Dans ce deuxième Voyage au Lexique, je continue d’explorer, en me gardant de les exploiter, les mots de Ma vie au village (in Journal de la brousse endormie) dont le nombre d’occurrences est significatif.
Rêve
Des fées sur la grève ou des anges mâles aux cheveux bouclés, le train qui passe entre les nuages, Pygas se baignant, que l’on n’a jamais vue, en somme tout ce qui dure sans durée, l’ennui, les êtres désirés par l’esprit du regard, le train revenu qui pénètre en gare, le parler muet d’une chose, la scène des absentés qui rejouent leur départ, les villes où l’on va sans aller, la liste sans fin que l’on se dresse, avant la mort, dans le cerveau.
Parmi les trains qui passent et cornent, à première ouïe de la même manière, il y a celui de 20 heures. Le train de 20 heures est différent. Il part vers le Nord, contrée mystérieuse. Le train de 20 heures m’obsède un peu. Je le guette. Qu’importe que ce soit en réalité le train de 19 heures 50… c’est à 20 heures (un peu plus d’ailleurs) qu’il me fait signe, me parle…
suivons la route encore humide — ce qui s’écoule de nous — une ligne étrangère, un bord sans fin, gris bitume, gris sable, gris mer, et ce pesant désert du ciel, où
l’on n’ira pas, tient tête à notre faim de clarté sa tristesse — les choses prennent couleurs humaines — allons, se moulant dans la précise lenteur du jour, son contretemps
ses contrepeines, marchons à hauteur de nous, sans voir si ça nous mène et si un horizon, devant l’endroit, derrière nos pas qui trainent au pourtour de tout — on s’avance —
en file indigène, sans mots, paisibles d’apparence, sur la longueur vers Babylone, les gens se disent quand même ce qu’ils pensent, croient d’eux, des petits faits, cousus —
nous rien du tout, ce tout qu’on ignore, aimant le silence, le nu, mais aussi l’inconvenant, le disparate, ce qui surprend d’une conversation, scruter l’air de l’autre qui —
marche alors que nous marchons, cherche de son œil hypocrite la direction, on file seulement la cicatrice du goudron, ses boursoufflures, les petits trous, anus d’où —
sort une herbe vivante, parfois des bêtes fourmillantes, trottinent à l’air — elles creusent des tonnes, la matière, veinurent, aèrent, vont, telles qu’un train, dans la brousse,
sinue, parmi les vertes végétations, consulte, caou-tch ouc-caou-tchouc soufflait-il hier, un catalogue de vestiges cachés, tus, entre fossilité/putréfaction — reprenons notre
chemin, raclant les gommes — nous irons visiter le musée de la locomotive tutélaire, témoin des travaux-forcés, à l’époque des trusts sanguinaires, des morts par pi
qures de tsé-tsé — arrivent nous croisant en face, d’abord des motocyclettes, ventres emballés de polyane ou similicuir, puis des camions, à revers les mêmes, (quoi dedans :
on imagine), l’instant du vide, quand ils passent, un bref tourbillon de feuilles sèches, et films plastiques — bientôt la ville, très côtière, sa cathédrale et son canon sur
l’Atlantique — nous marchons alors qu’ils marchent, pas de notre côté, on entre dans, presque en rêve, étourdis par l’odeur nomade, du sel et d’une pizza aux quatre fromages
Si pris de crainte ou de désarroi, d’un spasme musculaire, on cherche dehors près du mur un peu de fraicheur dans l’air, tout parait sans secours, hostile, sauf quand on se regarde et que l’on voit de soi un reflet sans malice, compris celui des déceptions de nos amours charnelles. Le train de minuit corne, au loin vers les barrières, peut-être que des gens rôdent encore sur la voie, pareils à des squelettes surgis du tombeau. On cause en crapotant, jusqu’à l’heure du froid, de l’enfance, de notre premier coup, et qu’on ne voudrait pas finir seul, dans la nécessité