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Ma vie au village – 31
Les milans tournent le béton du ciel, les cris sont plus lucides, la rumeur de la ville en haut grésille dans l’oreille. Il faudrait que le corps ne soit pas si las. On voit un œil parfois dans un semblant de bleu qui nous regarde, une scorie de nuage avant l’engouffrement. Ah, mais n’oubliez pas le sang toujours sur la route, les solitaires que l’on calcine. La plaque est mise à chauffer et nous allons : cuire dans l’oubli. prophétiser des spasmes, des nausées. entendre loin pourtant, si loin que ça dépasse les avions. prendre le mauvais air qui nous rompra les os et s’endormir disant que rien n’existe. ausculter les asthmatiques hiboux. avoir des dyspepsies lunaires. ahaner entre mousse et drap. suivre au plafond toute une géographie des taches et résidus des nimbes de la pluie. vouloir en rêve pénétrer des isthmes qui se resserrent. ancrer la pirogue au lit. Puis on voudra que ça finisse, tournant toujours comme s’arrêtent les disques anciens, craquètements de saphir au bas de l’horizon dans les secs herbages.
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Ma vie au village – 30
Au bord durant près de vingt années, sans rien voir souvent qu’un bout de vitre sale (dans la chambre il y a peu de lumière) l’œil en-haut avec la pensée prise au chalut des araignes, réduite en cocons suçotés, boules grises des toiles qui me servent de sapin pour Noël, l’oreille au clic-clic amoureux des geckos sous le cadre et crissement de cafards dans les cartons à terre, je cherche le mot trouvant, la nuit ce qui en elle, l’or du rien, pourquoi je pleure au regardé de l’ombre d’une lanterne en toc achetée à Casablanca tandis qu’un gamin saigne ailleurs sur le trottoir en bas, pourquoi je quoi et que cette vie-ci est un poème politique, un exanthème, prurit mais doux pourtant du cutané de l’âme, je cherche la musique malgré et gardant tête dans le carré du jour, c’est si petit que près de la fenêtre, lit non loin, on ne voit pas le ciel sans se pencher très bas (avant ça passait les pas, les pas des gens, ça défroissait la terre, et ça faisait plus ou moins l’amour comme si je n’existais pas, comme si nocturnement je ne pouvais être qu’absent), j’écoute, je querre l’ailleurs à reverser dans ces mots-là.
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Horizontal et l’ennui
notation 12
pareil à la hulotte posée au bord d’un toit je regarde tantôt vers le haut tantôt vers le bas
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Ma vie au village – 29
La sombre en bas, loin des noyés qui l’hantent, coulant banchages, pétrissant boue, on s’est assis à flanc de peau sur elle bien avant les regroupements et bien avant le sang qui passe, un fou disant que c’est la porte de l’étage qu’ensuite ça va où, juste au-dessus du ru, préférant l’eau d’en haut avons rivé nos pieds, y’en avait des grenouilles grasses et des chenilles noires et de grands escargots, y en avait jusqu’à, avec des sablicules, des luciphores, des montauriens et des babelicoles parmi les feuilles épaisses, sans compter les bucérotides et tous les musophages, crûment qu’étions près de l’arbre ancien quand lors du bain certains virent des formes blanches avec de longs cheveux.Ce sont mi mâles-mi femelles des esprits très curieux (cela) qui appellent, attirent, mais ne parlent ni ne bougent et n’ont pas de regard et lui (cela) / il (cela) elle (qui) loge dans le ventre tien, ce reflet te dit quoi, me dit viens.
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L’hyperlivre de Jean Sary
disséminer les écrituresproposition de Grégory HosteinsUn seul volume qui occupe une part originale de l’espace (ainsi qu’une constellation), des textes qui se relient, rien d’une masse répartie en pages défilantes (monotonie) mais des fragments qui s’appellent, se répondent. Jean Sary, personnage en construction selon ses propres mots, s’inspire de la morale élémentaire inventée par Queneau et de l’œuvre de Georges Perros (Une vie ordinaire). Le travail à partir d’une forme fixe (son noyau et son expansion) est pour lui le moyen de connecter ces textes entre eux et d’ouvrir sur un récit qui se cherche en une autre dimension de l’espace, du temps et de la musique, comme se cherche celui de la vie…
Pardonne si je m’explique, Pérégrine, toujours de travers, mais j’ai
oublié les causes et les effetsalors je relis relie relis relie relis
je travaille à l’organisation de ce que j’ignore
car on vit d’un seul exemplaire
Jean Sary, En marge de Passion bémole
ìsaisir ici un des lienspuis suivre le filA PRENDRE OU A LAISSERavec illustrations sonoresouprose sur une seule pageëVivre est navigation (G. Perros)
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climat 7
ce sont des corbeaux-pies, donc en noir et blanc,
un ouvrier sur le chantier proche ponctue lui aussi le jour
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Ma vie au village – 28
Qui peut faire l’inventaire de soi, à quoi sert, ici tout est l’instant, même ce qui est derrière ou devant, il n’y a pas d’histoire de moi, le gouffre de la lignée t’aspire et tes milliers de pas entre la route 10, la rivière, deux hachures qui s’ignorent au travers du rien, vont au tertre que tu seras, à notre enkystement commun sur la rotondité de la terre ou bien l’on est assis, l’œil vague guettant quoi, une luciole, des tarentes ou le papillon noir de moi me disant que quelqu’un, à rapporter près de ses mains le peu qui surnage autour et s’accrochant à tout ce rêve, au flou, ne pensant qu’à la fin, l’immense est là qu’on n’aura pas vu, le cœur prodigieux d’elle et son arbre au milieu et lui avec son trou juste à notre hauteur par qui l’on entre dans la lumière, alors le bilan, qui peut le faire ? des ombres et je-même sommes.

