Auteur : Serge Marcel Roche
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Èlépi-ô webradio
Créer en ligne une radio où l’on parlerait littérature… Comme pour les disséminations on peut penser à une radio sans studio, sans rédaction en chef, avec des acteurs dispersés sur la planète. On devra réfléchir aux rubriques proposées… Saint Denis de la Réunion, 2 novembre 2014 – L. MargantinÈlépi ! Parlez ! C’est, après le premier bonjour, la manière ici de se saluer. Parles ! Si tu parles, c’est que tu es vivant. Èlépi ! : la rubrique web-radio que propose Chemin tournant. Des textes d’auteurs africains ou reliés au Continent, la parole de personnes rencontrées, des poèmes de l’atelier d’écriture qui reprendra bientôt avec des jeunes de la ville, un climat aussi, à faire entendre.Pour inaugurer Èlépi !un texte d’Antoine François Assoumou : Prélude du silence. De lui on a parlé comme d’un astre ayant traversé le ciel (bien pâle aujourd’hui) de la poésie camerounaise. Une comète. Trois années seulement d’écriture. Qui serait-il, encore en vie, ayant digéré ses influences (on note des expressions typiquement senghoriennes) ? Mais il est mort, noyé, en 1980, à 17 ans.Pour parler, plutôt pour être parole, nous savons qu’il y faut ce silence, le silence, en prélude. Èlépi-ô.Antoine François Assoumou
Au bout de mon songe vaste, Collection Chant des hommes, Agence littéraire africaine, 1987
Le sacre de levant, Fondation Antoine François Assoumou, 1993
Au bout de mon songe vaste, Éd. CLÉ, 2014
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Ma vie au village – 10
Respire l’écart, avant d’être encendré; remise le psychomètre; il faudrait fuir par les côtés dans le sein d’elle, aller loin (seul tu ne peux), trouver une clairière, s’éloigner de l’entaille par où le bois s’écoule mais ne bougeons de la poussière, engravés, et tout file sans nous. Étant là sur le bord sanglant, n’ai plus de vision, plus d’image sinon la couleur phtisique d’une terre qui brésille, fringue un temps sous les roues folle quand le sang passe, monte en nappe, pouldroie peau, cheveux, nous ternie, retombe avec le froid soudain. On s’affaire au fagot, au tison dans les pierres, on boutique du cube et un peu de pétrole, se mouvant au travers du voile entre les cases, le pas sûr quand même parce qu’on connaît la sente férie par nos pieds. C’est la nuit; mangerons du sable et la farine, mais pour moi seulement des mots dans la steppe lugubre de l’écrit. J’ai le silence sec, le bic gercé sur la page, le vent charrie sa saison d’enfumage, ses propres terres noircies, le vent porte ses mondes avec lui, la désolation des strates, des lotus tachés de plastique et traverse le rien que nous sommes, qui suis quand j’expectore l’ennui par la bouche et la main. Derrière, le rideau noir immeuble d’elle, le rideau de l’autre côté, entre, la plaie longue fistule, ses rivages où rougeoient des yeux d’ombres rapetissées, peu de sons, juste d’inquiets murmures, je ferme la porte bleue, j’attends.
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Ma vie au village – 9
Donc sur le balan, figés aux heures crépusculaires et n’ayant presque plus d’oiseaux, sommes habitants de la poussière (autrefois je notais la date d’ultime verse mais plus rien), soumis à l’arythmie des formations particulaires, pulvérulés de rouge éteint, ça nous marronne à bout de champ, nous vernisse l’ongle des pieds, poisse la plante, dessique la crosse des fougères, les branchettes de faux-sénés; ou l’on se tient au cercle oblique des fumées qui n’ont plus même l’odeur du bois, font le soleil lunaire, dans le désœuvrement de la terre apostat lui aussi le vent tourne de l’autre côté. Suffit pourtant qu’une grive solitaire, une kurrichane, celle aux flancs roux, trottine sur les feuilles pour sauver le jour d’un désastre mental, de la sécheresse intérieure, donne joie peu mâle il est vrai, n’importe! il y a ce détail qu’on voit quand elle s’approche, striure de la moustache au-dessus du menton. C’est une heure inconnue d’autre-monde où l’on ressemble à des sélénites, là sur la bande, surtout si étant grosse la mère trône en haut, à des spectres argentiques, des ombres pénitentiaires, on a l’allure vacante de regroupés économiques qu’on leur octroit quelques secondes de jour supplémentaires et ça usine au forage (don des Nations Unies), tout à la pompe-à-main, en criant des oui-non, `mbécile, mouffe chien. Sous peu viendront les feux, ceux qui s’allument en brousse.
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Ma vie au village – 8
Semble un vaisseau la part où nous sommes, coignon d’oxyde à ciel ouvert sur la mer des arbres allant au Congo, immobile pourtant, c’est dans l’esprit que la rupture le fait tanguer et dans le sang, presque imperceptiblement, ou dans le rêve qu’on démarre, qu’on flotte au-dessus de la ligne en direction de rien mais ça ne dure pas plus que dans la bouche le vin de palme picotant. Tournis. J’imagine le sable que j’embrasse devant, j’imagine que c’est du sable toute cette alumine qui nous teinte avec des reflets de topaze en pente douce vers la plaie, rivage qui craquelle, je m’enfuis par les stries, c’est une cartographie du derme d’elle mutilé que je lève pour aller où, la dresse en forme du vide de moi-même, longeant des rifts microcosmiques qui fendillent les yeux, les crevasses ancestrales de notre échouement. Nous avons connu l’eau quand le bois était à la mer, qu’il fallut le creuser au travers de lui sans jamais passer de l’autre côté, qu’on n’aurait de toute manière jamais su embarquer et qu’elle nous a repris parce que nous étions d’elle et disant que l’immensité or il y a cet instant du soir où dérivent dans la mémoire les copeaux du passé, la sciure du temps, l’arbre qui se dressait se dresse en mythe transpercé, tous ses déchets flottants, ce qui pousse à partir à l’heure même et remonter le cours, l’inverse du chemin à ce trou qui nous somme de rester là sans fin. Plus d’errance, ça t’attire le plat de la route, seuls bougeant les plateaux de grumes, ferraille hurlante et quelques moignons métalliques pleins de chair, le phare d’une motocyclette, des ombres qui contre-passent.
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Ma vie au village – 7
Nous pouvons croire ou pas qu’ayant été chassés avons erré durant des millénaires et que ce fut un jour seulement, le cerne unique des âges resserrés, l’oubli ligneux du cœur ancien, car les sols acides ne laissent rien, traces ou vestiges tout s’efface et tout n’est qu’un reflet sur l’œil de la nuit, nous pourrions croire aussi qu’il y eut des villes avant, peut-être qu’il y eut des villes, habitées par qui, peut-être qu’il n’y eut rien, pas même de musique mais seulement la pluie et des grenouilles heureuses. Il arrive qu’un soir je me dise comment, étant au milieu d’elle, de ses grands arbres, enclos malgré la plaie, la seule issue pour la raison soit qu’on vienne d’en-haut, que l’on tombe en tout cas, qu’il y ait chute au commencement et que si nous parlons encore c’est grâce à cet inventement, on se sent posé là – est-ce par une main, une répercussion glaciaire – assis en soi et compris d’elle, assis en elle par devant sur son pagne odoré par des fourmis humides. Sans doute qu’afin de survivre il fallut se donner une histoire d’avant le temps, se dire que nous ne fûmes pas pour rien jetés dans les ténèbres, engouffrés dans l’oubli, que c’était nécessaire qu’elle nous avale ainsi, qu’il n’y eut qu’un seul jour et une même nuit, une sylvestre durée de nous.A l’heure de la séparation, du bris des choses en deux, j’enfante la case autour de moi, je m’en obombre comme on s’oint d’huile après l’eau fraîche, c’est qu’il nous faut un nid contre le froid, le grand froid de décembre et celui de soi-même, un tissage de souï-manga, quelque chose d’accroché ou de là sur la terre, une mongùlù qu’on ne voit pas.voix : Valérie Capdepont
musique : Olivier Bobinnec













