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Auteur : Serge Marcel Roche
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Ma vie au village – 14
Suis en ses limbes, le miroir de nous, regimbant contre tout, l’amour, la vieillesse, quand suffirait de dire je te rencontre dans la joie car tu es au-dessus des eaux qui me ravinent, me ruissellent, m’emportent avec la boue. Quarante de tes pluies creusent et délavent la raison, érodent la mémoire, ça glisse le long des jambes jusque par terre sur le ciment, de sous la porte ça suit les creusements, cavale en remous vers la plaie le grand cours sombre en contrebas de nous, s’engouffre dans les vortex : c’est comme le livre qu’on a la vanité d’écrire, de composer depuis qu’il y a des villes, depuis l’originel égorgement, ça ressemble tellement à la page sur quoi l’on gribouille des flots de mots qui vont vers rien ou la rivière des enfers, un dévalement de soi contre lequel on ne peut pas et qui nous tue ; l’on voudrait être immobile, rester là entre tes racines qui ont vu le premier jour, poser la pointe du couteau, verser ce qu’il reste d’encre dans un trou de cobra, ne plus parler seulement rire. Il pleut si longtemps que les hirondelles se noient, que je rêve du ventre gonflé d’un vieux cadavre d’âne sur la piste.
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Ma vie au village – 13
Aussi me suis-je plongé dans les grillonnements, les grillonnages, tous bruits d’insectes raturant la nuit, l’oreille aux effraies qui nichent sous mon toit, pesantes sur les plaques quand elles expulsent des squelettes, leurs ongles contre le bois, et je fais l’inventaire des os de souris, ce qui restera des textes de moi arrachés à la fausse lumière du clavier. A côté, sur une page d’écorce, je note la question pourquoi sommes-nous si malheureux tandis que floque du plafond la salive du ciel, gouttes de vieille poussière mêlée aux sucs des fougères, au pissat des cafards, figures pour chiromancienne, et plutôt que répondre je ne sais pas, j’écris évidemment on lirait ce livre comme une sorte de ou la poésie m’exaspère. Je cherche qui ou quoi dans sa voûte cavité d’elle à demeurer longtemps les yeux levés juste au-dessus devant entre l’angle et la fenêtre quand personne ne passe comme si l’intérieur de moi n’était pas à sa place, un point plotinien de l’espace, un lieu que je reconnais, et pourtant je pense des phrases vaines mais chantantes : j’ai des soubresauts quand tu m’assassines. Dans le verbe est la résolution de tout, peut-être suis-je là parce que tu parles étant depuis le commencement, ayant vu l’acte de dire du principe, perçu son souffle dans tes branches et que tu parles, parles, tu parles te taisant, tu parles et ça s’étire à travers les âges, un mot jamais entendu vraiment, un mot faisant ce qu’est l’homme hors cette violence du sang. A la table j’écoute ce qui borbore en toi et sur ce chemin, que de roues dirait quelqu’un, roues qui se précipitent vers l’à suivre incertain.
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Ma vie au village – 12
Il pleut déjà qui me vole la saison toute occupée de protocoles, de badigeonnages à la chaux : cous serrés nous inaugurions les faïences du laboratoire, petits carreaux ternes qu’avaient fait briller un à un crachant dessus frottant de leurs boubous sales les quelques tuberculeux qui n’étaient pas morts dans l’année, quelle année, dites, quand n’est de temps pour personne seulement la toux pour certains, la peau qui se détache, l’aubier d’elle passant ensanglanté ? et nous debout dans la tremblote et nos ventres gonflés, chantant Chère Patrie, agitant le balai, mangeant du pain chargé à la sardine. Elle se retire quand nous en sommes là, derrière les lignes de la plaie, n’entend plus ses oiseaux, épie sur nos visages ce que ça fait d’être maudit et de se divertir quand même. Les palmes d’aleis ont ternies sous le vent, se penchent vers la piste, on traîne encore chacun le long de son ivresse entre briques et sachets d’eau de feu, rasant les tumulus, s’en retournent là-bas les voitures à sirène, cortège d’autre-monde, ne pensant moi qu’à mes heures de nuit : Je m’étais promis le Journal, toutes les feuilles m’ont fuit, pas à moudre un grain de poussière − retour à zéro du compteur de l’exil − sachant toujours que sont deux univers, un combat prodigieux dans quoi je ne suis rien au sens le plus terrestre, étant des gens qu’oublie l’en-haut et dont c’est le crucifiement d’avoir à se hisser. Quand je reviens à moi je ne veux pas qu’on me regarde; il pleut déjà, j’avais pourtant besoin d’un souffle chaud, pas de la brûlance pour grande âme : d’une autre respiration dans la mienne.
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Ma vie au village – 11
Ne fut-ce qu’un rêve de sécheresse, de pépie ? déjà le surgissement des pluies, pas le temps de se déssiquer, d’étendre sa misère qu’on se foudroie de part en part; la nuit violace les morts. Je voulais rester dans la chambre, tenir à bout d’ennui et dire que tout ça c’est un genre la vie au village où je n’ai de chroniques que la dysenterie, les notations de rien, les carnets pas finis, des rêves qui ne valent la peine de dormir, le navire ne partant jamais, taguer des mots comme merde à la forêt sur tous les futs dressés dans mon esprit : je suis l’idiot dans elle, le seul à me pencher pour écouter entre ses cuisses, j’aurai besoin de siècles ou en position d’ermite d’aller fondre sur le rocher et je n’écrirai pas, j’attendrai la parole du vent qui ne vient qu’une fois, mais je me borne aux listes : tirer extrêmement toute la porte vers soi, barrer le passage aux rats, être toujours sans lumière, faire tout par trois parce qu’on disait que c’est plus harmonieux comme en littérature ne pas dire il y a : 1 lit 2 draps, une moustiquaire très laide et en couleur, des sans-confiance usées par la poussière, du sale, toutes sortes d’araignées.
Il faudrait ravauder le grillage derrière les nacots, contre un mamba noir ou vert.
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Le blog, un genre d’écriture – gabriels. f.
L’histoire de notre vie aura-t-elle été celle de nos lectures ? demandait un ami dans une lettre ancienne. Il est possible que les livres lèvent une carte de notre évolution, dressent une géographie de nos âges successifs. Et leurs genres ? Permettraient-ils de se « reconnaître », de « s’identifier », de me je qui suis en fait sans passion littéraire, plutôt du type oiseau sur la branche, picoreur sans détermination ou si j’avais des livres, ce seraient des « vies », mais je n’ai pas de livres, presque pas. Est-ce l’influence de la forêt qui me fait devenir cueilleur ? J’erre le long des délaissées et je prends le fruit sur l’arbre, ça me convient, mordant dans le « blog littéraire » qui est à ma portée, revenant à l’état de nomadisme qui est au fond celui de la condition humaine.De l’émission que proposait à notre écoute Antoine Bréa en vue de cette dissémination, j’ai retenu et noté sur un carré de papier « échapper à toute classification » et « mettre en rapport des choses différentes ». C’est unifier d’une certaine façon, en se passant de la pesanteur d’une définition, en laissant place à l’errance, à la nuit, à l’incertitude, aux trottoirs mouillés. Ce que fait le blog « littéraire », qui n’est pas un genre satisfait de soi, ne nous regarde pas d’un air entendu. On ne peut le ranger, tous les genres peuvent s’y retrouver en coexistence, s’allier, se répondre, s’effacer à leur tour quand il faut.Ainsi je passe chez gabriels. f., son blog d’écriture, toujours réactualisable, d’abord parce que se présentent certaines autres idées et projets, et justement parce que cela se modèle au fur et à mesure, pour l’instant, donc, j’y trouve en suivant le sommaire de ces « choses différentes » qui s’entrecroisent, des lignes, ce qui a trait à un personnage fuyant, des notes parcellaires sur certains films, extraits de journal, nouvelles, récits ou proses « complètes », d’autres choses, expériences, inclassés, un roman dont dont chaque page peut se lire indépendamment (d’ailleurs les pages n’existent pas toutes) et Louise qui garde des appartements de gens absents.J’aime les blogs de ce genre-là, qui sont une forme où l’on peut aller en étant soi et se cherchant, au contraire des « grands » genres pour qui finalement, de nos jours, le lecteur n’est personne. gabriels. f. c’est une écriture en retenue, paraissant comme sous un voile, qui décline les tonalités du gris, se porte vers ce qui ne se voit pas à l’abord, explore la précision du flou, celui de l’existence de soi et des autres, c’est un regard qui fait ses heures de nuit…boulevard de dépit (rue du départ)amer mais j’ai mordu dans rientout le monde était de sortie sans moiet pourtant les rues que je prenais restaient obstinément videset mes chaussures ne faisaient aucun bruit sur le trottoirj’ai fini par arriver sur le 105 boulevardhistoire de voir les gens se parleret chacun mener son petit travellingcheverny excusez-moi monsieurme disait le serveur à chaque passagecar il oubliait sans cesse de me serviril y a ceux qui sont et ceux qui ne sont pasc’était cette petite mélancolie détestabled’un cœur qui hésite entre automne et printempset j’entendais sur la terrasse une femme répéter n fois le mot « erreur »quand résonnait sans cesse dans ma tête le mot « dépit »passaient de grands cygnes en mode escarpinsdes proies et des ombresdes lécheurs de glacesdes costumes rayés genre « pas mal »le garçon récitait le menu et ses variationsj’entendais un type parler de faux-départsil me faisait penser à quelqu’un qu’il n’était pasil y a ceux qui sont et ceux qui ne sont pasj’imaginais qu’assez loin en facedans ce grand immeuble d’un autre tempsun homme nous regardait derrière sa haute fenêtre noirepourtant le spectacle se terminaitet je n’avais même pas envie d’achever le poèmefroid de personnec’est le froid de personne. je regarde souvent la rue vers une ou deux heures du matin, par la fenêtre. quelque chose de fascinant, car rien ne va bouger pendant cinq, six heures. il suffit d’observer quelques minutes pour avoir un aperçu de la nuit en pause longue. je prends soin du décor minimal. on sent bien que le froid cherche à s’abattre sur les passants, mais il n’y a personne. je devine sa rage, je le vois parcourir les rues noires. on dirait un concours d’âmes mortes. parfois une ou deux rares silhouettes pressées, dont on ne distingue rien, juste une forme un peu pliée en trombone, qui avance.et moi, qui me sens libéré pour quelques heures, je compose avec la fatigue et une lucidité tremblante, qui ouvrent un canal inespéré. c’est comme une rançon sur le rien, sauver quelque inconnu dont vous avez à peine entrevu le visage. ça peut me prendre toute la nuit, jusqu’aux premiers camions. mais c’est le seul moment où je peux inventer un peu l’invisible, le rendre palpable, élastique.je suis (toujours?) à un mètre des conversations.
— gabriels_f_ (@gabriels_f_) 24 Mars 2015
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Ma vie au village (..)
Les chiens de nuit flairent le fétiche, la coque de tortue et le flacon plein de liquide haineux (vos rancunes macérant, vos morves maladives), ils hument le fou errant quand un hibou joyeux, léger sur la toiture, confirme en ses hou-hous que je suis sans malice.






