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Chemin tournant

Serge Marcel Roche

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  • Ma vie au village – 7

    Nous pouvons croire ou pas qu’ayant été chassés avons erré durant des millénaires et que ce fut un jour seulement, le cerne unique des âges resserrés, l’oubli ligneux du cœur ancien, car les sols acides ne laissent rien, traces ou vestiges tout s’efface et tout n’est qu’un reflet sur l’œil de la nuit, nous pourrions croire aussi qu’il y eut des villes avant, peut-être qu’il y eut des villes, habitées par qui, peut-être qu’il n’y eut rien, pas même de musique mais seulement la pluie et des grenouilles heureuses. Il arrive qu’un soir je me dise comment, étant au milieu d’elle, de ses grands arbres, enclos malgré la plaie, la seule issue pour la raison soit qu’on vienne d’en-haut, que l’on tombe en tout cas, qu’il y ait chute au commencement et que si nous parlons encore c’est grâce à cet inventement,  on se sent posé là – est-ce par une main, une répercussion glaciaire – assis en soi et compris d’elle, assis en elle par devant sur son pagne odoré par des fourmis humides. Sans doute qu’afin de survivre il fallut se donner une histoire d’avant le temps, se dire que nous ne fûmes pas pour rien jetés dans les ténèbres, engouffrés dans l’oubli, que c’était nécessaire qu’elle nous avale ainsi, qu’il n’y eut qu’un seul jour et une même nuit, une sylvestre durée de nous. 
    A l’heure de la séparation, du bris des choses en deux, j’enfante la case autour de moi, je m’en obombre comme on s’oint d’huile après l’eau fraîche, c’est qu’il nous faut un nid contre le froid, le grand froid de décembre et celui de soi-même, un tissage de souï-manga, quelque chose d’accroché ou de là sur la terre, une mongùlù qu’on ne voit pas. 
    mongùlù : hutte traditionnelle des Pygmées Bakas

    ma vie au village #7 
    par dakini, laboratoire de poésie sonore
    voix : Valérie Capdepont
    musique : Olivier Bobinnec

    27 décembre 2014

  • 26 décembre 2014

  • 26 décembre 2014

  • Ma vie au village – 6

    Du temps sorti d’elle la nuit reprend tous les dessous sanglants, les lave en sa machine ayant ses cendres, sa potasse, pendant qu’on se tient dans une ombre sale, dans le vieux jauni des revers, moi au renfont de quoi, de quel destin sans nom, étrangement qui suis un nègre à ma manière, debout à la lisière, sans appui, assis parfois quand j’ai les veines, le ventre lourd, la fatigue des frontières, avec peut-être un verre en main, le tabac jamais loin de la pipe, je regarde sur la ligne en face des calaos bruns, jouant de l’oeil les frondaisons où se posent en clamant ces dieux, j’entends la prophétie sortir de leurs becs difformes, la vois dans un reste de bleu, une trace de peinture au bord du tableau, la discerne : plus d’hommes et plus d’oiseaux, mais il y a des quelqu’uns sur la branche. Restons au soir, au suspendu de l’air, où l’on voudrait que le bonheur ne passe s’il n’est qu’enveloppement de tout par cette ombre-lumière et douceur inconnue, femelline caresse que pourtant l’on repousse car le fruit de la nuit bientôt nous ignorons ce qu’il sera, ça demeure au-dessus, légèrement devant, ça nous touche où nous sommes oui mais nous laisse là dans la confusion des couleurs, dans l’obscur de nous. Se vide la bouteille du jour et j’entends le chant du coucal, long glouglou triste qui sonne.
    20 décembre 2014

  • fin d’herbiages
    Herbes sur un rocher
    et tout se dresse
    Herbes sur un rocher
    en un éclat d’avant la nuit

    18 décembre 2014

  • Trois poèmes de Jean-Joseph Rabearivelo

    Que de fois relayés
    et que de fois les mêmes,
    dans la lumière ruisselante,
    les laboureurs de l’azur ?

    Ont semé quelles graines,
    ont planté quelles tiges
    au royaume du vent,
    et sur les monts arasés ?

    Sont en quel inconnu,
    derrière quel feuillage
    et sur quelle herbe haute,
    près des rives du soir ?

    – Boivent à une source noire,
    arrachent cressons et menthes,
    puis, couchés sur le dos,
    regardent les astres croître

    jusqu’à votre éclosion,
    ô glaïeuls rouges et noirs,
    et jusqu’au saccage par le jour
    de leurs aires aériennes.

    *

    Sœurs du silence en la tristesse,
    les fleurs qui n’ont que leur beauté
    et leur solitude,
    les fleurs – morceaux de cœur terrien
    palpitant à l’unisson des nids –
    dorment-elles ici, font-elles des rêves
    sur la fin de leur destinée ?

    Les doigts
    qui ne voulaient d’elles que leur jeunesse,
    les doigts se sont tous joints
    dans la chaude blancheur des draps –
    sauf les miens qui sont si frêles
    et qui savent tant choyer
    les choses délicates.

    Mes lèvres aussi frôlent les fleurs,
    les fleurs devenues plus mystérieuses,
    et plus belles, et brusquement hardies.

    Et j’entends,
    mêlées à la respiration des herbes,
    leurs dernières confidences.
    Ah ! comme elles seraient douloureuses
    sans ces parfums pacifiques, Seigneur,
    qui s’évadent avec leur vie !

    *

    Écoute les filles de la pluie
    qui se poursuivent en chantant
    et glissent
    sur les radeaux d’argile
    ou d’herbes de glaïeuls
    qui couvrent les maisons des vivants.

    Elles chantent,
    et leurs chants sont si passionnés
    qu’ils deviennent des sanglots
    et se réduisent en confidences…
    Peut-être pour mieux faire entendre
    cet appel d’oiseau qui t’émeut.

    Un oiseau seul au cœur de la nuit,
    et il ne craint pas d’être ravi par les ondines ?
    Ô miracle ! ô don inattendu !
    Pourquoi rentres-tu si tard ?
    Un autre a-t-il pris ton nid
    tandis que tu étais en quête d’un rêve au bout du monde ?

    TRADUIT DE LA NUIT (1935)

    Bibliothèque malgache électronique

    17 décembre 2014

  • Ma vie au village – 5

    Elle ne tombe d’un coup, ce n’est pas ce que disent ceux qui sont à côté, ce qu’écrivent les voyageurs, que soudain, non la nuit s’approche avec des mines de palmiste reniflant sous le vent, elle vient par la porte bleue, nous trouve avec la faim, elle n’est couteau qu’après pour trancher le sommeil en deux parts, fouailler à la jointure là où nous sommes pareils au monde en ce qu’il a sur le seuil d’incertain, d’abord d’un coup d’aile, au premier chuintement d’effraie, envoie toute la sauvagerie du jour à l’abime, dans la faille (comme on cache d’honteux déchets), les résidus du sang qui passe, ce qui a dégoutté de nous, toutes nos menteries mécaniques et coulures et violence des bouches, de ses prolongements alaires de neige grise, de son duvet d’aisselle, efface sans quoi la mort et entre ce qui sépare, ce qui lie, les ordures de soi, un bonheur qu’on sait là mais pas où, vient ragréer la peau, s’affaire au mélange qui endort l’angoisse, ce moment sur la bande allant jusqu’à la terre des vrais gens et tout ce qui devant, loin à part des îles, et n’est pourtant qu’une longueur de plaie immobile de nous, la cicatrice à l’aine, quand elle enfile sa blouse tout imprégnée de suint ou vêt un pagne de morguière qu’auraient enceintée nos désirs, nos vieux rêves défunts, je voudrais qu’il ne soit, oui qu’il me laisse au jour ou qu’il dure seulement à l’entour de la braise.
    13 décembre 2014

  • herbiages où s’ébattent en troupe
    Herbes sur un rocher
    des spermètes-nonettes
    Herbes sur un rocher
     rousseur de savane
    Herbes sur un rocher
    au sexe du rocher
    10 décembre 2014

  • Ma vie au village – 4

    C’est le village entre ses lèvres le long d’où circulent tout le jour les autos, les petites japonaises travesties en taxi qu’on s’entasse dedans, les grandes aux vitres endeuillées, celles qui sont à plateau et les camions de bière, la nuit aussi mais c’est moins nombreux, un tremblement lointain, la peau qui se rétracte aux bords de la plaie, un soubresaut d’essieux, de lames grinçantes dans mon demi-sommeil, un bruit de train, de claquement du rêve, une lueur sonore parce que je dors les yeux ouverts, j’ai des yeux de sorcier la nuit, des yeux d’agonisant, ça défile la mort de la forêt, les fûts cadavérés qu’on enchaîne, les troncs débandés qu’on fera lattes de parquet où marcher sans conscience comme sur des peaux humaines. Mais c’est encore le crépuscule du soir, l’entre-deux sans misère, quand les jacos semant leurs cris rentrent au dortoir, que les hiboux secouent leurs diurnes insomnies, qu’allant au bain dans la rivière chacun de son côté en balançant les fesses on a cet air d’être né le matin et d’avoir à se dénuder pour la première fois ou quand nous regardons les autres de la rive de soi par l’en dessous de la lumière, les autres en face, à l’opposé, sur une largeur de sol identique pourtant, avec une même ligne échancrée derrière les cases et les mêmes poubelles, ceux à qui l’on élève la voix pour dire quoi, des mots qui résonnent et se cognent au rideau, se heurtent à la frontière que ne passeront plus que les chasseurs de lune. J’ai laissé les malades en stade de toux sèche, bâclé le pavillon de la mort où quoi qu’on dise je n’habite pas. Par la sente le long suis rentré jusqu’à moi ou chez qui je crois être et ce qu’on ne sait pas, enfin avec le sentiment qu’on m’attend dans un lieu ressemblant, qu’existe un soi où l’on peut vivre, marché avec lenteur selon le trait en bordure de la cicatrice pour être à l’heure quand la nuit descend.
    6 décembre 2014

  • herbiages encailloutés
    Herbes sur un rocher
     qui parlent
    Herbes sur un rocher
    aux gramines
    Herbes sur un rocher

    3 décembre 2014

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ISSN 2610-7449
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