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Ma vie au village – 3
Je reste bras croisés, debout, sous les bananiers de Paradis, tendant l’oreille à la sève, aux fibres, aux cordages, au gluant du tronc, là dans l’échancrure de ma ligne, dans mon retrait, le vide de mon retrait, la découpure de mon rien, l’obscur du temps, comme si soixante-mille ans et plus n’avaient pas d’avenir, on reste sans rien faire à regarder passer en bord de plaie les femmes sous le faix, les hommes nonchalants, les enfants au retour de soukoul, le sang de la forêt, les yeux rougis de poussière, les cheveux en savane inondée de lumière, là jusqu’à tombée de la nuit-couteau, vide, heureux de ne pas penser, seulement de voir passer avec indifférence tout ce qu’elle engloutit, ce qui retourne en elle, qui s’engouffre, elle nous plonge, ah ce moment si doux de joie et de tristesse, l’instant de suspension où elle nous trempe, où l’on s’enfonce. C’est horizontal le jour, ça porte le regard à des corps chimériques, animés mais si loin de soi, des corps qu’on n’aura pas pour la violence ou le plaisir, ça conduit à l’hyperchromie des fantasmes, aux céphalées, à des sortes de gonflements d’organes, c’est humain le jour tandis que la nuit. Être là, bras croisés ou assis devant, à se glisser intérieurement entre les couches de chaleur et profiter d’un peu de vent, sans penser, voir déjà les feuilles qui tombent, celles du manguier dans la cour faire leur petit bruit sec, un nid déserté de gendarme roulant au milieu d’elles, écouter le pilon d’appel et le ciel prendre teinte d’acier, on l’aura bientôt sur le front l’éclat de verre, la saison de détresse et d’ennui, la fin des alizés, ça sent les dernières pluies, les plus cruelles à fondre la terre des maisons.
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Ma vie au village – 2
Non tout à fait sur le liseré des cases, mais en retrait comme sur un front près de la racine des cheveux, à l’abri des rouleaux de poussière, pas sur le quai trop à flanc de passage au bord de la plaie, d’un bout de clairière je vois la ligne de l’autre côté, identique, un rideau de troncs, de feuillages, ajouré par endroits, seul horizon à regarder, de ma trouée vis dans l’incision que j’ai faite et dans l’indécision d’être là ou de ne pas y être, entre des fiches, la lèpre et les crachats, pourrais être ailleurs aussi bien dans l’indifférence coutumière, pourrir et que ça ne leur fasse rien, car là n’est pas plus ou moins qu’ailleurs n’importe où, le ciel il en reste peu, etc. Il y a des trous sombres semblables à des linges pendus aux fenêtres des villes sales, qui tombent en chiffons miteux, des trous dans la face verte du rideau, avec des lianes queue-de-cochon, des passiflores, des qui n’ont pas de nom, tout un attirail botanique portant au désoeuvrement, à la fornication, parce qu’on est rivé à la ligne qui longe la plaie, à la plaie qui la ronge, fixé à la cicatrice, toutes deux allant devant où l’on ne sait. Ils ont dit de laisser les bois, les orées, pour n’être plus entre ces lignes des sauvages, des pygmées, entre ces deux lignes qui vont à l’inverse de nous autrefois s’enfonçant sous les poussées guerrières dans la nuit verte, elles à la mer d’où part le sang sur des bateaux.
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Ma vie au village – 1
Aurons vu tous les jours passer le sang des forêts, déjà figé, éteint, collant comme celui des hommes et la boue sur la piste de nous, traversant le village, la nuit aussi en qui nous sommes. Les jours quand passe le sang ne sont que temps en elle qu’elle libère par le bas de son ventre, la nuit est toujours grosse de ce temps-là et régulière, elle aussi se vide de son sang, avec le sang de la forêt nous voyons passer le sang de la nuit au bord d’une cicatrice couleur de terre qui ne se referme jamais, toujours ouverte et luisante comme une chair blessée qui lutte à se refaire, le jour aussi quand il a plu longtemps et qu’elle se démange parce que les porteurs sont bloqués aux barrières de pluie. La forêt tout entière a des plaies sur le dos et nous vivons en elles, dans les escarres de la forêt sommes des germes se nourrissant de ses croûtes et des suppurations, de sa blessure ouverte et parfois de son sang, non de celui qui passe et qu’ils portent à la mer, mais celui qu’elle veut bien. Autrefois ils ont dit de quitter la nuit pour être au bord de la cicatrice et dénombrer combien, mesurer sans repentir ce qu’ils pourraient vider durant cinquante ans du sang d’elle, nous dans leur temps qui n’est pas celui de la nuit, de sa grossesse, mais ce que d’heures on peut compter afin que roulent jusqu’à, devant, quatre-vingt-deux porteurs au moins de son sang. Avons laissé les clairières qui sont le sexe doux des femmes entre ses jambes pour le serpent long d’une plaie, pour les bords de la cicatrice où debout dans le jour malgré tout naissant d’elle regardons passer le sang et sommes là, figés, lents, presque éteints et les yeux gonflés de veinules rompues que le sommeil n’a pas séchées, avec cet éclat de fer, cette brillance de couteau, de lance au milieu qui nous vient d’avant, quand nous étions des peuples obscurs, là au bord d’elle et son ennui. Le long de la plaie dans nos yeux jaunissants voyons le sang nombreux qui passe.
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conversation – lieu troisième
Tu marcheras de nuit
Toujours tu empruntes
Et j’emprunte tes mots
Leur donne une couleur d’ici
De rouge terre de racines
De grain de peau
Matière noire par où je passe
Sans comprendre
Et tu comptes mes pas
Un à un sur le bois
Avec des pauses entre les lignes
Ce qui fait le poème
Ce peu de mots
Toujours les mêmes
Ce lieu troisième
Une certaine mutualité
Une douce et longue migration des signesJuste une conversation
Au bord des arbres et de l’eauLes mots et expressions en italique sont extraits de lettres ou de poèmes de Muriel Verstichel,
sauf restes et semence, de l’épitaphe de Paul Claudel. Batouri-Saint-Didier, 2010
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conversation – un paysage
Un paysage vois-tu
Est ce qui reste de soi quand on part
Quand on tourne le dos
C’est un certain rendu de sa lumière
Qui nous efface sur le chemin du retour
Et nous sommes là dans son secret
Une toute petite part de lui un détail
De sa clarté qui s’était livrée doucement
A notre bassesse
Et lui-même (son secret en nous)
N’est qu’une vague
De la mer de cristal
La couleur d’un moment
Dans son éternité
Un son se retirant
Pour laisser les bateaux
Glisser jusqu’au rivage
Ou l’oiseau se poser quand il faut2010
Repris partiellement en Génésie
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conversation – cimetière
Il y a toujours un fleuve
A l’approche des tombes
Une presqu’île
Une barque engravée
Des mots d’un gris de peupliers
Sur la pierre lisse ou rugueuse
Une plaque municipale
Une semblance de jardin
Ce que les autres disent
Des morts qui sont là
Des anges et du gravierAyant laissé l’auto
Nous marchons sans parler
Vers des restes et une semence
Qui pour moi ne sont qu’une trace d’enfance
Mais pour toi un visage — deux plutôt
Quand tout s’écrit et tout s’efface
Dans l’herbier de la fin d’un monde
2010
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Disparition d’un corps
Le blog un corps a été supprimé. Jour et heure de sa dernière trace sur le web : 14 sept. 2014 16:28:39 GMT. Ai lu ce texte sans nom d’auteur – andreï ? l’homme, visiblement, celui aussi d’un compte Twitter – depuis son commencement (ou sa fin) #100. Le dernier # paru est le 42. Pensé plusieurs fois envoyer un message, ne l’ai pas fait craignant d’être indiscret. Puis un corps a disparu. Il manque. C’était un corps sous licence ; en voici les derniers mots retrouvés.un corps#42ce n’est pas Ernst Vacis qui avait ditle premieril faut fuir tout corpsce n’est pas lui qui disaitil fautcourir vite, courir si vite et croire qu’ainsi nous pourrions devancernos membresil faut parfois se tenir en embuscade et les saisirles jeter dans des fosses#43andreï dit qu’un jour la douleurrendra le passage à la voixet que je parlerai des heuressans nommer un organe ou un nerfsans cracher des histoires de cellules ou de crânesdes heureset d’autres heures encoreà dire au-delà de nos livres – à accumuler les prières#44j’ai oublié mon poing brisant les écrans et faisant d’Ernst Vacisde son visageune purée d’osje n’ai pas oublié – andreï – ton chant d’homme aviné – dans nos planques et jusque dans nos cages et je n’ai jamais su qui avait pu, secrètement, apporter ces bouteillesje n’ai pas oublié ce chant ni mon silence#45nous avançons – j’ai une main comprimant mon ventre et l’autretenant l’un de nos livresou montrant à andreï nos tracesnous sommes passés ici il y a des jours – depuisj’ai trop souvent regretté de résider dans mon corps – j’ai oubliéparfoisce qu’il fallait détruire#46nous devons fuir l’argile et les insectes fouillant les petits tas spongieuxque nous sommes – nous devonsregagner le verre et l’acierles immeubles, tous les immeubles – andreï – et d’abord celui où je t’ai vu déclamerUN CORPS EST est tout ce que ce que nous avons su maudire#47andreï maintenant nous devonsnous devons fuirj’ai dit ces mots à tant d’époquesdans tant d’anglesque mes voix se superposent – andreï acquiesce et tend son ventre vers la villeet attendque bientôt elle le traverse#48#49je m’appelle Ernst Vacis et je dis que bientôt(je parle de mes enfants oudes jours qui déboulent)bientôtnous ne ne saurons plus ce que vous nommezvotre aortebientôtnous aurons omisnos corps#50andreï me montreun tas d’insectes – il me dit qu’il entend déjàleurs ailes et leurs pattes craquer sous mon poidsje ne bouge pasj’attends que sa fièvre passe et que ses mains enterrent ses spasmesj’attends longtemps que sa voix s’épure#51je cherche un endroit où m’asseoirun endroit où le malaurait cessé de grandirl’argile est hostile – et c’est toute la villetoutes nos errancesque je ranimetoutes les heures où nous n’avons jamais pu nous ancrer
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conversation – quelques mots
Un buisson de papier
En attente du feu
Serait-ce l’arbre qui monte
Aux bords de nos yeux
Ce peu ce rien
Qui restera de nous
Sur le rivage
Pas plus que ces coquillages
Dans ta main
Au sortir de l’eau
Ou l’oiseau
Ou la pierre
Ou la pluie qui danse
Dans tes veines qui dansent
Quelques mots
Que nous aurons dit
En forme de nuit et de silence2010







