Catégorie : Disséminations
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Rien n’est plus rare qu’une juste expression du malheur
Simone Weil, L’Iliade ou le poème de la forceLes rapports de l’âme humaine et du destin, dans quelle mesure chaque âme modèle son propre sort, ce qu’une impitoyable nécessité transforme dans une âme quelle qu’elle soit au gré du sort variable, ce qui par l’effet de la vertu et de la grâce peut rester intact, c’est une matière où le mensonge est facile et séduisant. L’orgueil, l’humiliation, la haine, le mépris, l’indifférence, le désir d’oublier ou d’ignorer, tout contribue à en donner la tentation. En particulier, rien n’est plus rare qu’une juste expression du malheur ; en le peignant, on feint presque toujours de croire tantôt que la déchéance est une vocation innée du malheureux, tantôt qu’une âme peut porter le malheur sans en recevoir la marque, sans qu’il change toutes les pensées d’une manière qui n’appartient qu’à lui.[…] Les Romains et les Hébreux se sont crus les uns et les autres soustraits à la commune misère humaine, les premiers en tant que nation choisie par le destin pour être la maîtresse du monde, les seconds par la faveur de leur Dieu et dans la mesure exacte où ils lui obéissaient. Les Romains méprisaient les étrangers, les ennemis, les vaincus, leurs sujets, leurs esclaves ; aussi n’ont-ils eu ni épopées ni tragédies. Ils remplaçaient les tragédies par les jeux de gladiateurs. Les Hébreux voyaient dans le malheur le signe du péché et par suite un motif légitime de mépris ; ils regardaient leurs ennemis vaincus comme étant en horreur à Dieu même et condamnés à expier des crimes, ce qui rendait la cruauté permise et même indispensable. Aussi aucun texte de l’Ancien Testament ne rend-il un son comparable à celui de l’épopée grecque, sinon peut-être certaines parties du poème de Job. Romains et Hébreux ont été admirés, lus, imités dans les actes et les paroles, cités toutes les fois qu’il y avait lieu de justifier un crime, pendant vingt siècles de christianisme.
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Telle est la nature de la force
Simone Weil, L’Iliade ou le poème de la forceIl faut, pour respecter la vie en autrui quand on a dû se mutiler soi-même de toute aspiration à vivre, un effort de générosité à briser le cœur. On ne peut supposer aucun des guerriers d’Homère capable d’un tel effort, sinon peut-être celui qui d’une certaine manière se trouve au centre du poème, Patrocle, qui « sut être doux envers tous », et dans l’Iliade ne commet rien de brutal ou de cruel. Mais combien connaissons-nous d’hommes, en plusieurs milliers d’années d’histoire, qui aient fait preuve d’une si divine générosité ? Il est douteux qu’on puisse en nommer deux ou trois. Faute de cette générosité, le soldat vainqueur est comme un fléau de la nature ; possédé par la guerre, il est autant que l’esclave, bien que d’une manière tout autre, devenu une chose, et les paroles sont sans pouvoir sur lui comme sur la matière. L’un et l’autre, au contact de la force, en subissent l’effet infaillible, qui est de rendre ceux qu’elle touche ou muets ou sourds.Telle est la nature de la force. Le pouvoir qu’elle possède de transformer les hommes en choses est double et s’exerce de deux côtés ; elle pétrifie différemment, mais également, les âmes de ceux qui la subissent et de ceux qui la manient. Cette propriété atteint le plus haut degré au milieu des armes, à partir du moment où une bataille s’oriente vers une décision. Les batailles ne se décident pas entre hommes qui calculent, combinent, prennent une résolution et l’exécutent, mais entre hommes dépouillés de ces facultés, transformés, tombés au rang soit de la matière inerte qui n’est que passivité, soit des forces aveugles qui ne sont qu’élan.
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Le sentiment de la misère humaine
Simone Weil, L’Iliade ou le poème de la forceQuoi qu’il en soit, ce poème est une chose miraculeuse. L’amertume y porte sur la seule juste cause d’amertume, la subordination de l’âme humaine à la force, c’est-à-dire, en fin de compte, à la matière. Cette subordination est la même chez tous les mortels, quoique l’âme la porte diversement selon le degré de vertu. Nul dans l’Iliade n’y est soustrait, de même que nul n’y est soustrait sur terre. Nul de ceux qui y succombent n’est regardé de ce fait comme méprisable. Tout ce qui, à l’intérieur de l’âme et dans les relations humaines, échappe à l’empire de la force est aimé, mais aimé douloureusement, à cause du danger de destruction continuellement suspendu. Tel est l’esprit de la seule épopée véritable que possède l’Occident.
…La tragédie attique, du moins celle d’Eschyle et de Sophocle, est la vraie continuation de l’épopée. La pensée de la justice l’éclaire sans jamais y intervenir ; la force y apparaît dans sa froide dureté, toujours accompagnée des effets funestes auxquels n’échappe ni celui qui en use ni celui qui la souffre ; l’humiliation de l’âme sous la contrainte n’y est ni déguisée, ni enveloppée de pitié facile, ni proposée au mépris ; plus d’un être blessé par la dégradation du malheur y est, offert à l’admiration. L’Évangile est la dernière et merveilleuse expression du génie grec, comme l’Iliade en est la première ; l’esprit de la Grèce s’y laisse voir non seulement en ce qu’il y est ordonné de rechercher à l’exclusion de tout autre bien « le royaume et la justice de notre Père céleste », mais aussi en ce que la misère humaine y est exposée, et cela chez un être divin en même temps qu’humain. Les récits de la Passion montrent qu’un esprit divin, uni à la chair, est altéré par le malheur, tremble devant la souffrance et la mort, se sent, au fond de la détresse, séparé des hommes et de Dieu. Le sentiment de la misère humaine leur donne cet accent de simplicité qui est la marque du génie grec, et qui fait tout le prix de la tragédie attique et de l’Iliade. Certaines paroles rendent un son étrangement voisin de celui de l’épopée, et l’adolescent troyen envoyé chez Hadès, quoiqu’il ne voulût pas partir, vient à la mémoire quand le Christ dit à Pierre : « Un autre te ceindra et te mènera où tu ne veux pas aller. » Cet accent n’est pas séparable de la pensée qui inspire l’Évangile ; car le sentiment de la misère humaine est une condition de la justice et de l’amour. Celui qui ignore à quel point la fortune variable et la nécessité tiennent toute âme humaine sous leur dépendance ne peut pas regarder comme des semblables ni aimer comme soi-même ceux que le hasard a séparés de lui par un abîme. La diversité des contraintes qui pèsent sur les hommes fait naître l’illusion qu’il y a parmi eux des espèces distinctes qui ne peuvent communiquer. Il n’est possible d’aimer et d’être juste que si l’on connaît l’empire de la force et si l’on sait ne pas le respecter.
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L’hyperlivre de Jean Sary
disséminer les écrituresproposition de Grégory HosteinsUn seul volume qui occupe une part originale de l’espace (ainsi qu’une constellation), des textes qui se relient, rien d’une masse répartie en pages défilantes (monotonie) mais des fragments qui s’appellent, se répondent. Jean Sary, personnage en construction selon ses propres mots, s’inspire de la morale élémentaire inventée par Queneau et de l’œuvre de Georges Perros (Une vie ordinaire). Le travail à partir d’une forme fixe (son noyau et son expansion) est pour lui le moyen de connecter ces textes entre eux et d’ouvrir sur un récit qui se cherche en une autre dimension de l’espace, du temps et de la musique, comme se cherche celui de la vie…
Pardonne si je m’explique, Pérégrine, toujours de travers, mais j’ai
oublié les causes et les effetsalors je relis relie relis relie relis
je travaille à l’organisation de ce que j’ignore
car on vit d’un seul exemplaire
Jean Sary, En marge de Passion bémole
ìsaisir ici un des lienspuis suivre le filA PRENDRE OU A LAISSERavec illustrations sonoresouprose sur une seule pageëVivre est navigation (G. Perros)
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Comment écrire avec son chaos
dissémination des écritures
Pour vivre – pour écrire -, il faut avoir au moins un point de vue qui soit hors du malheur ; un rocher au-dessus des flots noirs.
Vincent la Soudière, Lettres à Didier, Tome 3, P. 150, Ed. du Cerf
alors ailleurs
alors ailleurs – comment écrire avec son chaos – alors ailleurs – comment écrire sans atteindre – sans poursuivre un – alors ailleurs – comment écrire à partir de l’instant réel – comment ne pas sortir de l’ instant réel – que recouvre l’ instant réel – comment accepter la multiplication des temps de l’instant – alors ailleurs – comment écrire le croisement des temps – que faire avec le présent ouvert le passé ouvert le chaos ouvert – comment prendre – alors ailleurs – comment prendre en compte la lumière de l’ instant réel – comment prendre en compte son corps dans les mouvements de l’instant réel – comment écrire de l’extérieur – comment écrire de l’intérieur – alors ailleurs – de quoi se construit la/sa matière écrite matière sonore – on part de – alors ailleurs – et c’est le vertige – oscillation entre le rien et un/son chaos intérieur – comment on aime – alors ailleurs – on se laisse emporter – comment l’écriture nous – alors ailleurs –
sa voix devant moi
sa voix devant moi – dans un corps d’une maigreur extrême – être affamé – qu’est – ce qu’une guerre – c’est là les questions – je l’invite à s’asseoir – je regarde ses poignets très fins – son regard loin très loin – il me raconte des choses extraordinaires – je ne comprends pas – je ne comprends pas sa langue habitée par – sa voix devant moi – sa voix un territoire déchiré – les autres arrivent les autres s’assoient – on entend maintenant le mélange des voix et son silence à lui- je retiens tous les prénoms sauf un -sa voix devant moi – et plus tard je vois son geste d’écriture – buste penché sur sa feuille le bras la main effleurent l’espace vide et – brutalement la main se retire de l’espace vide – je parle je vois son visage chercher quelque chose – il lance sa main son bras en arrière – son mouvement d’écriture devient une danse – du vide qui précède l’écriture – sa voix devant moi –
là frappe la voix
là frappe la voix – ici ils viennent tous contempler la grande nuit d’avant – ici le corps plié – ici le corps hurlant – ici le corps étendu – ici le corps atteint – avec la vision transparente de – la tête penchée du présent – ici ils cherchent une porte ouverte – ici l’image manque – ici la syntaxe manque – pleine guerre comme on dit pleine mer – je ne cherche rien – je marche – je vois – je regarde – on ne partage pas le même temps – ici le sommeil de jour du corps plié – ici la femme sans mémoire – le rouge ne brûle plus la brutalité du ciel – l’écartement du chemin l’inconsolable nature – l’absence du corps d’un autre corps d’un autre corps – le rouge ne brûle plus le geste du vent – la répétition d’un bruit la transformation d’un bruit et – l’image ne porte plus l’enfance – l ‘entaille dans l’écorce – le rouge ne brûle plus la langue oubliée – la séparation de la lumière la voix enfermée – dans une salle puis dans une autre salle puis dans une autre – la nuit ici les bouts d’histoire du monde – la terre calcinée – hier le ciel le jour l’éclat du jour hier le ciel la nuit l’éclat de la nuit – le rouge ne brûle plus le silence – la traînée du silence l’entraînée du silence – la langue la mesure de la langue dans les creux le mur – et là plaquée contre le mur une trace blanche une trace une seule trace – une ligne arrachée à la voix – là frappe la voix – le rouge ne brûle plus
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F.S. Ndzomga Anti-poème
Franck Stéphane Ndzomga, né en 1996 au Cameroun, est en troisième année d’études d’ingénieur généraliste. Il a selon ses propres mots choisi l’écrit. Au commencement de son itinéraire, il publie certains de ses poèmes sur le Web, démarche encore peu habituelle chez les auteurs francophones d’Afrique centrale. Anti-poème ici est une inondation, il importe de voir en avant de la crue le filigrane déposé par les mots, d’entendre cette autre voix dans l’oreille comme un à-venir de la poésie camerounaise.Anti-poèmeTout nier le vers s’éteint la salle est pleine de sueur Oh quelle inondation ne surtout pas y penser se perdre regarder l’eau en face les yeux rouges et larmoyants ne surtout pas l’écrire paroles blasphématoires sacrilège ce n’est rien de nouveau la mort des règles idiot tu as la raison mais aussi la folie beaucoup plus d’eau de sueur et de folies ceci est absurde et au dessus de la honte du plaisir et des rêves prétendus néfastes les cauchemars qui nous font avancer avec leurs répétitions et ce jeune ce pauvre qui se fourvoya c’est un songe en ce mot pas son sens premier rien que le songe pour les fous ceux qui croient l’être je ne suis pas aussi mondain que la terre poussiéreuse mais on se ressemble comme si j’étais cette poussière qui me suis depuis la naissance c’est mon ombre réelle il paraît que je suis mon ombre est irréelle prémisse de la caverne de la nudité de l’amour sous toutes ses formes même le cercle répond je m’assèche grâce à cette poussière les mots me viennent en une autre langue dust ici le mot profond a dépassé cette fade chair langage le souffle faiblis il ne s’agit pas de comprendre mais de pleurer tant le désespoir est luisant je me souviens que je suis un mortel je reviens aux idées liminaires ce tabou de la lucidité pour ne pas parler du vécu au présent c’est trop facile je suis l’orgueilleuse complexité des livres de morale donc je les brûle en moi et au dehors sur la terre rouge et poussiéreuse de mon enfance blanche et sans vitamines arrête tes complexes antiques je n’ai plus peur de la mort idiote et inattendue puisque je suis le silence qu’on oublie à force de silence le silence de la nuit cliché puisque je suis dans une marre la boue cette forme pernicieuse de la poussière me serre amoureusement le cou je mourrai donc amoureux à moins de sucer l’écorce verte et amère de mon enfance au village près des lions et des serpents clichés pris sur le tas lorsque la langue maternelle s’en allait tristesse je suis français dis l’être aimé à qui je ne demande plus les mentions et les succès qui sont poussière dust et que le vent balaie amoureusement puisque tout est amour même la haine philosophe je hante les mots complexes et vides simultanéité mensonges je pense aux chiffres un deux trois quatre je prédis le texte probablement final celui des quatre éléments celui de la matière essentielle et profonde échec des mots et des dictionnaires ne pas lire ce diplôme vague et simple telle n’est pas ma jouissance absolue encore que le bonheur est aussi furtif que le néant qui t’embrasse t’assèche la gorge et te rappelle ta misère celle qui se cache derrière le monde du prétendu travail et de l’interconnexion même si les messages se raréfient et le mur est vide auto-rempli masturbatoire mémoire je ressasse les échecs cuisants c’est mon répertoire de classiques.
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Le blog, un genre d’écriture – gabriels. f.
L’histoire de notre vie aura-t-elle été celle de nos lectures ? demandait un ami dans une lettre ancienne. Il est possible que les livres lèvent une carte de notre évolution, dressent une géographie de nos âges successifs. Et leurs genres ? Permettraient-ils de se « reconnaître », de « s’identifier », de me je qui suis en fait sans passion littéraire, plutôt du type oiseau sur la branche, picoreur sans détermination ou si j’avais des livres, ce seraient des « vies », mais je n’ai pas de livres, presque pas. Est-ce l’influence de la forêt qui me fait devenir cueilleur ? J’erre le long des délaissées et je prends le fruit sur l’arbre, ça me convient, mordant dans le « blog littéraire » qui est à ma portée, revenant à l’état de nomadisme qui est au fond celui de la condition humaine.De l’émission que proposait à notre écoute Antoine Bréa en vue de cette dissémination, j’ai retenu et noté sur un carré de papier « échapper à toute classification » et « mettre en rapport des choses différentes ». C’est unifier d’une certaine façon, en se passant de la pesanteur d’une définition, en laissant place à l’errance, à la nuit, à l’incertitude, aux trottoirs mouillés. Ce que fait le blog « littéraire », qui n’est pas un genre satisfait de soi, ne nous regarde pas d’un air entendu. On ne peut le ranger, tous les genres peuvent s’y retrouver en coexistence, s’allier, se répondre, s’effacer à leur tour quand il faut.Ainsi je passe chez gabriels. f., son blog d’écriture, toujours réactualisable, d’abord parce que se présentent certaines autres idées et projets, et justement parce que cela se modèle au fur et à mesure, pour l’instant, donc, j’y trouve en suivant le sommaire de ces « choses différentes » qui s’entrecroisent, des lignes, ce qui a trait à un personnage fuyant, des notes parcellaires sur certains films, extraits de journal, nouvelles, récits ou proses « complètes », d’autres choses, expériences, inclassés, un roman dont dont chaque page peut se lire indépendamment (d’ailleurs les pages n’existent pas toutes) et Louise qui garde des appartements de gens absents.J’aime les blogs de ce genre-là, qui sont une forme où l’on peut aller en étant soi et se cherchant, au contraire des « grands » genres pour qui finalement, de nos jours, le lecteur n’est personne. gabriels. f. c’est une écriture en retenue, paraissant comme sous un voile, qui décline les tonalités du gris, se porte vers ce qui ne se voit pas à l’abord, explore la précision du flou, celui de l’existence de soi et des autres, c’est un regard qui fait ses heures de nuit…boulevard de dépit (rue du départ)amer mais j’ai mordu dans rientout le monde était de sortie sans moiet pourtant les rues que je prenais restaient obstinément videset mes chaussures ne faisaient aucun bruit sur le trottoirj’ai fini par arriver sur le 105 boulevardhistoire de voir les gens se parleret chacun mener son petit travellingcheverny excusez-moi monsieurme disait le serveur à chaque passagecar il oubliait sans cesse de me serviril y a ceux qui sont et ceux qui ne sont pasc’était cette petite mélancolie détestabled’un cœur qui hésite entre automne et printempset j’entendais sur la terrasse une femme répéter n fois le mot « erreur »quand résonnait sans cesse dans ma tête le mot « dépit »passaient de grands cygnes en mode escarpinsdes proies et des ombresdes lécheurs de glacesdes costumes rayés genre « pas mal »le garçon récitait le menu et ses variationsj’entendais un type parler de faux-départsil me faisait penser à quelqu’un qu’il n’était pasil y a ceux qui sont et ceux qui ne sont pasj’imaginais qu’assez loin en facedans ce grand immeuble d’un autre tempsun homme nous regardait derrière sa haute fenêtre noirepourtant le spectacle se terminaitet je n’avais même pas envie d’achever le poèmefroid de personnec’est le froid de personne. je regarde souvent la rue vers une ou deux heures du matin, par la fenêtre. quelque chose de fascinant, car rien ne va bouger pendant cinq, six heures. il suffit d’observer quelques minutes pour avoir un aperçu de la nuit en pause longue. je prends soin du décor minimal. on sent bien que le froid cherche à s’abattre sur les passants, mais il n’y a personne. je devine sa rage, je le vois parcourir les rues noires. on dirait un concours d’âmes mortes. parfois une ou deux rares silhouettes pressées, dont on ne distingue rien, juste une forme un peu pliée en trombone, qui avance.et moi, qui me sens libéré pour quelques heures, je compose avec la fatigue et une lucidité tremblante, qui ouvrent un canal inespéré. c’est comme une rançon sur le rien, sauver quelque inconnu dont vous avez à peine entrevu le visage. ça peut me prendre toute la nuit, jusqu’aux premiers camions. mais c’est le seul moment où je peux inventer un peu l’invisible, le rendre palpable, élastique.je suis (toujours?) à un mètre des conversations.
— gabriels_f_ (@gabriels_f_) 24 Mars 2015
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Èlépi-ô webradio
Créer en ligne une radio où l’on parlerait littérature… Comme pour les disséminations on peut penser à une radio sans studio, sans rédaction en chef, avec des acteurs dispersés sur la planète. On devra réfléchir aux rubriques proposées… Saint Denis de la Réunion, 2 novembre 2014 – L. MargantinÈlépi ! Parlez ! C’est, après le premier bonjour, la manière ici de se saluer. Parles ! Si tu parles, c’est que tu es vivant. Èlépi ! : la rubrique web-radio que propose Chemin tournant. Des textes d’auteurs africains ou reliés au Continent, la parole de personnes rencontrées, des poèmes de l’atelier d’écriture qui reprendra bientôt avec des jeunes de la ville, un climat aussi, à faire entendre.Pour inaugurer Èlépi !un texte d’Antoine François Assoumou : Prélude du silence. De lui on a parlé comme d’un astre ayant traversé le ciel (bien pâle aujourd’hui) de la poésie camerounaise. Une comète. Trois années seulement d’écriture. Qui serait-il, encore en vie, ayant digéré ses influences (on note des expressions typiquement senghoriennes) ? Mais il est mort, noyé, en 1980, à 17 ans.Pour parler, plutôt pour être parole, nous savons qu’il y faut ce silence, le silence, en prélude. Èlépi-ô.Antoine François Assoumou
Au bout de mon songe vaste, Collection Chant des hommes, Agence littéraire africaine, 1987
Le sacre de levant, Fondation Antoine François Assoumou, 1993
Au bout de mon songe vaste, Éd. CLÉ, 2014
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L’écoute – Conversation avec Jean-Paul Prat
La musique et les arts du langage, en premier celui de la poésie, sont de même lignage. Composer c’est assembler des sons en un tout où s’imbriquent le rythme, l’harmonie et la mélodie. Les mots dont nous nous servons afin d’écrire un poème, un récit ou une chanson sont eux-mêmes d’abord des sons. Ecrire, composer, impliquent une écoute. Pour cette dissémination de la web-association des auteurs, nous recevons Jean-Paul Prat, compositeur, musicien, créateur du groupe Masal et du projet Octogone, en commençant par un texte.Des cris de couleur comme des traits de feu,
des accords vibrant comme le tonnerre, la foudre !
Et de pauvres carcasses et des cœurs déchirés et des voix qui s’épuisent !
Des accords, comme des grappes mûres de raisin noir,
serrées, prêtes à éclater sous le soleil.
De la musique, comme une toile,
de la peinture comme une danse !
…
La musique du vent, des torrents de couleur,
ces corps qui tourbillonnent sans pouvoir caresser tout ce que leurs yeux touchent…
arpèges… mesures asymétriques… ne jamais s’arrêter… le Ciel !
Je rêve de rythmiques absolues, infranchissables,
citadelle imprenable de sons amalgamés, place forte… et pourtant ciselée,
légère, cathédrale envolée, sublime refuge de notre âme exilée.
Elle descend, elle descend la citadelle, elle cherche ses enfants,
qui la reconnaîtra ?
Des sons comme de la lumière, une lueur enfantée… espérance !
Liberté à la mesure du cœur foudroyé…
Et l’on touche à l’inaccessible.Ce texte poétique exprime la musique de Masal ?
Masal est le nom d’un groupe, mais plus que le nom d’un groupe, c’est le nom de ma musique. Parler de cette musique n’est pas chose facile. Elle est très différente de tout ce que l’on diffuse actuellement. Ce n’est pas de la variété, ni de la chanson; ce n’est ni du rock ni de la musique classique. Celui qui voudrait à tout prix la classer sans s’en être laissé pénétrer la nommerait sans doute musique progressive ou rock progressif, créneau dans lequel on amalgame les inclassables en tous genres.Mes qualités de rythmicien donnent à la musique une atmosphère souvent envoûtante, quasi obsessionnelle. Elle invite l’auditeur à un voyage au cœur de lui-même, à la découverte d’une grandeur et d’une fantaisie surprenante, bien loin de toute grisaille. La meilleure chose à faire serait sans aucun doute de l’écouter, sans vouloir à tout prix la qualifier, mais vous savez comme moi que l’homme aime bien étiqueter et ranger dans des tiroirs.
S’il faut en dire quand même quelque chose ?On pourrait la nommer « architecture en mouvement » à cause de l’équilibre des lignes de force et de sa conception verticale, les différents thèmes allant et venant, se mariant, jouant les uns avec les autres. Très souvent, plutôt que de se développer d’une manière horizontale (le même thème évoluant en des variations parfois interminables) son architecture est cyclique, circulaire. Chaque thème est comme une vie qui se construit ; il se répète et à chaque tour s’enrichit d’autres mélodies, de compléments harmoniques et de développements rythmiques. C’est cela que j’appelle « conception verticale », comme des couches successives qui amènent le thème à sa maturité. Il peut alors s’ouvrir, comme une porte, sur un nouvel univers. J’ai souvent eu le sentiment que mes morceaux pourraient ne pas finir, s’enchaîner infiniment comme, dans un voyage, les paysages se succèdent ou comme d’innombrables facettes d’une même personne finissent par nous donner une idée de qui elle est.Pour beaucoup, semble-t-il, c’est une musique difficile à écouter…Selon les époques de ma vie j’ai pensé et dit de nombreuses choses sur ma musique. J’ai dit, surtout à ceux qui la trouvaient agressive, «c’est une musique miroir» et je crois qu’il y a là quelque chose de vrai. Aujourd’hui je le formulerais avec plus de nuances, non pour atténuer mon propos, mais pour qu’il ait une chance d’être entendu. J’essaierais d’expliquer que l’on peut y voir ce qu’on y met (peurs, angoisses, agressivité…) si on ne l’écoute pas vraiment comme un enfant pourrait écouter, en se laissant emmener en voyage. Beaucoup écoutent d’une manière psychologique, affective : « j’aime cette musique car elle me rappelle tel souvenir, telle autre musique que j’ai aimé ou simplement parce que je me reconnais en elle. »Après l’enregistrement de l’album «Masal» [en 1983], j’ai eu l’occasion d’écouter de nombreuses fois la bande magnétique avec des personnes différentes, comme un tête à tête autour d’un morceau de musique qui dure 42 minutes ! Expérience édifiante quoique souvent douloureuse. En effet il m’était fait une «faveur» terrible : entendre ma musique comme l’autre l’entendait. Vous ne pouvez pas imaginer ce que j’ai pu entendre ! Cette expérience m’a beaucoup appris et me sert encore aujourd’hui (surtout dans les sessions que je donne) à réaliser ce que les autres entendent, ou plutôt n’entendent pas ! Ceux qui «écoutaient» avec moi m’ont dit les choses les plus étranges au sujet de ma musique : «ça ressemble à ceci ou à cela, ça me fait penser à ceci ou cela» Mais ces « ceci et cela » dont ils parlaient n’avaient le plus souvent aucun rapport avec ce que l’on venait d’entendre. Je me rendais compte que ces personnes cherchaient simplement à se rassurer en présence d’une matière qui pouvait aller jusqu’à les effrayer. J’ai ressenti la peur de certains pendant l’écoute et je me demandais comment on peut être effrayé par de la musique. J’ai aussi perçu l’incompréhension et cela m’a fait découvrir que beaucoup cherchaient à comprendre ce qu’il faudrait plutôt écouter et accueillir.Il semble que ce soit l’un des traits de notre époque que de chercher avant tout à comprendre … C’est aussi ce qui se passe la plupart du temps avec la poésie. Sur ce sujet de l’écoute, qu’on peut aussi appeler « attention », tu cites souvent Simone Weil…Elle a écrit de très belles choses au sujet de l’attention véritable, de la vraie concentration, « attention » mais pas « tension », notamment un chapitre de son livre « Attente de Dieu » qui s’intitule « Réflexions sur le bon usage des études scolaires en vue de l’Amour de Dieu » :L’attention consiste à suspendre sa pensée, à la laisser disponible, vide et pénétrable à l’objet, à maintenir en soi-même à proximité de la pensée, mais à un niveau inférieur et sans contact avec elle, les diverses connaissances acquises qu’on est forcé d’utiliser. La pensée doit être, à toutes les pensées particulières et déjà formées, comme un homme sur une montagne qui, regardant devant lui, aperçoit en même temps sous lui, mais sans les regarder, beaucoup de forêts et de plaines. Et surtout la pensée doit être vide, en attente, ne rien chercher, mais être prête à recevoir dans sa vérité nue l’objet qui va y pénétrer.
Tous les contresens… toutes les absurdités… toutes les gaucheries… et toutes les défectuosités… tout cela vient de ce que la pensée s’est précipitée hâtivement sur quelque chose, et étant ainsi prématurément remplie n’a plus été disponible pour la vérité. La cause est toujours qu’on a voulu être actif ; on a voulu chercher. Les biens les plus précieux ne doivent pas être cherchés, mais attendus. Car l’homme ne peut pas les trouver par ses propres forces, et s’il se met à leur recherche, il trouvera à la place de faux biens dont il ne saura pas discerner la fausseté. »
Cela correspond à ton expérience de l’écoute, qui serait comparable à une attente ?J’ai très souvent assisté comme un spectateur à la formation des thèmes sous mes doigts, j’ai très souvent dû travailler ferme pour parvenir à jouer ce que je sentais se dessiner alors que j’improvisais au piano… C’est pourquoi je n’ai jamais ressenti d’orgueil en disant que je trouve ma musique très belle. Souvent j’ai approché mes oreilles tout près des cordes du piano pour entendre des harmonies nouvelles qui, si elles pouvaient sembler dissonantes à beaucoup de personnes, ouvraient sur une grandeur, une pureté, une force évoquant pour moi un lieu d’appartenance. Comme l’odeur d’une patrie lointaine, d’une origine vers laquelle on est en chemin.Parlant du morceau Masal, tu le décris comme une grande fresque biblique dans laquelle se côtoient des luttes très fortes et des moments paisibles et lumineux, où durant quarante deux minutes, on traverse de nombreux « paysages ». C’est présent, cela, au moment de l’écriture musicale, de la composition ?Tout cela, je le découvre en jouant ou en écoutant car ma musique ne naît jamais d’une idée, d’un concept. J’ai toujours à découvrir ce qu’elle exprime; je ne décide pas de mettre en musique tel événement ou tel sentiment. Cela n’est pas de mon ressort !Peut-on dire que ce que tu écoutes en travaillant, en improvisant, en « cherchant » un thème, est une musique qui existe déjà en quelque sorte et qu’il s’agit de révéler par la composition, de rendre audible par l’interprétation ou est-ce quelque chose d’informe, de chaotique, à soumettre à un processus créatif ? Quelle est la part du compositeur, il transcrit simplement ce qu’il « entend » ou c’est plus complexe que ça ?J’aimais dire naguère que j’étais un dé-compositeur, c’est à dire celui qui « attrape » quelque chose qui EST déjà et qu’il s’agit de révéler. Mais ce n’est pas tout à fait juste. Il y a, sans doute, de la matière musicale qui existe, qui est là quelque part, mais elle se révèle à travers l’identité, l’unicité de l’artiste ; identité qui a été pétrie par sa vie, son histoire, par tout ce qu’il a vu, entendu, touché, goûté et senti. Je suis le premier étonné de ce qui jaillit sous mes doigts lorsque je cherche. Ma musique est à la fois un monde que je connais et une matière qui me révèle qui je suis, qui élargit ma connaissance de moi-même. La musique vient de plus loin et « prend chair » de ma propre chair. Il y a une part de mystère dans le processus créatif.Qu’apporte aujourd’hui à ton travail de composition musicale la technologie numérique ? Composes-tu aujourd’hui à l’aide d’un ordinateur ou seulement au piano ?Lorsque j’ai composé une partie de piano, je l’écris sur l’ordinateur. C’est à ce moment-là que la machine m’aide grandement car elle me permet d’écouter sans avoir à jouer. L’ordinateur joue – bien sûr d’une manière un peu raide – et moi j’écoute. Et parce que j’écoute, je finis par entendre ce qui jaillit du piano, les mélodies, le rôle qu’aura la basse, etc…L’usage que font les compositeurs, les musiciens, des nouvelles technologies te semble-t-il conduire vers un renouveau de la création musicale, vers la musique ou les musiques du XXIe siècle ?Elles peuvent apporter quelque chose d’intéressant, notamment au niveau d’un travail du son mais je ne crois pas qu’elles puissent conduire à un véritable renouveau de la création musicale. Si elle peuvent être utiles, elles permettent aussi – à mon grand dam ! – à des gens qui n’ont rien à dire de le dire quand même et de le dire avec qualité ! Cela ajoute à la confusion de notre époque. Il faut que le renouveau vienne du plus profond de l’être, lieu dans lequel bouillonne le son de notre siècle, lieu inaccessible à la machine !Pour en revenir à l’écoute, en quelques mots, pour toi qu’est-ce qu’écouter ?Écouter c’est être présent, c’est s’habiter, être centré en soi. C’est donc être attentif, s’intéresser à l’autre, aux autres, à ce qui vit. C’est le contraire de l’indifférence qui est le premier pas vers le mépris. Écouter c’est être vivant !
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Sigillature
A Bologne, en Italie, se répand certains jours et à certaines heures un parfum de rose damascène, celle qu’on nomme la Rosa Turca. Un bloc-notes de poésie porte aussi ce nom qui signe quelques poèmes distillés avec minutie. C’est en passant par Sigillature, une gallerie de photographies, que je suis arrivé là. J’étais intrigué, non par les images en soi, mais parce qu’elles m’apparaissaient comme les signes d’une recherche liée au temps, au silence, à la lumière, quête d’un « quelque chose » existant depuis toujours. Est-il possible d’en dire un mot ?La cosa più difficile da dire“Ci sono cose per me che si assomigliano, che deriverebbero da una comune necessità: leggere come scrivere come guardare.”
La cosa più difficile è quella di toccare la propria voce oltre il costrutto dei pensieri, delle visioni del mondo. Oltre le pose che abbiamo di noi. Ho riscritto varie volte quello che sto cercando di dire. Raggiungere la materialità di un segno – un indizio che significa restando intraducibile nel suo mistero. E si àncora là. Coprire la distanza fra le sabbie e la distesa del mare e il cielo e tutto intorno le dune che chiudono l’orizzonte, ma senza realizzare nello sguardo nessuna saldatura.Rintracciare la propria voce è anche perdere la lingua mentre proviamo le parole per attraversare questo sguardo sbarrato – questo sgombero favoloso.Scrivo da sempre, con gli occhi chiusi.Bologna. 7 settembre 2014La chose la plus difficile à dire“Il y a des choses, d’après moi, qui se ressemblent et qui dérivent d’une même nécessité: lire comme écrire, comme regarder.”
La chose la plus difficile est celle de toucher sa propre voix au-delà de la tournure des pensées, des visions du monde. Au-delà de nos postures. J’ai écrit plusieurs fois ce que je suis en train de dire : atteindre la matérialité d’un signe – un indice qui signifie et qui reste intraduisible, ancré dans son mystère. Couvrir la distance entre les sables et l’étendue (ou la nappe) de la mer et le ciel et tout autour les dunes qui ferment l’horizon, sans qu’il y ait aucune soudure dans le regard.Retrouver les traces de sa propre voix c’est aussi perdre la langue au moment où nous essayons les mots pour traverser ce regard barré – ce déblayage fabuleux.Depuis toujours, j’écris les yeux fermés.Traduction : Francesca CaggianoLo scritto del mareUn profumo di verdeUn profumo di verdenell’ora della seragiunge dal filo d’erbasorpresofra due stagioninel suo rigenerare.Bologna. 6 – 24 settembre 2014Textes et photographies de RosaturcaJournal d’Adriatique











