Suis en ses limbes, le miroir de nous, regimbant contre tout, l’amour, la vieillesse, quand suffirait de dire je te rencontre dans la joie car tu es au-dessus des eaux qui me ravinent, me ruissellent, m’emportent avec la boue. Quarante de tes pluies creusent et délavent la raison, érodent la mémoire, ça glisse le long des jambes jusque par terre sur le ciment, de sous la porte ça suit les creusements, cavale en remous vers la plaie le grand cours sombre en contrebas de nous, s’engouffre dans les vortex : c’est comme le livre qu’on a la vanité d’écrire, de composer depuis qu’il y a des villes, depuis l’originel égorgement, ça ressemble tellement à la page sur quoi l’on gribouille des flots de mots qui vont vers rien ou la rivière des enfers, un dévalement de soi contre lequel on ne peut pas et qui nous tue ; l’on voudrait être immobile, rester là entre tes racines qui ont vu le premier jour, poser la pointe du couteau, verser ce qu’il reste d’encre dans un trou de cobra, ne plus parler seulement rire. Il pleut si longtemps que les hirondelles se noient, que je rêve du ventre gonflé d’un vieux cadavre d’âne sur la piste.
Catégorie : Ma vie au village
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Ma vie au village – 13
Aussi me suis-je plongé dans les grillonnements, les grillonnages, tous bruits d’insectes raturant la nuit, l’oreille aux effraies qui nichent sous mon toit, pesantes sur les plaques quand elles expulsent des squelettes, leurs ongles contre le bois, et je fais l’inventaire des os de souris, ce qui restera des textes de moi arrachés à la fausse lumière du clavier. A côté, sur une page d’écorce, je note la question pourquoi sommes-nous si malheureux tandis que floque du plafond la salive du ciel, gouttes de vieille poussière mêlée aux sucs des fougères, au pissat des cafards, figures pour chiromancienne, et plutôt que répondre je ne sais pas, j’écris évidemment on lirait ce livre comme une sorte de ou la poésie m’exaspère. Je cherche qui ou quoi dans sa voûte cavité d’elle à demeurer longtemps les yeux levés juste au-dessus devant entre l’angle et la fenêtre quand personne ne passe comme si l’intérieur de moi n’était pas à sa place, un point plotinien de l’espace, un lieu que je reconnais, et pourtant je pense des phrases vaines mais chantantes : j’ai des soubresauts quand tu m’assassines. Dans le verbe est la résolution de tout, peut-être suis-je là parce que tu parles étant depuis le commencement, ayant vu l’acte de dire du principe, perçu son souffle dans tes branches et que tu parles, parles, tu parles te taisant, tu parles et ça s’étire à travers les âges, un mot jamais entendu vraiment, un mot faisant ce qu’est l’homme hors cette violence du sang. A la table j’écoute ce qui borbore en toi et sur ce chemin, que de roues dirait quelqu’un, roues qui se précipitent vers l’à suivre incertain.
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Ma vie au village – 12
Il pleut déjà qui me vole la saison toute occupée de protocoles, de badigeonnages à la chaux : cous serrés nous inaugurions les faïences du laboratoire, petits carreaux ternes qu’avaient fait briller un à un crachant dessus frottant de leurs boubous sales les quelques tuberculeux qui n’étaient pas morts dans l’année, quelle année, dites, quand n’est de temps pour personne seulement la toux pour certains, la peau qui se détache, l’aubier d’elle passant ensanglanté ? et nous debout dans la tremblote et nos ventres gonflés, chantant Chère Patrie, agitant le balai, mangeant du pain chargé à la sardine. Elle se retire quand nous en sommes là, derrière les lignes de la plaie, n’entend plus ses oiseaux, épie sur nos visages ce que ça fait d’être maudit et de se divertir quand même. Les palmes d’aleis ont ternies sous le vent, se penchent vers la piste, on traîne encore chacun le long de son ivresse entre briques et sachets d’eau de feu, rasant les tumulus, s’en retournent là-bas les voitures à sirène, cortège d’autre-monde, ne pensant moi qu’à mes heures de nuit : Je m’étais promis le Journal, toutes les feuilles m’ont fuit, pas à moudre un grain de poussière − retour à zéro du compteur de l’exil − sachant toujours que sont deux univers, un combat prodigieux dans quoi je ne suis rien au sens le plus terrestre, étant des gens qu’oublie l’en-haut et dont c’est le crucifiement d’avoir à se hisser. Quand je reviens à moi je ne veux pas qu’on me regarde; il pleut déjà, j’avais pourtant besoin d’un souffle chaud, pas de la brûlance pour grande âme : d’une autre respiration dans la mienne.
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Ma vie au village – 11
Ne fut-ce qu’un rêve de sécheresse, de pépie ? déjà le surgissement des pluies, pas le temps de se déssiquer, d’étendre sa misère qu’on se foudroie de part en part; la nuit violace les morts. Je voulais rester dans la chambre, tenir à bout d’ennui et dire que tout ça c’est un genre la vie au village où je n’ai de chroniques que la dysenterie, les notations de rien, les carnets pas finis, des rêves qui ne valent la peine de dormir, le navire ne partant jamais, taguer des mots comme merde à la forêt sur tous les futs dressés dans mon esprit : je suis l’idiot dans elle, le seul à me pencher pour écouter entre ses cuisses, j’aurai besoin de siècles ou en position d’ermite d’aller fondre sur le rocher et je n’écrirai pas, j’attendrai la parole du vent qui ne vient qu’une fois, mais je me borne aux listes : tirer extrêmement toute la porte vers soi, barrer le passage aux rats, être toujours sans lumière, faire tout par trois parce qu’on disait que c’est plus harmonieux comme en littérature ne pas dire il y a : 1 lit 2 draps, une moustiquaire très laide et en couleur, des sans-confiance usées par la poussière, du sale, toutes sortes d’araignées.
Il faudrait ravauder le grillage derrière les nacots, contre un mamba noir ou vert.
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Ma vie au village (..)
Les chiens de nuit flairent le fétiche, la coque de tortue et le flacon plein de liquide haineux (vos rancunes macérant, vos morves maladives), ils hument le fou errant quand un hibou joyeux, léger sur la toiture, confirme en ses hou-hous que je suis sans malice.
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Ma vie au village – 10
Respire l’écart, avant d’être encendré; remise le psychomètre; il faudrait fuir par les côtés dans le sein d’elle, aller loin (seul tu ne peux), trouver une clairière, s’éloigner de l’entaille par où le bois s’écoule mais ne bougeons de la poussière, engravés, et tout file sans nous. Étant là sur le bord sanglant, n’ai plus de vision, plus d’image sinon la couleur phtisique d’une terre qui brésille, fringue un temps sous les roues folle quand le sang passe, monte en nappe, pouldroie peau, cheveux, nous ternie, retombe avec le froid soudain. On s’affaire au fagot, au tison dans les pierres, on boutique du cube et un peu de pétrole, se mouvant au travers du voile entre les cases, le pas sûr quand même parce qu’on connaît la sente férie par nos pieds. C’est la nuit; mangerons du sable et la farine, mais pour moi seulement des mots dans la steppe lugubre de l’écrit. J’ai le silence sec, le bic gercé sur la page, le vent charrie sa saison d’enfumage, ses propres terres noircies, le vent porte ses mondes avec lui, la désolation des strates, des lotus tachés de plastique et traverse le rien que nous sommes, qui suis quand j’expectore l’ennui par la bouche et la main. Derrière, le rideau noir immeuble d’elle, le rideau de l’autre côté, entre, la plaie longue fistule, ses rivages où rougeoient des yeux d’ombres rapetissées, peu de sons, juste d’inquiets murmures, je ferme la porte bleue, j’attends.
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Ma vie au village – 9
Donc sur le balan, figés aux heures crépusculaires et n’ayant presque plus d’oiseaux, sommes habitants de la poussière (autrefois je notais la date d’ultime verse mais plus rien), soumis à l’arythmie des formations particulaires, pulvérulés de rouge éteint, ça nous marronne à bout de champ, nous vernisse l’ongle des pieds, poisse la plante, dessique la crosse des fougères, les branchettes de faux-sénés; ou l’on se tient au cercle oblique des fumées qui n’ont plus même l’odeur du bois, font le soleil lunaire, dans le désœuvrement de la terre apostat lui aussi le vent tourne de l’autre côté. Suffit pourtant qu’une grive solitaire, une kurrichane, celle aux flancs roux, trottine sur les feuilles pour sauver le jour d’un désastre mental, de la sécheresse intérieure, donne joie peu mâle il est vrai, n’importe! il y a ce détail qu’on voit quand elle s’approche, striure de la moustache au-dessus du menton. C’est une heure inconnue d’autre-monde où l’on ressemble à des sélénites, là sur la bande, surtout si étant grosse la mère trône en haut, à des spectres argentiques, des ombres pénitentiaires, on a l’allure vacante de regroupés économiques qu’on leur octroit quelques secondes de jour supplémentaires et ça usine au forage (don des Nations Unies), tout à la pompe-à-main, en criant des oui-non, `mbécile, mouffe chien. Sous peu viendront les feux, ceux qui s’allument en brousse.
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Ma vie au village – 8
Semble un vaisseau la part où nous sommes, coignon d’oxyde à ciel ouvert sur la mer des arbres allant au Congo, immobile pourtant, c’est dans l’esprit que la rupture le fait tanguer et dans le sang, presque imperceptiblement, ou dans le rêve qu’on démarre, qu’on flotte au-dessus de la ligne en direction de rien mais ça ne dure pas plus que dans la bouche le vin de palme picotant. Tournis. J’imagine le sable que j’embrasse devant, j’imagine que c’est du sable toute cette alumine qui nous teinte avec des reflets de topaze en pente douce vers la plaie, rivage qui craquelle, je m’enfuis par les stries, c’est une cartographie du derme d’elle mutilé que je lève pour aller où, la dresse en forme du vide de moi-même, longeant des rifts microcosmiques qui fendillent les yeux, les crevasses ancestrales de notre échouement. Nous avons connu l’eau quand le bois était à la mer, qu’il fallut le creuser au travers de lui sans jamais passer de l’autre côté, qu’on n’aurait de toute manière jamais su embarquer et qu’elle nous a repris parce que nous étions d’elle et disant que l’immensité or il y a cet instant du soir où dérivent dans la mémoire les copeaux du passé, la sciure du temps, l’arbre qui se dressait se dresse en mythe transpercé, tous ses déchets flottants, ce qui pousse à partir à l’heure même et remonter le cours, l’inverse du chemin à ce trou qui nous somme de rester là sans fin. Plus d’errance, ça t’attire le plat de la route, seuls bougeant les plateaux de grumes, ferraille hurlante et quelques moignons métalliques pleins de chair, le phare d’une motocyclette, des ombres qui contre-passent.

