Le silence noir

Le silence noir de l’insomnie
Aux tempes secrètes de la nuit
Un grillon dans la chambre
Et puis des voix lointaines sur la route
Rapportées par le vent
Reversées dans les mots
On a peine à les lire sous la lampe trop dure 

De la lune
Ils flottent entre les feuilles du mandarinier
Entre les clameurs de grenouilles
Semblables à certains cris d’oiseaux
Quand ils s’attroupent dans les arbres
Près des foulées

Surgit un désir de savane
De sable sous les pieds
D’horizon monotone
D’attente de la pluie
D’un giclement d’orage au bord des forêts sombres
Dont la fraîcheur lui parviendrait
Odorée de mangues et de lourdes goyaves
Mais il est seul sur le lit

Vitrail du jour

Une case vide
Une langue échouée
Des mots qui se refusent
Trop de cris
Dans le silence étroit
La tristesse qui dort
Sous les branches
Avec la joie
Des pieds nus sur l’écorce
Une pluie de bois mort
Le présent la durée la douleur
L’implacable attente du sens
La face grise du coeur
Des torses qui fusent au loin
L’odeur des mangues à terre

Voix d’encre 39

Trame du jour

Il n’y a pas d’horizon
Seulement des ajours de dentelles
  à la cime des frondaisons
Des parures de feuillages
  et des claquements d’ailes
Sur fond d’ocre
Le blanc cède au noir le mystère
Le sang d’un flamboyant se dilue
Au matin tout redevient vert

Voix d’encre n° 39

Chant du deuil de Mylène

Sous l’ampoule
Un lit trop grand pour elle
Froide en sa robe de poupée
Il y a des formes à terre assises
Au milieu de la nuit
Assises au centre de la terre
Qui jouent le jeu
Des plaintes des murmures
Il y a des ombres qui se penchent
Une main qui chasse les mouches
Car c’est le jour
  déjà
  avec ses oiseaux
  ses fleurs de caféiers
On descend lentement
  à neuf heures
Portant le bois
  le corps
Dans la cour où la terre ouverte
Est vite refermée
Pas de mots
Pas de pleurs
Seulement quelqu’un pose
Une tache sanguine
Le calice solitaire
D’une rose de Chine

Poème paru dans le numéro 39 de Voix d’encre

Soir courant

D’abord la descente de la cacaotière
Le silence à trois heures
Les oiseaux se reposent
On est seulement là
Si loin de tout
Même de la terre
Dans le manège immobile de la lumière
En bas sur le plateau étroit
La case glisse sous le coude de la rivière
La sente plonge et se noie
Les fourmis suivent la trace acide
Du rêve des orangers
Les papillons tressent la rive
On est assis sur les rochers
Chacun à la frontière de soi
Et quand une aile brune coupe en deux le soleil
Un garçon dénudé au creux d’une pirogue
Tire le pagne de l’eau
Baisse de l’autre côté le rideau des grands arbres
Replie le sable humide sous nos pieds

Poème publié par Voix d’encre n° 39, 2008