Auteur : Serge Marcel Roche
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Ma vie au village – 6
Du temps sorti d’elle la nuit reprend tous les dessous sanglants, les lave en sa machine ayant ses cendres, sa potasse, pendant qu’on se tient dans une ombre sale, dans le vieux jauni des revers, moi au renfont de quoi, de quel destin sans nom, étrangement qui suis un nègre à ma manière, debout à la lisière, sans appui, assis parfois quand j’ai les veines, le ventre lourd, la fatigue des frontières, avec peut-être un verre en main, le tabac jamais loin de la pipe, je regarde sur la ligne en face des calaos bruns, jouant de l’oeil les frondaisons où se posent en clamant ces dieux, j’entends la prophétie sortir de leurs becs difformes, la vois dans un reste de bleu, une trace de peinture au bord du tableau, la discerne : plus d’hommes et plus d’oiseaux, mais il y a des quelqu’uns sur la branche. Restons au soir, au suspendu de l’air, où l’on voudrait que le bonheur ne passe s’il n’est qu’enveloppement de tout par cette ombre-lumière et douceur inconnue, femelline caresse que pourtant l’on repousse car le fruit de la nuit bientôt nous ignorons ce qu’il sera, ça demeure au-dessus, légèrement devant, ça nous touche où nous sommes oui mais nous laisse là dans la confusion des couleurs, dans l’obscur de nous. Se vide la bouteille du jour et j’entends le chant du coucal, long glouglou triste qui sonne.
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Trois poèmes de Jean-Joseph Rabearivelo
Que de fois relayés
et que de fois les mêmes,
dans la lumière ruisselante,
les laboureurs de l’azur ?Ont semé quelles graines,
ont planté quelles tiges
au royaume du vent,
et sur les monts arasés ?Sont en quel inconnu,
derrière quel feuillage
et sur quelle herbe haute,
près des rives du soir ?– Boivent à une source noire,
arrachent cressons et menthes,
puis, couchés sur le dos,
regardent les astres croîtrejusqu’à votre éclosion,
ô glaïeuls rouges et noirs,
et jusqu’au saccage par le jour
de leurs aires aériennes.*Sœurs du silence en la tristesse,
les fleurs qui n’ont que leur beauté
et leur solitude,
les fleurs – morceaux de cœur terrien
palpitant à l’unisson des nids –
dorment-elles ici, font-elles des rêves
sur la fin de leur destinée ?Les doigts
qui ne voulaient d’elles que leur jeunesse,
les doigts se sont tous joints
dans la chaude blancheur des draps –
sauf les miens qui sont si frêles
et qui savent tant choyer
les choses délicates.Mes lèvres aussi frôlent les fleurs,
les fleurs devenues plus mystérieuses,
et plus belles, et brusquement hardies.Et j’entends,
mêlées à la respiration des herbes,
leurs dernières confidences.
Ah ! comme elles seraient douloureuses
sans ces parfums pacifiques, Seigneur,
qui s’évadent avec leur vie !*Écoute les filles de la pluie
qui se poursuivent en chantant
et glissent
sur les radeaux d’argile
ou d’herbes de glaïeuls
qui couvrent les maisons des vivants.Elles chantent,
et leurs chants sont si passionnés
qu’ils deviennent des sanglots
et se réduisent en confidences…
Peut-être pour mieux faire entendre
cet appel d’oiseau qui t’émeut.Un oiseau seul au cœur de la nuit,
et il ne craint pas d’être ravi par les ondines ?
Ô miracle ! ô don inattendu !
Pourquoi rentres-tu si tard ?
Un autre a-t-il pris ton nid
tandis que tu étais en quête d’un rêve au bout du monde ?TRADUIT DE LA NUIT (1935)
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Ma vie au village – 5
Elle ne tombe d’un coup, ce n’est pas ce que disent ceux qui sont à côté, ce qu’écrivent les voyageurs, que soudain, non la nuit s’approche avec des mines de palmiste reniflant sous le vent, elle vient par la porte bleue, nous trouve avec la faim, elle n’est couteau qu’après pour trancher le sommeil en deux parts, fouailler à la jointure là où nous sommes pareils au monde en ce qu’il a sur le seuil d’incertain, d’abord d’un coup d’aile, au premier chuintement d’effraie, envoie toute la sauvagerie du jour à l’abime, dans la faille (comme on cache d’honteux déchets), les résidus du sang qui passe, ce qui a dégoutté de nous, toutes nos menteries mécaniques et coulures et violence des bouches, de ses prolongements alaires de neige grise, de son duvet d’aisselle, efface sans quoi la mort et entre ce qui sépare, ce qui lie, les ordures de soi, un bonheur qu’on sait là mais pas où, vient ragréer la peau, s’affaire au mélange qui endort l’angoisse, ce moment sur la bande allant jusqu’à la terre des vrais gens et tout ce qui devant, loin à part des îles, et n’est pourtant qu’une longueur de plaie immobile de nous, la cicatrice à l’aine, quand elle enfile sa blouse tout imprégnée de suint ou vêt un pagne de morguière qu’auraient enceintée nos désirs, nos vieux rêves défunts, je voudrais qu’il ne soit, oui qu’il me laisse au jour ou qu’il dure seulement à l’entour de la braise.
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Ma vie au village – 4
C’est le village entre ses lèvres le long d’où circulent tout le jour les autos, les petites japonaises travesties en taxi qu’on s’entasse dedans, les grandes aux vitres endeuillées, celles qui sont à plateau et les camions de bière, la nuit aussi mais c’est moins nombreux, un tremblement lointain, la peau qui se rétracte aux bords de la plaie, un soubresaut d’essieux, de lames grinçantes dans mon demi-sommeil, un bruit de train, de claquement du rêve, une lueur sonore parce que je dors les yeux ouverts, j’ai des yeux de sorcier la nuit, des yeux d’agonisant, ça défile la mort de la forêt, les fûts cadavérés qu’on enchaîne, les troncs débandés qu’on fera lattes de parquet où marcher sans conscience comme sur des peaux humaines. Mais c’est encore le crépuscule du soir, l’entre-deux sans misère, quand les jacos semant leurs cris rentrent au dortoir, que les hiboux secouent leurs diurnes insomnies, qu’allant au bain dans la rivière chacun de son côté en balançant les fesses on a cet air d’être né le matin et d’avoir à se dénuder pour la première fois ou quand nous regardons les autres de la rive de soi par l’en dessous de la lumière, les autres en face, à l’opposé, sur une largeur de sol identique pourtant, avec une même ligne échancrée derrière les cases et les mêmes poubelles, ceux à qui l’on élève la voix pour dire quoi, des mots qui résonnent et se cognent au rideau, se heurtent à la frontière que ne passeront plus que les chasseurs de lune. J’ai laissé les malades en stade de toux sèche, bâclé le pavillon de la mort où quoi qu’on dise je n’habite pas. Par la sente le long suis rentré jusqu’à moi ou chez qui je crois être et ce qu’on ne sait pas, enfin avec le sentiment qu’on m’attend dans un lieu ressemblant, qu’existe un soi où l’on peut vivre, marché avec lenteur selon le trait en bordure de la cicatrice pour être à l’heure quand la nuit descend.
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Ma vie au village – 3
Je reste bras croisés, debout, sous les bananiers de Paradis, tendant l’oreille à la sève, aux fibres, aux cordages, au gluant du tronc, là dans l’échancrure de ma ligne, dans mon retrait, le vide de mon retrait, la découpure de mon rien, l’obscur du temps, comme si soixante-mille ans et plus n’avaient pas d’avenir, on reste sans rien faire à regarder passer en bord de plaie les femmes sous le faix, les hommes nonchalants, les enfants au retour de soukoul, le sang de la forêt, les yeux rougis de poussière, les cheveux en savane inondée de lumière, là jusqu’à tombée de la nuit-couteau, vide, heureux de ne pas penser, seulement de voir passer avec indifférence tout ce qu’elle engloutit, ce qui retourne en elle, qui s’engouffre, elle nous plonge, ah ce moment si doux de joie et de tristesse, l’instant de suspension où elle nous trempe, où l’on s’enfonce. C’est horizontal le jour, ça porte le regard à des corps chimériques, animés mais si loin de soi, des corps qu’on n’aura pas pour la violence ou le plaisir, ça conduit à l’hyperchromie des fantasmes, aux céphalées, à des sortes de gonflements d’organes, c’est humain le jour tandis que la nuit. Être là, bras croisés ou assis devant, à se glisser intérieurement entre les couches de chaleur et profiter d’un peu de vent, sans penser, voir déjà les feuilles qui tombent, celles du manguier dans la cour faire leur petit bruit sec, un nid déserté de gendarme roulant au milieu d’elles, écouter le pilon d’appel et le ciel prendre teinte d’acier, on l’aura bientôt sur le front l’éclat de verre, la saison de détresse et d’ennui, la fin des alizés, ça sent les dernières pluies, les plus cruelles à fondre la terre des maisons.









