Les mots glissent du toit jusqu’à la chaise
La lune est assise sur le vent
L’horizon est penché sur la cimaise du temps
Entre la table et le mur blanc
La peau du jour devenue douce et noire
S’étire au bord du chemin
La nuit tamise les étoiles
Lentement jusqu’au matin
Auteur : Serge Marcel Roche
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Nocturne
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Écritures clandestines, les délaissées
Durant ces dernière semaines, j’ai bordossé, un spectre d’idée en tête, impressionné sans doute par la proposition de Grégory Hosteins pour cette dissémination. Je cède malgré tout au désir d’écrire quelques lignes.Me suis un temps intéressé au jardin en mouvement de Gilles Clément parce qu’il y avait dans la concession voisine de splendides fleurs orangées, des mauvaises herbes, soi-disant, et qu’elles étaient venues chez moi.Le jardin en mouvement s’inspire de la friche : espace de vie laissé au libre développement des espèces qui s’y installent. Dans ce genre d’espace les énergies en présence –croissances, luttes, déplacements, échanges – ne rencontrent pas les obstacles ordinairement dressés pour contraindre la nature à la géométrie, à la propreté ou à toute autre principe culturel privilégiant l’aspect. Elles rencontrent le jardinier qui tente de les infléchir pour les tourner à son meilleur usage sans en altérer la richesse. « Faire le plus possible avec, le moins possible contre » résume la position du jardinier du Jardin en Mouvement.

copyleft G. C. parc A. Citroën Puis j’ai lu le Manifeste du Tiers-Paysage. J’apprécie peu le terme Manifeste et je n’ai pas tout compris, mais il y a là de quoi réfléchir, trouver une correspondance entre l’évolution de la diversité biologique et celle de la création dans l’espace web.
Le Tiers-Paysage – fragment indécidé du Jardin Planétaire – désigne la somme des espaces où l’homme abandonne l’évolution du paysage à la seule nature. Il concerne les délaissés urbains ou ruraux, les espaces de transition, les friches, marais, landes, tourbières, mais aussi les bords de route, rives, talus de voies ferrées, etc … A l’ensemble des délaissés viennent s’ajouter les territoires en réserve. Réserves de fait : lieux inaccessibles , sommets de montagne, lieux incultes, déserts ; réserves institutionnelles : parcs nationaux, parcs régionaux, « réserves naturelles ».Comparé à l’ensemble des territoires soumis à la maîtrise et à l’exploitation de l’homme, le Tiers-Paysage constitue l’espace privilégié d’accueil de la diversité biologique. Les villes, les exploitations agricoles et forestières, les sites voués à l’industrie, au tourisme, à l’activité humaine, l’espace de maîtrise et de décision sélectionne la diversité et parfois l’exclut totalement. Le nombre d’espèces recensées dans un champ, une culture ou une forêt gérée est faible en comparaison du nombre recensé dans un délaissé qui leur est attenant.Considéré sous cet angle le Tiers-Paysage apparaît comme le réservoir génétique de la planète, l’espace du futur …
La prise en considération du Tiers-Paysage en tant que nécessité biologique conditionnant l’avenir des êtres vivants modifie la lecture du territoire et valorise des lieux habituellement considérés comme négligeables.
Fragment indécidé du jardin planétaire, le Tiers-Paysage est constitué de l’ensemble des lieux délaissés par l’homme. Ces marges assemblent une diversité biologique qui n’est pas à ce jour répertoriée comme richesse.
Tiers paysage renvoie à Tiers-État (et non à Tiers-Monde).
Espace n’exprimant ni le pouvoir ni la soumission au pouvoir.
Les espèces se développant dans un délaissé sont d’une certaine manière clandestines, bien que non cachées. Forme d’une nouvelle clandestinité, ouverte, mais non totalement maîtrisable par les pouvoirs de toutes sortes. Les écritures clandestines d’aujourd’hui leur seraient comparables. Elles couvrent sans « occuper » les espaces délaissés du web, hors des terrains exploités par les grandes entreprises culturelles. Tout aménagement génère, quoi qu’on fasse, explique Gilles Clément, une part d’espace non aménagé. Plutôt que d’être repoussées, chassées par contrainte, vers ces lieux réduits, elles les choisissent comme « champ » d’expression, de mouvement. Elles sont les bords de route, de voies ferrées, les talus, les fissures des murs urbains où germe toujours une semence. Les nouvelles écritures clandestines vivent dans les « espaces d’indécision » du territoire planétaire.
Dessins de Gilles Clément, le Tiers-Paysage
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Sur le fleuve une barque et l’horizon
Sortait un sang léger
Du petit corps à terre
La nuit serait belle bientôt
Et doucirait les choses
Lui dans la chambre tard
Penserait à la faute
Peut-être écrit-on
Parce que l’on regrette
> GÉNÉSIE
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En ligne : Génésie
Sur le fleuve
Une barque et l’horizon
Devant soi
Mais la ligne
Est la lumière
A nos pieds
L’or mouvant d’un reflet
En l’œil des poissonsEn ligne ou plutôt sur la ligne prochaine, Génésie, poème un peu fluvial, qu’il faudrait lire, écouter, sans se laisser prendre par l’apparente gravité ou pesanteur, parce que le langage transpose à un autre étage. Génésie n’est surtout pas un texte sur l’enfance (foin des thèmes), mais à partir d’elle, en direction de la vie qui se fait dans la condition présente, un écrit à quitter ce qui d’elle, en elle, fonde l’oeuvre, si petite soit-elle, des mots à découvrir qu’on a survécu malgré tout, qu’en nous est une sur-vie réelle, un au-delà de la peine qu’il y a d’aller jusqu’au bout du chemin.Une île au milieu de l’eau
Petite et décharnée
Faite de taillis austères
Aisselles obscures d’un bras
Une île où personne ne va
En face est la frontière
…En ligne prochaine, donc, et en libre accès, ici et où ça voudra se rendre.
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Sans lumière
Là d’où l’on vient s’efface, on est jeté dehors. L’image est sur la glace, la main du temps s’impose, quelqu’un nous a chassés trop loin de sa pensée. Il fallait bien qu’on naisse, qu’on flotte à la surface, la mémoire d’avant au-dessous de la ligne et la matière de soi au milieu d’autres choses, d’autres êtres qu’on ne connait pas. Mise en terre dans l’oubli, mise à l’obscur du monde, on désespère non pas d’être mais d’avoir le cœur à côté, quand il faudrait chaque seconde accepter de ne rien savoir, consentir à ne rien vouloir et goûter de ne rien comprendre, voyager dans la nuit, se taire, attendre.
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Poétique du Petit Corps, C. Tisserand-Simon
Ce mois-ci, ce sont les corps que nous disséminons annonçait Pierre Cendrin, le 1 février, sur le site de la webassociation des auteurs : le corps dans tous ses états. En Afrique, mais ailleurs aussi, quand on dit corps on pense aussitôt danse (et l’on frôle le lieu commun). Il se trouve que le lendemain, c’était fête à côté et que j’ai fait un bout de film. Point de départ, piste peut-être, sauf que j’étais sans écriture à disséminer. A voir quand même, ces images floues, sur petit écran :
Sans texte donc qui ne soit pas mien sur le corps qui danse, j’ai vagué pendant des jours. Jusqu’à Recours au Poème et Poétique du Petit Corps :Bouger… Ne pas bouger
Ne pas bouger
Se dire bougeantInvitation poétique à réécrire le corps dans l’espace.
N’est-ce pas, au fond, ce qu’est la danse ?
Traduction, re-présentation, bien entendu langage ?Poétique du Petit Corps est un long poème de Corinne Tisserand-Simon qu’elle présente dans son avant-propos comme un exercice de langage, une fantaisie poétique écrite à l’usage de ceux qui s’interrogent sur le corps, notamment les acteurs, les danseurs et toutes personnes désireuses d’approcher le théâtre et la danse.Poème à vivre, à exercer, à représenter le corps. Poème à rendre le corps à son voyage, à sa parole. Poème qui prend corps et corps se faisant poème. Comme ce combat dansé qui transforme l’opposition de la lutte en un magique et poétique instant.
Poétique du Petit Corps
Bouger… Ne pas bouger
Ne pas bouger
Se dire bougeantImmobile
Se dire immobile
En attente d’un tremblement si preste
Ou si long à venir…Longue dérision de l’espace rebelle
Apte qui pourtant se veut doux limpide lucide translucideImmobile figé inerte
Comme les statues d’antan qui dénigraient les mers inconnues.Immobile par peur du mouvement
Qui abîmerait les jardins inondés de roséeImmobile
Le corps est dans le sépulcre des ans
Immobile
Le corps est là où tout n’est que tumulte jaillissement et tempête
En attente en tension
Il prête attention au silence de l’aubeBouger : s’autoriser à bouger
Puis crier
Rayer le silence d’un criChanger la surface du monde
En esquissant un tout petit mouvement
Lâcher une pulsation
Là où il estOuvrir une béance
Et regarder la béance
Se voir dans la béance
Ne pas la refermer tout de suite
Y laisser s’installer l’œil
Qu’il capte l’étendue du vide
Provoquée par le si petit mouvementLaisser résonner le cri
Jusqu’à ce qu’il se brise…
Et refermer
Ne pas bouger
Etre immobile
Arc-bouté sur l’espace referméRétentionSe taire aussi
Laisser le silence recouvrir le corps immobileLa lumière est blanche ou grise
On ne choisit pas
C’est selon
Mais sûrement pas les deux
Même alternativement« ohé, remue-toi »
Le corps entend
Il trésaille
La tête pivote légèrement…
Mais non espoir en suspensTrès lentement elle se replace comme avant
Le corps s’endortUn peu plus loin un peu plus tard
Dans l’obscurité un criAigu bref
Comme une déchirure
Une lame tranchante dans le vide de la nuitEncore le silence
Revenu brutalement comme
Le plomb qui scelle le mystère
Des jours et des nuits
Inquiétant comme
Une menace d’éternitéLe temps est long
Nul ne peut savoir
S’il poursuit encore son coursLe rythme s’accélère
Extension rétraction extension rétraction…
Puis…
Très vite ça s’ouvre ça naît
…
lire l’avant-propos et l’intégralité du texte sur
Corinne Tisserand-Simon#Cie Les Goupils @LesGoupilsMoïra ou les Enfants du Désert, théâtre (Éd. ETGSO, vol 5, 2007)
Petit Cri Cherche Petit Corps, théâtre (Éd. ETGSO, vol 12, 2011)
Poétique du Petit Corps, 2001, poésie
Petite Musique du Corps, 2003, poésieOuvrages collectifs
Merci à C. Tisserand-Simon et Recours au Poème
d’avoir spontanément accueilli cette dissémination
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Disséminer Salves d’Hervé X. Lemonnier

Qui sait ? Arlequin du verbe à l’infinitif, mais arlequin de la sagesse qui recoud les morceaux épars du monde, Hervé X. Lemonnier (notez l’X, vingt quatrième lettre de l’alphabet – pour 24 salves xylographiques ? la xylophonie des contraires ?) jette sur le fil des petites phrases douées d’un étrange pouvoir salutaire. Il y a quelque chose en elles qui est de l’ordre de la santé du rêve, de la vivification de l’imaginaire. C’est aiguisé et tout ensemble doux, expression mordante mais jamais désenchantée de la pesanteur du réel, qui incite à réinventer le rapport du regard et de la raison, rompt la fixité des idées, nous rend à la mouvance, à la mobilité. C’est fabulatoire (et non teur), sensitif et réfractaire. Ça redonne à l’intelligence la part de fantaisie qu’on a fait crever.# Infinitif Salve 23
Garder le temps des fleuves.Abraser à son tour les virages délictueux.
Refléter l’endroit pur des preuves à dénoncer.
Dénombrer une à une les plumes égarées.
Démembrer les soudures
Marteler les fosses souveraines.
Crier sous l’eau.
Palier d’envie, renoncer au nom des terres anciennes.
Nommer l’instant d’une ruelle.
Nager loin de leurs eaux, dépasser une bouée. Épuiser.
Sombrer encore un peu juste retrouver un peu plus loin.
Rappeler aux heures seules leurs rêves. Enfanter.
# Infinitif Salve 24Déambuler toujours devant faire encore chaud.
Allonger l’heure entière mentir aux instants frais.
A suffire nous y penserons ensuite.
Délasser l’ordre ancien, reposer.
Retirer l’ombre à part, tenir à ses coussins.
Frémir à ces confins.
Annoncer par étreinte.
Enchanter par seul souffle, interposer.
SpicilègeDémanteler les cintres, habiller le parterre. #22Distinguer l’étoile rebelle, peindre des nuits sans toit. #17Accroître l’épice sucrée de nos rires légendaires. #14Caresser l’unisson, rassembler l’ambre claire. #13S’éluder bien longtemps d’appartenir, semblant. #10Rebondir sur un bord, annoncer la déroute. #6Finir au fond qu’importe laisser faire. #5







