Lignages 2,3

Quittâmes ces limbes,
La ville, derrière, devenait noire.
Peut-être qu’il y avait encore, très haut,
L’archange terrassant avec ses plumes d’or.
Peut-être. Devant, c’était une plaine qui se resserre,
Jaune colza, si laide, on y verrait passer des troupes
De soldats. Seulement passer.

On alla au bord d’un chemin
Qui lui aussi s’en va,
Près des marais comme on disait
Les autrefois, mais ne sont plus
Que peupleraies ponctuées
De pan-pans qu’on met sur les autels.

Lignages 2,2

Une maison posée sur l’été,
Il se souvient de peu, d’herbes
Sèches dans une allée, d’une
Réfraction de la lumière.
Tristes couloirs. C’est curieux.
N’ont rien laissé que l’ennui d’eux,
Comme un enduit de paresse,
Bout de mur peint,
Ne pouvait faire,
Trop loin, trop petit
Ou pas de train
A la bonne heure
Et quelque chose de faux dans l’air,
Trouver un endroit sur la terre
Ce n’est pas rien,
Vivre à, se rendre.

Lignages 2,1

Quant au retour venant de loin
Il y avait la nuit dans l’eau
Et des clignotements publicitaires
Comme une autre ville sur les toits,
Dernière, disant « C’est moi
L’image de la cité sainte »,
Il fallait se pencher à fin
De l’entre-voir, garder en l’œil
Ses merveilles, la brillance miroir
Des portes, une forme de présence
Où plonger mais trop vite passions,
L’on traversait pourtant
Endurant la douceur que
Ça laissait en soi la route
Et ce versant gravi par l’auto,
Puis lentement glissions
Vers l’immeuble utérin.

Lignages – 13

Regardant ce qui reste d’avant,
Peu, pas même du nécessaire,
Étant sauf ce qui en soi
Demeure malgré tout
Caché très en-dessous
Des lignes saisonnières,
Enfouissé — ou quelques photos
Grises de la vacance d’être
En ce monde-là, on se clichait
Rien que de temps en temps —
Se dit que tu prends l’heur
Pour en faire quoi
Et de quel souvenir vivrons
Quand nous serons ailleurs
En le commun destin
Et quelles visions en la tienne
Aurons des maigres joies
Comme faire dans les allées
De risibles voyages en voiture à pédales. 
Allions empropretés, coup serré du dimanche,
Sur un béton d’époque qui voulait oublier
Les grandes destructions, marcher en ayant l’air,
Parmi rosiers, pelouses, exotiques verrières
Et senteurs de crottin, rire mais peu
À guignol en ne comprenant rien
De ce théâtre — assis derrière —
C’est que nous devions nous enterrer
La mémoire des morts
Et des trains
[Toi si haut en-dedans, si loin,
Dans ton silence, seulement
Le cœur broyé et d’apparence éteint,
Tu pleurais de tendresse peut-être]
Allions, encore, de l’autre côté,
Comme si l’oubli là-bas,
L’espoir ou presque pas,
Comme on va à la gare, partions.

J’habiterai ta maison que je cherche. 


Lignages – 12

Je me cache autant que tu fuis
Avec l’idée d’être né de moi
Il y a longtemps, hors du langage,
De la férocité,    
Hors avant l’invention des villes,
Des fanfares et du sang,
Pas de souvenir d’expulsion,
De la jetée, du passage,
Il n’est aucun lieu traversé,
Tous deux nous nous absentons.
— Tu m’en veux.
Dire n’aimer pas la mer trop large
Et que je suis loin,
Ce n’est pas ça, un voile entre nous,
Des images,
C’est ton personnage qui joue
L’attente près des portes
S’inclinant.
Tu vas où tu ne sais,
Comme en ce temps
Conduit par l’obligation de vivre
Tu allais sachant ne sachant
Si le jour en vaut la peine,
Peut-être déjà pensant
Qu’à cet âge aussi bien
Tu pourrais ne rien faire,
Être là simplement
Sous les arbres
Près de l’eau,
Mais tu mens.
N’a souvenir des nuées
Ni du vent, ni des mots
Qu’on disait de toi
— Leurs mots
Dans un endroit très vague —
Et de pas même un peu de vérité,
De chaleur, qui l’eussent atteint.
C’est contre cela qu’il fuit,
Le devoir signer son pauvre nom d’ennui,
Écrire la date au dos de rien
— Il avait choisi les dessins sans doute
C’est ainsi que passe la route,
Toi, tu es son berger.
Un jour il s’en irait loin de ta face
Comme tu l’avais poussé hors de toi,
Séparé, il entrerait dans la colère,
Cherchant contre qui lutter,

Contre qui plaire. 


Lignages – 11

Ne priait,
N’invoquait pas, sans compter
Qu’on ne parlait de la mère
Ou des saints mais de rien,
Un train saurait mieux faire
Et dire qu’il s’en va
Pendant qu’on nous clouait au vide,
À la colère, et toi
Dans ton affreux silence
Tu voyais tout,
Tu regardais.
Ton bâton me rassure.
Plutôt qu’entendre tomber
Des lunes d’entre leurs dents,
Passions les murs, ne sait comment,
Pour être en l’eau des flaques,
Des pourritures,
Traîner, sentir des odeurs nouvelles,
S’étendre corps et terre,
Trouver seul que tu es heureux
Même en bord d’égoût,
Sur des remuements d’air
Et la lenteur d’où, personne
Pour t’énoncer vraiment
Alors il faut aller soi-même,
Un jour voyager loin,
Par un train d’autre époque,
Jusqu’à des sables ternes,
Ne rien trouver qui vaille au ciel,
À la mer, aux là-bas,
S’encompagner de qui
Qu’on ne reverra pas,
Faire les poubelles en revenant
Sur le bord des villas,
Poser pour une photographie :
Toi, peut-être un reflet
Du corps des arbres
Et lui avec ses jambes grêles.

Es-tu si tu ne te dis pas. 

Lignages – 10

D’un peu haut l’on voyait la plaine,
Presque le fruit des arbres, des murs blancs,
Le côté gris des choses aussi.
Le réel dormant dans l’oubli
Semblait une plaque de lumière
Posée jusque sur les monts,
Avec en-dessous des fusions
Et toi qu’on disait au ciel.

De là n’ouissions pas le bruit d’ailleurs,
Ce qui était derrière, la ville
Des vrais gens, mais les voix étouffées
D’une époque et d’ancêtres,
Les locos passant la barrière ou
Sur l’herbe le vent
Entre les cerisiers.
[C’était rouge d’un sang vicié,
Violet parfois comme violé
Sous les doigts, plein de rancune
Acide de ne pas savoir quoi,
Ne pas connaître qui,
D’attendre, choir en nos bouches,
Cueilli, d’être salive, ventre,
Douleur qu’apaise un peu de noix.
Finir ainsi et sans prière.]