sans pour autant y prêter attention, ce qu’il y a tout autour, le périphérique, le superflu. Le périphérique fuit, s’efface, et le reste de la soirée n’est que jeu de dés et espoir d’un pardon total.

  © Franck Stéphane Ndzomga, 2016
  blog de Ndzomga :  Camisole et mots
  illustration : Kmo
  Des résidences d’écriture numérique, webassociation des auteurs