La ville comme scène où se joue le théâtre humain, sur le nouveau Chemin tournant :
et sur Toposonore : le chant d’une grive au matin

Serge Marcel Roche
La ville comme scène où se joue le théâtre humain, sur le nouveau Chemin tournant :
et sur Toposonore : le chant d’une grive au matin

L’oiseau alarme
C’est un OENI, un oiseau encore non identifié, par moi en tout cas. Ce soir-là, allant à la boutique, la dernière de la rue 5.866, j’entends comme une alarme de voiture automobile. En réalité, l’appel d’un OENI. Enregistré à la va-vite, avec le micro du téléphone. Le bruit de la route, pourtant à cent mètres, est intense. Dans le bas (le chemin est à flanc de colline), ce curieux son de sirène. Certains oiseaux sont imitateurs. Est-ce le cas, je l’ignore ?
Spécial Coucal
Le Coucal du Sénégal (Centropus senegalensis), ventre blanc, manteau roux et longue queue noire, est un oiseau plutôt balourd, essentiellement terrestre, sympathique. L’ayant vu quelquefois dans les environs, je ne pense pas me tromper en lui attribuant la voix que vous entendrez. Je repense à ce texte, peut-être un peu trop sombre, écrit en 2012, au lieu-dit Le pied du boa :
Le vent, les oiseaux, chacun va selon sa ligne, chacun trouve dans le ciel son horizon, mais en bas les hommes ont sous les yeux les cicatrices de la terre, les traces de leurs pas, le sombre éclat des frondaisons, quand la forêt baisse la tête, que chante le coucal triste. Pend un bout d’étoffe grise, traversé d’appels et de plaintes pour indiquer la direction, éluder la mort qui s’approche dans le regard froid de la nuit.
Carnet de brousse
Chant du petit cossyphe
Présence inattendue d’un petit cossyphe à tête blanche (Cossypha niveicapilla) sur l’arête d’un toit. Il s’envole presque aussitôt, mais son chant demeure, hélas un peu lointain. C’est un poète, féru de glossolalie et d’imitation, dont la voix ressemble à celle de la grive kurrichane. Il est peu courant de l’apercevoir et de l’entendre en milieu urbain, aussi profitez de cette vision sonore, au cœur des bruits nombreux de l’activité humaine.
La grive
La grive Kurrichane, Turdus pelios, affectionne les jardins, y compris en milieu urbain ; sa phrase musicale, claire et forte, s’étend parfois sur plusieurs minutes.
Sa clarté, Vénus, mince lame de verre, opposée à la rue, frontière, il le faut bien pourtant, le monde tout extérieur pénètre son salon, s’assoit, dessous ses doigts, le métal de sa paume usée, et du soleil à contresens aussi, parfois, qui la traverse, fait une ombre de la lumière, peut-être qu’on éprouve, malgré sa rudesse, une forme de paix, qu’on en ressort oiseau, d’une autre planète ‒ Vénus, d’aucun côté, ne se laisse entrevoir, ne livre qu’une image, qu’une excentricité banale, familière, à chaque jour son chapeau, petites mises en scène, des nuages de fleurs, dans un pot ;
Vénus en son salon #9
Je me tape un peu triste le carrefour de l’A. On a malgré tout des repères : une pharmacie, les pépinières, où l’on arrose contre quelques jetons, la route qui part vers la mer. Pourquoi cet endroit, non l’envers, et marcher longuement jusqu’au vide, à l’étale. Moins sentir peut- être la morsure rapide d’un coït, au retour de nuit, dans la chair. Franchir les illuminations. Sans croire qu’on est un criminel. Un traineur de bas-fonds. Du cliché-surface (les étoiles pendues, les flocons) pourrait poindre quelqu’un, sa parole, illégale. Qui aurait été battu lui aussi, pour une autre raison, sans avoir fait de mal.
Éros Sambóko #45
Durée, séquence, mes pieds dans les ordures et l’optique qui s’efface (l’imperspective sur l’écran, seul le ton, l’écoute, d’ailleurs elle m’appelle – pour me dire quoi, qu’elle ne sait plus ce que ses mains ce que ses doigts, tu verras nous serons tranquilles – je dis que non jamais vraiment). Que je suis plaie, à l’instant même. Qu’il y a l’oiseau de couleur crème. Que la nuit brise. Que l’on m’attend. Pour une fois rester, défaire, dormir au milieu des grillons, à flanc de monticule, il est tard de toute façon, quitter là quand le soleil, trouver tes affaires sur le seuil, gisantes, et que l’enfant n’habite plus sous les branches de la femme mère (à qui je dois six mois de location).
Éros Sambóko #46
Éros compte un mort de plus au quartier ou ce sont des étranglements de coqs, un hurlement de chien, du tapage sur une moto, la nuit dans sa confusion qu’un chant de grive désavoue au crépuscule du matin. Éros allongé songe que tout se partage en deux, le reste, d’autres choses qu’il ne comprend pas, mais ce que dit le monde l’oiseau s’en fout de ça et que ses notes sonnent aussi contre lui-même, pense que certains volent en un ciel semblant si bas qu’on les condamne, alors qu’ils s’accouplent au vent ; pendant que les voisins levés font un bruit de vaisselle, il clame « À la claire fontaine » en se lavant dans son réduit.
Éros Sambóko #38
Je cherche l’oiseau, plutôt je l’attends mais ne sachant qui. Le dernier jour peut-être sera le quand, les ailes de l’amour-temps proviendront du tout en bas de moi, au-dedans le plus haut. D’ici, hors traquet des montagnes et gobemouche bleu que je voyais ailleurs, j’ai près de quatre-vingts espèces dans un coin du cerveau. Sur les pages d’un carnet aussi, avec des timbres, des photos. Un crâne de calao.
L’oiseau, c’est l’un de ceux qui passent. Cru voir un touraco, son violet magnifique, du bout de l’œil derrière la vitre de l’auto.