Anna Jouy, poétesse suisse, s’en est allé le 5 avril, au mitan du jour, annonce le site D’Ailleurs poésie auquel elle collaborait.
Chère Anna, nous te pensons. Je te pense depuis la forêt, celle d’ici, que tu lisais, celle des mots tiens que tu nous donnais sous l’aube, avec ardeur et tendresse, ceux de notre correspondance d’un temps et d’une rencontre ensoleillée au bord du Léman, où nous nous sommes tant amusé du jeu théâtral d’un serveur italien. Bon vent, Anna, de l’autre côté des êtres et des choses, à se revoir au sein d’une belle lumière, dans la clarté d’un langage dénué de souffrance.
Anna, au bord du Léman, juillet 2016Lecture par Anna sur une musique de Alexandre Desplat
Poète, blogueur, chroniqueur, directeur littéraire d’une collection chez Pierre Turcotte, Christophe Condello m’a aimablement adressé son septième recueil, Théorème de l’inachèvement, un théorème en quatre propositions où le nous, le vous et le vivant du monde s’entrelacent pour, paradoxe, non pas démontrer ce que le titre désigne mais nous conduire à le questionner quand, selon Aristote cité par l’auteur, l’essentiel en toute chose (en et non de toute chose) est la fin et que notre éternité se dérobe / avec la marée.
Étant, à mon sens, dépourvu du talent de chroniquer longuement, le mieux est ici de vous donner à lire trois des textes de cet abondant recueil (loin des parutions étiques).
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La mort existe-t-elle ou est-ce la fin de la gravité
des lanternes en liberté éclairent nos ombres
allons-nous y trouver ce que nous sommes un visage censés quitter
Rien de mieux pour nous aider à traverser les peurs et les dangers du présent que le dernier album de Jean-Paul Prat – Masal, d’embarquer dans un inouï TGV pour explorer le feu, l’eau, la douceur, se laisser porter par les vagues de l’esprit et du cœur jusqu’au rivage de la joie avec une Marseillaise finale admirablement subversive. Avec les compositions de Jean-Paul Prat, ce n’est pas seulement écouter de la musique dont il s’agit, c’est résister à la tristesse, c’est s’armer contre la tentation du désespoir.
Bien que l’enregistrement vente, cloque, clique et pète, il n’en rend pas moins compte assez fidèlement du climat sonore d’un moment de vie au quartier, celui du 11 février dernier, à 12:24, quand passe le distributeur agréé du Bome François, créé par un pasteur évangélique affirmant l’avoir reçu d’en-haut et qui a défrayé la chronique l’an passé (Jeune Afrique 23/05/2024). Je ne sais si le boniment diffusé fait consciemment référence à la situation « géopolitique », notamment celle de l’État français qui retire ses troupes de son ex « zone d’influence » en Afrique, cependant la tirade, sous la forme d’un remarquable (et drôle) syllogisme tronqué, « Tout ce qui est franc n’est pas François, donc Bome François ne saurait être baume français » peut le laisser croire. Le baume, en effet sensé calmer les douleurs, ne saurait être français pour les peuples qui ont vécus colonisation ou tutelle. Les plaies sont encore vives, les membres toujours blessés. Et ce ne sont pas les négations, comme celle de François Fillon en 2009 concernant les massacres au Cameroun, ou l’aveugle fureur des droites (à propos ces jours-ci des crimes de l’armée française en Algérie) qui apaiseront les relations entre deux continents, qui selon Senghor sont liés par le nombril. Notons toutefois, que si le Bome François ne saurait être français, il ne peut davantage être baume Francis, ce qui laisse perplexe. Le Bome François n’est ni français ni Francis, nous l’avons compris, il est authentique, authentiquement François (prénom de son « créateur ») c’est-à-dire efficace. En même temps, si « tout ce qui est franc n’est pas François », on peut en douter, même si l’on comprend l’inversion subtile de l’argument commercial. En fin de compte, ce qui rassure le chaland, c’est que le baume est bien François si le vendeur porte un polo et une casquette rouge. Une casquette rouge ? Il y a un type, de l’autre côté de l’océan, qui en porte une, et à qui franchement, on ne peut en rien faire confiance..
Au quartier, il y a le « football de rue » et le « football de stade ». Ce dernier est organisé. Les « vieux » disposent d’une buvette, baraque en surplomb, d’où ils commentent parfois le jeu, entre deux rasades, dans un nuage de poussière.
Non loin, deux cents mètres à vol d’oiseau, mais à vol d’oreille quasiment dans la chambre, une fête de mariage. Toute la nuit, qui commence tôt, flot ininterrompu de musique, vagues d’exclamations, houle de cris. Je me trouve chanceux d’avoir eu trois heures de sommeil. L’intérêt de ce document vient de ce que deux « plans » sonores suivent en parallèle la ligne principale de l’enregistrement : devant, le cliquetis de l’aiguille des secondes du réveil posé sur mon bureau, derrière, le souffle intermittent du nettoyage de l’abattoir qui poursuit son œuvre de mort. Ainsi accompagne l’évènement, que l’on suppose heureux, l’écoulement du temps humain vers sa perspective finale, que j’espère autrement plus paisible que son symbole. Vive les mariés !
Anna Jouy, dont vous pouvez lire le journal poétique mots sous l’aube, écrit au voyageur, presque immobile, que je suis à propos de sa lecture du Journal de la brousse endormie.
Occasion pour vous de découvrir le site D’Ailleurs poésie, de parcourir le continent d’autrices et d’auteurs francophones qui vivent hors de France métropolitaine, ainsi que des « poètes venant de l’étranger mais qui écrivent en français dans l’Hexagone ».
Parmi les trains qui passent et cornent, à première ouïe de la même manière, il y a celui de 20 heures. Le train de 20 heures est différent. Il part vers le Nord, contrée mystérieuse. Le train de 20 heures m’obsède un peu. Je le guette. Qu’importe que ce soit en réalité le train de 19 heures 50… c’est à 20 heures (un peu plus d’ailleurs) qu’il me fait signe, me parle…
Suite aux métiers ambulants, avec cette nouveauté pour le quartier du passage d’une prédicatrice montée sur une sono portative. Thème de l’exhortation sabbatique (il se peut qu’elle soit Adventiste du Septième Jour) adressée aux pécheurs que nous sommes : Encore quarante jours et Ninive sera détruite (livre de Jonas, 3.4). C’est faire beaucoup d’honneur, me semble-t-il, à notre modeste ilot résidentiel. Discours incompréhensible, du fait de l’élocution de notre prophétesse et de la position éloignée de l’enregistreur. Néanmoins, à la quarantième seconde (faisant écho au quarante jours ?), vous entendrez que Dieu ne veut pas ! S’il s’agit de ne pas nous détruire, nous sommes rassurés.
Présence inattendue d’un petit cossyphe à tête blanche (Cossypha niveicapilla) sur l’arête d’un toit. Il s’envole presque aussitôt, mais son chant demeure, hélas un peu lointain. C’est un poète, féru de glossolalie et d’imitation, dont la voix ressemble à celle de la grive kurrichane. Il est peu courant de l’apercevoir et de l’entendre en milieu urbain, aussi profitez de cette vision sonore, au cœur des bruits nombreux de l’activité humaine.