Chemin tournant

Serge Marcel Roche

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  • Ma vie au village – 4

    C’est le village entre ses lèvres le long d’où circulent tout le jour les autos, les petites japonaises travesties en taxi qu’on s’entasse dedans, les grandes aux vitres endeuillées, celles qui sont à plateau et les camions de bière, la nuit aussi mais c’est moins nombreux, un tremblement lointain, la peau qui se rétracte aux bords de la plaie, un soubresaut d’essieux, de lames grinçantes dans mon demi-sommeil, un bruit de train, de claquement du rêve, une lueur sonore parce que je dors les yeux ouverts, j’ai des yeux de sorcier la nuit, des yeux d’agonisant, ça défile la mort de la forêt, les fûts cadavérés qu’on enchaîne, les troncs débandés qu’on fera lattes de parquet où marcher sans conscience comme sur des peaux humaines. Mais c’est encore le crépuscule du soir, l’entre-deux sans misère, quand les jacos semant leurs cris rentrent au dortoir, que les hiboux secouent leurs diurnes insomnies, qu’allant au bain dans la rivière chacun de son côté en balançant les fesses on a cet air d’être né le matin et d’avoir à se dénuder pour la première fois ou quand nous regardons les autres de la rive de soi par l’en dessous de la lumière, les autres en face, à l’opposé, sur une largeur de sol identique pourtant, avec une même ligne échancrée derrière les cases et les mêmes poubelles, ceux à qui l’on élève la voix pour dire quoi, des mots qui résonnent et se cognent au rideau, se heurtent à la frontière que ne passeront plus que les chasseurs de lune. J’ai laissé les malades en stade de toux sèche, bâclé le pavillon de la mort où quoi qu’on dise je n’habite pas. Par la sente le long suis rentré jusqu’à moi ou chez qui je crois être et ce qu’on ne sait pas, enfin avec le sentiment qu’on m’attend dans un lieu ressemblant, qu’existe un soi où l’on peut vivre, marché avec lenteur selon le trait en bordure de la cicatrice pour être à l’heure quand la nuit descend.
    6 décembre 2014

  • herbiages encailloutés
    Herbes sur un rocher
     qui parlent
    Herbes sur un rocher
    aux gramines
    Herbes sur un rocher

    3 décembre 2014

  • Ma vie au village – 3

    Je reste bras croisés, debout, sous les bananiers de Paradis, tendant l’oreille à la sève, aux fibres, aux cordages, au gluant du tronc, là dans l’échancrure de ma ligne, dans mon retrait, le vide de mon retrait, la découpure de mon rien, l’obscur du temps, comme si soixante-mille ans et plus n’avaient pas d’avenir, on reste sans rien faire à regarder passer en bord de plaie les femmes sous le faix, les hommes nonchalants, les enfants au retour de soukoul, le sang de la forêt, les yeux rougis de poussière, les cheveux en savane inondée de lumière, là jusqu’à tombée de la nuit-couteau, vide, heureux de ne pas penser, seulement de voir passer avec indifférence tout ce qu’elle engloutit, ce qui retourne en elle, qui s’engouffre, elle nous plonge, ah ce moment si doux de joie et de tristesse, l’instant de suspension où elle nous trempe, où l’on s’enfonce. C’est horizontal le jour, ça porte le regard à des corps chimériques, animés mais si loin de soi, des corps qu’on n’aura pas pour la violence ou le plaisir, ça conduit à l’hyperchromie des fantasmes, aux céphalées, à des sortes de gonflements d’organes, c’est humain le jour tandis que la nuit. Être là, bras croisés ou assis devant, à se glisser intérieurement entre les couches de chaleur et profiter d’un peu de vent, sans penser, voir déjà les feuilles qui tombent, celles du manguier dans la cour faire leur petit bruit sec, un nid déserté de gendarme roulant au milieu d’elles, écouter le pilon d’appel et le ciel prendre teinte d’acier, on l’aura bientôt sur le front l’éclat de verre, la saison de détresse et d’ennui, la fin des alizés, ça sent les dernières pluies, les plus cruelles à fondre la terre des maisons.
    29 novembre 2014

  • herbiages sur ventre de pierre
    Herbes sur le rocher
    l’on glisse au reposoir
    Herbes sur le rocher
     d’une émerauldine
    Herbes sur le rocher
    égarée

    27 novembre 2014

  • Ma vie au village – 2

    Non tout à fait sur le liseré des cases, mais en retrait comme sur un front près de la racine des cheveux, à l’abri des rouleaux de poussière, pas sur le quai trop à flanc de passage au bord de la plaie, d’un bout de clairière je vois la ligne de l’autre côté, identique, un rideau de troncs, de feuillages, ajouré par endroits, seul horizon à regarder, de ma trouée vis dans l’incision que j’ai faite et dans l’indécision d’être là ou de ne pas y être, entre des fiches, la lèpre et les crachats, pourrais être ailleurs aussi bien dans l’indifférence coutumière, pourrir et que ça ne leur fasse rien, car là n’est pas plus ou moins qu’ailleurs n’importe où, le ciel il en reste peu, etc. Il y a des trous sombres semblables à des linges pendus aux fenêtres des villes sales, qui tombent en chiffons miteux, des trous dans la face verte du rideau, avec des lianes queue-de-cochon, des passiflores, des qui n’ont pas de nom, tout un attirail botanique portant au désoeuvrement, à la fornication, parce qu’on est rivé à la ligne qui longe la plaie, à la plaie qui la ronge, fixé à la cicatrice, toutes deux allant devant où l’on ne sait. Ils ont dit de laisser les bois, les orées, pour n’être plus entre ces lignes des sauvages, des pygmées, entre ces deux lignes qui vont à l’inverse de nous autrefois s’enfonçant sous les poussées guerrières dans la nuit verte, elles à la mer d’où part le sang sur des bateaux.
    22 novembre 2014

  • herbiages sur le rocher
    où vont boire des pluviers et des engoulevents
     au crépuscule du soir
    mais c’est encore le jour 
    et l’on attend
    19 novembre 2014

  • Ma vie au village – 1

    Aurons vu tous les jours passer le sang des forêts, déjà figé, éteint, collant comme celui des hommes et la boue sur la piste de nous, traversant le village, la nuit aussi en qui nous sommes. Les jours quand passe le sang ne sont que temps en elle qu’elle libère par le bas de son ventre, la nuit est toujours grosse de ce temps-là et régulière, elle aussi se vide de son sang, avec le sang de la forêt nous voyons passer le sang de la nuit au bord d’une cicatrice couleur de terre qui ne se referme jamais, toujours ouverte et luisante comme une chair blessée qui lutte à se refaire, le jour aussi quand il a plu longtemps et qu’elle se démange parce que les porteurs sont bloqués aux barrières de pluie. La forêt tout entière a des plaies sur le dos et nous vivons en elles, dans les escarres de la forêt sommes des germes se nourrissant de ses croûtes et des suppurations, de sa blessure ouverte et parfois de son sang, non de celui qui passe et qu’ils portent à la mer, mais celui qu’elle veut bien. Autrefois ils ont dit de quitter la nuit pour être au bord de la cicatrice et dénombrer combien, mesurer sans repentir ce qu’ils pourraient vider durant cinquante ans du sang d’elle, nous dans leur temps qui n’est pas celui de la nuit, de sa grossesse, mais ce que d’heures on peut compter afin que roulent jusqu’à, devant, quatre-vingt-deux porteurs au moins de son sang. Avons laissé les clairières qui sont le sexe doux des femmes entre ses jambes pour le serpent long d’une plaie, pour les bords de la cicatrice où debout dans le jour malgré tout naissant d’elle regardons passer le sang et sommes là, figés, lents, presque éteints et les yeux gonflés de veinules rompues que le sommeil n’a pas séchées, avec cet éclat de fer, cette brillance de couteau, de lance au milieu qui nous vient d’avant, quand nous étions des peuples obscurs, là au bord d’elle et son ennui. Le long de la plaie dans nos yeux jaunissants voyons le sang nombreux qui passe. 
    Villageois sur la piste

    15 novembre 2014

  • conversation – lieu troisième

    Tu marcheras de nuit
    Toujours tu empruntes
    Et j’emprunte tes mots
    Leur donne une couleur d’ici
    De rouge terre de racines
    De grain de peau
    Matière noire par où je passe
    Sans comprendre
    Et tu comptes mes pas
    Un à un sur le bois
    Avec des pauses entre les lignes
    Ce qui fait le poème
    Ce peu de mots
    Toujours les mêmes
    Ce lieu troisième
    Une certaine mutualité
    Une douce et longue migration des signes

    Juste une conversation
    Au bord des arbres et de l’eau

    Les mots et expressions en italique sont extraits de lettres ou de poèmes de Muriel Verstichel,
    sauf restes et semence, de l’épitaphe de Paul Claudel. Batouri-Saint-Didier, 2010

    12 novembre 2014

  • conversation – un paysage

    Un paysage vois-tu
    Est ce qui reste de soi quand on part
    Quand on tourne le dos
    C’est un certain rendu de sa lumière
    Qui nous efface sur le chemin du retour
    Et nous sommes là dans son secret
    Une toute petite part de lui un détail
    De sa clarté qui s’était livrée doucement
    A notre bassesse
    Et lui-même (son secret en nous)
    N’est qu’une vague
    De la mer de cristal
    La couleur d’un moment
    Dans son éternité
    Un son se retirant
    Pour laisser les bateaux
    Glisser jusqu’au rivage
    Ou l’oiseau se poser quand il faut

    2010
    Repris partiellement en Génésie

    8 novembre 2014

  • conversation – cimetière

    Il y a toujours un fleuve
    A l’approche des tombes
    Une presqu’île
    Une barque engravée
    Des mots d’un gris de peupliers
    Sur la pierre lisse ou rugueuse
    Une plaque municipale
    Une semblance de jardin
    Ce que les autres disent
    Des morts qui sont là
    Des anges et du gravier

    Ayant laissé l’auto
    Nous marchons sans parler
    Vers des restes et une semence
    Qui pour moi ne sont qu’une trace d’enfance
    Mais pour toi un visage — deux plutôt
    Quand tout s’écrit et tout s’efface
    Dans l’herbier de la fin d’un monde

    2010

    5 novembre 2014

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ISSN 2610-7449
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