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Ma vie au village – 9
Donc sur le balan, figés aux heures crépusculaires et n’ayant presque plus d’oiseaux, sommes habitants de la poussière (autrefois je notais la date d’ultime verse mais plus rien), soumis à l’arythmie des formations particulaires, pulvérulés de rouge éteint, ça nous marronne à bout de champ, nous vernisse l’ongle des pieds, poisse la plante, dessique la crosse des fougères, les branchettes de faux-sénés; ou l’on se tient au cercle oblique des fumées qui n’ont plus même l’odeur du bois, font le soleil lunaire, dans le désœuvrement de la terre apostat lui aussi le vent tourne de l’autre côté. Suffit pourtant qu’une grive solitaire, une kurrichane, celle aux flancs roux, trottine sur les feuilles pour sauver le jour d’un désastre mental, de la sécheresse intérieure, donne joie peu mâle il est vrai, n’importe! il y a ce détail qu’on voit quand elle s’approche, striure de la moustache au-dessus du menton. C’est une heure inconnue d’autre-monde où l’on ressemble à des sélénites, là sur la bande, surtout si étant grosse la mère trône en haut, à des spectres argentiques, des ombres pénitentiaires, on a l’allure vacante de regroupés économiques qu’on leur octroit quelques secondes de jour supplémentaires et ça usine au forage (don des Nations Unies), tout à la pompe-à-main, en criant des oui-non, `mbécile, mouffe chien. Sous peu viendront les feux, ceux qui s’allument en brousse.
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Ma vie au village – 8
Semble un vaisseau la part où nous sommes, coignon d’oxyde à ciel ouvert sur la mer des arbres allant au Congo, immobile pourtant, c’est dans l’esprit que la rupture le fait tanguer et dans le sang, presque imperceptiblement, ou dans le rêve qu’on démarre, qu’on flotte au-dessus de la ligne en direction de rien mais ça ne dure pas plus que dans la bouche le vin de palme picotant. Tournis. J’imagine le sable que j’embrasse devant, j’imagine que c’est du sable toute cette alumine qui nous teinte avec des reflets de topaze en pente douce vers la plaie, rivage qui craquelle, je m’enfuis par les stries, c’est une cartographie du derme d’elle mutilé que je lève pour aller où, la dresse en forme du vide de moi-même, longeant des rifts microcosmiques qui fendillent les yeux, les crevasses ancestrales de notre échouement. Nous avons connu l’eau quand le bois était à la mer, qu’il fallut le creuser au travers de lui sans jamais passer de l’autre côté, qu’on n’aurait de toute manière jamais su embarquer et qu’elle nous a repris parce que nous étions d’elle et disant que l’immensité or il y a cet instant du soir où dérivent dans la mémoire les copeaux du passé, la sciure du temps, l’arbre qui se dressait se dresse en mythe transpercé, tous ses déchets flottants, ce qui pousse à partir à l’heure même et remonter le cours, l’inverse du chemin à ce trou qui nous somme de rester là sans fin. Plus d’errance, ça t’attire le plat de la route, seuls bougeant les plateaux de grumes, ferraille hurlante et quelques moignons métalliques pleins de chair, le phare d’une motocyclette, des ombres qui contre-passent.
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Ma vie au village – 7
Nous pouvons croire ou pas qu’ayant été chassés avons erré durant des millénaires et que ce fut un jour seulement, le cerne unique des âges resserrés, l’oubli ligneux du cœur ancien, car les sols acides ne laissent rien, traces ou vestiges tout s’efface et tout n’est qu’un reflet sur l’œil de la nuit, nous pourrions croire aussi qu’il y eut des villes avant, peut-être qu’il y eut des villes, habitées par qui, peut-être qu’il n’y eut rien, pas même de musique mais seulement la pluie et des grenouilles heureuses. Il arrive qu’un soir je me dise comment, étant au milieu d’elle, de ses grands arbres, enclos malgré la plaie, la seule issue pour la raison soit qu’on vienne d’en-haut, que l’on tombe en tout cas, qu’il y ait chute au commencement et que si nous parlons encore c’est grâce à cet inventement, on se sent posé là – est-ce par une main, une répercussion glaciaire – assis en soi et compris d’elle, assis en elle par devant sur son pagne odoré par des fourmis humides. Sans doute qu’afin de survivre il fallut se donner une histoire d’avant le temps, se dire que nous ne fûmes pas pour rien jetés dans les ténèbres, engouffrés dans l’oubli, que c’était nécessaire qu’elle nous avale ainsi, qu’il n’y eut qu’un seul jour et une même nuit, une sylvestre durée de nous.A l’heure de la séparation, du bris des choses en deux, j’enfante la case autour de moi, je m’en obombre comme on s’oint d’huile après l’eau fraîche, c’est qu’il nous faut un nid contre le froid, le grand froid de décembre et celui de soi-même, un tissage de souï-manga, quelque chose d’accroché ou de là sur la terre, une mongùlù qu’on ne voit pas.voix : Valérie Capdepont
musique : Olivier Bobinnec
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Ma vie au village – 6
Du temps sorti d’elle la nuit reprend tous les dessous sanglants, les lave en sa machine ayant ses cendres, sa potasse, pendant qu’on se tient dans une ombre sale, dans le vieux jauni des revers, moi au renfont de quoi, de quel destin sans nom, étrangement qui suis un nègre à ma manière, debout à la lisière, sans appui, assis parfois quand j’ai les veines, le ventre lourd, la fatigue des frontières, avec peut-être un verre en main, le tabac jamais loin de la pipe, je regarde sur la ligne en face des calaos bruns, jouant de l’oeil les frondaisons où se posent en clamant ces dieux, j’entends la prophétie sortir de leurs becs difformes, la vois dans un reste de bleu, une trace de peinture au bord du tableau, la discerne : plus d’hommes et plus d’oiseaux, mais il y a des quelqu’uns sur la branche. Restons au soir, au suspendu de l’air, où l’on voudrait que le bonheur ne passe s’il n’est qu’enveloppement de tout par cette ombre-lumière et douceur inconnue, femelline caresse que pourtant l’on repousse car le fruit de la nuit bientôt nous ignorons ce qu’il sera, ça demeure au-dessus, légèrement devant, ça nous touche où nous sommes oui mais nous laisse là dans la confusion des couleurs, dans l’obscur de nous. Se vide la bouteille du jour et j’entends le chant du coucal, long glouglou triste qui sonne.
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Trois poèmes de Jean-Joseph Rabearivelo
Que de fois relayés
et que de fois les mêmes,
dans la lumière ruisselante,
les laboureurs de l’azur ?Ont semé quelles graines,
ont planté quelles tiges
au royaume du vent,
et sur les monts arasés ?Sont en quel inconnu,
derrière quel feuillage
et sur quelle herbe haute,
près des rives du soir ?– Boivent à une source noire,
arrachent cressons et menthes,
puis, couchés sur le dos,
regardent les astres croîtrejusqu’à votre éclosion,
ô glaïeuls rouges et noirs,
et jusqu’au saccage par le jour
de leurs aires aériennes.*Sœurs du silence en la tristesse,
les fleurs qui n’ont que leur beauté
et leur solitude,
les fleurs – morceaux de cœur terrien
palpitant à l’unisson des nids –
dorment-elles ici, font-elles des rêves
sur la fin de leur destinée ?Les doigts
qui ne voulaient d’elles que leur jeunesse,
les doigts se sont tous joints
dans la chaude blancheur des draps –
sauf les miens qui sont si frêles
et qui savent tant choyer
les choses délicates.Mes lèvres aussi frôlent les fleurs,
les fleurs devenues plus mystérieuses,
et plus belles, et brusquement hardies.Et j’entends,
mêlées à la respiration des herbes,
leurs dernières confidences.
Ah ! comme elles seraient douloureuses
sans ces parfums pacifiques, Seigneur,
qui s’évadent avec leur vie !*Écoute les filles de la pluie
qui se poursuivent en chantant
et glissent
sur les radeaux d’argile
ou d’herbes de glaïeuls
qui couvrent les maisons des vivants.Elles chantent,
et leurs chants sont si passionnés
qu’ils deviennent des sanglots
et se réduisent en confidences…
Peut-être pour mieux faire entendre
cet appel d’oiseau qui t’émeut.Un oiseau seul au cœur de la nuit,
et il ne craint pas d’être ravi par les ondines ?
Ô miracle ! ô don inattendu !
Pourquoi rentres-tu si tard ?
Un autre a-t-il pris ton nid
tandis que tu étais en quête d’un rêve au bout du monde ?TRADUIT DE LA NUIT (1935)
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Ma vie au village – 5
Elle ne tombe d’un coup, ce n’est pas ce que disent ceux qui sont à côté, ce qu’écrivent les voyageurs, que soudain, non la nuit s’approche avec des mines de palmiste reniflant sous le vent, elle vient par la porte bleue, nous trouve avec la faim, elle n’est couteau qu’après pour trancher le sommeil en deux parts, fouailler à la jointure là où nous sommes pareils au monde en ce qu’il a sur le seuil d’incertain, d’abord d’un coup d’aile, au premier chuintement d’effraie, envoie toute la sauvagerie du jour à l’abime, dans la faille (comme on cache d’honteux déchets), les résidus du sang qui passe, ce qui a dégoutté de nous, toutes nos menteries mécaniques et coulures et violence des bouches, de ses prolongements alaires de neige grise, de son duvet d’aisselle, efface sans quoi la mort et entre ce qui sépare, ce qui lie, les ordures de soi, un bonheur qu’on sait là mais pas où, vient ragréer la peau, s’affaire au mélange qui endort l’angoisse, ce moment sur la bande allant jusqu’à la terre des vrais gens et tout ce qui devant, loin à part des îles, et n’est pourtant qu’une longueur de plaie immobile de nous, la cicatrice à l’aine, quand elle enfile sa blouse tout imprégnée de suint ou vêt un pagne de morguière qu’auraient enceintée nos désirs, nos vieux rêves défunts, je voudrais qu’il ne soit, oui qu’il me laisse au jour ou qu’il dure seulement à l’entour de la braise.






