Depuis l’élection présidentielle du 12 octobre dernier, « l’ambiance » dominicale était comme suspendue, accrochée à l’incertitude, à un possible impossible. Le résultat ayant été proclamé, c’est reparti non pas « comme en 14 » mais « en 18 », année du précédent suffrage. L’ambiance reprend ses droits sur la ville. L’enregistreur est placé au centre de l’appartement, ouvert à trois points cardinaux.
Les longues pluies d’octobre (qui tendent à s’espacer, présage d’une arrivée prochaine de la saison sèche), s’alliant aux « choses » de la terre ou aux fabrications humaines, font parfois varier leur musique. Ici, frappant la toiture tôlée d’un abri, de grosses gouttes malicieuses s’adonnent à la percussion.
Pour le trentième audio de cette topographie du quartier (qui reprendra en octobre avec, je l’espère, une nette amélioration de la qualité d’enregistrement), arrêtons-nous un instant devant l’épicerie où je fais régulièrement quelques achats, au bord de la route nationale 1. Le sol est en train d’y être lavé et l’employé en charge de ce travail nous empêche fermement d’entrer. Je m’assois donc sur une caisse heureusement placée là et je savoure une pause sonore toute en vrombissements, voix et percussions.
Bien que l’enregistrement vente, cloque, clique et pète, il n’en rend pas moins compte assez fidèlement du climat sonore d’un moment de vie au quartier, celui du 11 février dernier, à 12:24, quand passe le distributeur agréé du Bome François, créé par un pasteur évangélique affirmant l’avoir reçu d’en-haut et qui a défrayé la chronique l’an passé (Jeune Afrique 23/05/2024). Je ne sais si le boniment diffusé fait consciemment référence à la situation « géopolitique », notamment celle de l’État français qui retire ses troupes de son ex « zone d’influence » en Afrique, cependant la tirade, sous la forme d’un remarquable (et drôle) syllogisme tronqué, « Tout ce qui est franc n’est pas François, donc Bome François ne saurait être baume français » peut le laisser croire. Le baume, en effet sensé calmer les douleurs, ne saurait être français pour les peuples qui ont vécus colonisation ou tutelle. Les plaies sont encore vives, les membres toujours blessés. Et ce ne sont pas les négations, comme celle de François Fillon en 2009 concernant les massacres au Cameroun, ou l’aveugle fureur des droites (à propos ces jours-ci des crimes de l’armée française en Algérie) qui apaiseront les relations entre deux continents, qui selon Senghor sont liés par le nombril. Notons toutefois, que si le Bome François ne saurait être français, il ne peut davantage être baume Francis, ce qui laisse perplexe. Le Bome François n’est ni français ni Francis, nous l’avons compris, il est authentique, authentiquement François (prénom de son « créateur ») c’est-à-dire efficace. En même temps, si « tout ce qui est franc n’est pas François », on peut en douter, même si l’on comprend l’inversion subtile de l’argument commercial. En fin de compte, ce qui rassure le chaland, c’est que le baume est bien François si le vendeur porte un polo et une casquette rouge. Une casquette rouge ? Il y a un type, de l’autre côté de l’océan, qui en porte une, et à qui franchement, on ne peut en rien faire confiance..
Au quartier, il y a le « football de rue » et le « football de stade ». Ce dernier est organisé. Les « vieux » disposent d’une buvette, baraque en surplomb, d’où ils commentent parfois le jeu, entre deux rasades, dans un nuage de poussière.
Non loin, deux cents mètres à vol d’oiseau, mais à vol d’oreille quasiment dans la chambre, une fête de mariage. Toute la nuit, qui commence tôt, flot ininterrompu de musique, vagues d’exclamations, houle de cris. Je me trouve chanceux d’avoir eu trois heures de sommeil. L’intérêt de ce document vient de ce que deux « plans » sonores suivent en parallèle la ligne principale de l’enregistrement : devant, le cliquetis de l’aiguille des secondes du réveil posé sur mon bureau, derrière, le souffle intermittent du nettoyage de l’abattoir qui poursuit son œuvre de mort. Ainsi accompagne l’évènement, que l’on suppose heureux, l’écoulement du temps humain vers sa perspective finale, que j’espère autrement plus paisible que son symbole. Vive les mariés !
Parmi les trains qui passent et cornent, à première ouïe de la même manière, il y a celui de 20 heures. Le train de 20 heures est différent. Il part vers le Nord, contrée mystérieuse. Le train de 20 heures m’obsède un peu. Je le guette. Qu’importe que ce soit en réalité le train de 19 heures 50… c’est à 20 heures (un peu plus d’ailleurs) qu’il me fait signe, me parle…
Suite aux métiers ambulants, avec cette nouveauté pour le quartier du passage d’une prédicatrice montée sur une sono portative. Thème de l’exhortation sabbatique (il se peut qu’elle soit Adventiste du Septième Jour) adressée aux pécheurs que nous sommes : Encore quarante jours et Ninive sera détruite (livre de Jonas, 3.4). C’est faire beaucoup d’honneur, me semble-t-il, à notre modeste ilot résidentiel. Discours incompréhensible, du fait de l’élocution de notre prophétesse et de la position éloignée de l’enregistreur. Néanmoins, à la quarantième seconde (faisant écho au quarante jours ?), vous entendrez que Dieu ne veut pas ! S’il s’agit de ne pas nous détruire, nous sommes rassurés.
Présence inattendue d’un petit cossyphe à tête blanche (Cossypha niveicapilla) sur l’arête d’un toit. Il s’envole presque aussitôt, mais son chant demeure, hélas un peu lointain. C’est un poète, féru de glossolalie et d’imitation, dont la voix ressemble à celle de la grive kurrichane. Il est peu courant de l’apercevoir et de l’entendre en milieu urbain, aussi profitez de cette vision sonore, au cœur des bruits nombreux de l’activité humaine.
Poursuivons notre exploration sonore avec une suite aux métiers ambulants. Après la vendeuse de fruits, le cordonnier, le couturier, à écouter ou réécouter ici et le ferrailleur là, voici le vendeur de vitres et d’étuis pour smartphone, muni d’une sono portative qui lui cause parfois quelques soucis. Voici ça.