F. S. Ndzomga / résidence – 1

 
En ville

En ville, on se recueille devant des affiches publicitaires, quelqu’un qui peut et donc vous aussi même sans argent, sans eau, sans vêtement que celui du rêve entaché par la réalité. Il y a cette bière qui prétend représenter l’homme noir dans ce qu’il peut être selon tous les médias, exceller après la traite négrière, tous les commerces triangulaires et coloniaux, post-coloniaux, éternels. On vous encourage à vous faire enregistrer, parce que tout devient numérique et bientôt il n’y aura d’écrivains que les mathématiciens qui ne feront rien d’autre qu’aligner des zéros et des uns. L’idéal aurait été de voir la vie en noir ou blanc, mais il y a toutes ces couleurs, tous ces principes qui se dissolvent dans le cas pratique. Cette ville pue à bien des endroits, urines de qui est passé par là incontinent, si rattaché à ce désordre qui sature le paysage. Cette ville suffoque, donc tu t’arrêtes devant cette grande affiche publicitaire qui parle d’un prophète et d’une séance de délivrance et de miracles au stade du coin, ce soir, alléluia, sors de ce corps et rentres dans la terre, infeste-là de toute cette misère environnante. L’affiche parle de complots diaboliques, d’illuminatis, de rosicruciens et de francs-maçons. Tu en déduis aisément que toute richesse est sale et acquise au prix du sang. Tu deviens si fier d’être pauvre et de manquer de tout.
Tu es un moto-taximan et vingt mètres plus loin un camion trop vieux, acheté usé en Europe, t’écrases la cervelle.

  © Franck Stéphane Ndzomga, 2016
  blog de Ndzomga :  Camisole et mots
  illustration : Kmo
  Des résidences d’écriture numérique, webassociation des auteurs

F. S. Ndzomga / résidence

 

Je me nourris de haine, parce que d’où je viens aimer n’est qu’un prétexte à la procréation.

 D’où je viens, on commence par labourer la terre, semer la graine, nager et déféquer dans le fleuve. On vit d’abord et on choisit la vie ensuite, par défaut, comme si la direction à suivre allait se dessiner elle même au fil du temps, comme si les mots allaient venir des quatre coins de l’esprit pour former le discours.

Le disparate a toujours été cet état initial, intermédiaire et final, colonne vertébrale d’un cycle où seul le vieillard sait ce qu’il avait à faire de sa vie; seul le mourant sait le métier de vivre, devenir ceci ou cela, ou bien peu de choses.


D’où je viens, on ne choisit pas un travail ni la souffrance qui va avec; ça nous tombe dessus, écrasant tout, ne laissant qu’une petite ouverture à la joie ascétique.

Cet Inachevé 014, deuxième ascèse, posté à 04:09, fait office de prologue à la résidence sur chemin tournant de Franck Stéphane Ndzomga, jeune auteur Camerounais
qui
> naît en 1996 à Obala (Centre)

Je suis né ici dans la boue

> s’enfance et + à Batouri (Est)

J’avoue que tout ça n’était pas moi

> s’exténue en ingénierie à Douala (Littoral)

Ne pas écrire au moment opportun 
Attendre le chaos la sueur et la fatigue

> pose quelques textes sur Camisole et mots
très occupé par la vie d’étudiant, et dit-il, un peu casanier.

Le penser donc allant de la chambre à l’École, sur de mauvaises routes urbaines, questionnant : Que fait le poète à part se plaindre à longueur de journée?, l’entrevoir aussi brouilleur de pistes passant par la case initiatrice de l’écriture. La nécessité mécanique le contraint aujourd’hui à des parcours habituels plutôt rectilignes, mais son itinéraire poétique, devant, ne sera sans doute pas linéaire. En découvrir ici, au cours de cette résidence, des fragments annonciateurs.

en 2009

 

  © Franck Stéphane Ndzomga, 2016
  blog de Ndzomga : Camisole et mots
  Illustration : Basquiat, Self-portrait 1982 Cultural discourse  
  Des résidences d’écriture numérique, webassociation des auteurs

 

une des îles éparses

Les îles éparses, une revue vidéo de création littéraire proposée par Laurent Margantin pour la dissémination de mai ; ponctuation d’un lieu présente seulement quelques images de ce qui se trouve ça et là dans l’environnement d’un auteur, une part de ce qu’il voit quotidiennement,  qui se reverse en ses mots, la poésie étant selon Reverdy ce que ceux-ci deviennent. La musique est extraite de l’album desnudo du compositeur Jean-Paul Prat.

le ravaudeur,


Hervé Chesnais

Transparentes de Croncels

Nous n’aimions pas les pluies de septembre: elles entraînaient le tas de sable où nous trompions notre ennui, le dissolvaient, et apparaissaient à sa base des veines de terre noire hostiles à nos jeux.
Le sable, il avait fui par la pente, il avait fondu dans la nuit, malin, il avait trouvé le moyen de rejoindre la mer, et nous avait laissés sur le bord du chemin. On aurait voulu qu’il nous emporte, on aurait voulu faire plage avec lui, mais non. Nous nous vengions alors sur les pommes pourries, tombées de l’arbre pendant la pluie, dont, d’un coup de talon rageur, nous faisions des compotes à cru. Des compotes à cru de transparentes de Croncels, précoces, fragiles, ennuyeuses, juteuses du jus de notre ennui.

Juste après la pluie

On ne pouvait pas rester à regarder les blessures du ciel dans les flaques, mieux valait marcher dedans, troubler les bords roses du crépuscule. On n’attendait rien de précis, l’évidence d’une peau peut-être, une main amie juste avant la nuit, une anatomie du hasard qui aurait expliqué pourquoi on était sorti juste après la pluie dans la ville mauve et grise. Pas pour les odeurs, ni pour les traînées de feuilles vers les caniveaux, pas pour le coulis d’enseignes sur les façades, et l’espoir de quelqu’un qu’on croiserait là, on n’y croyait pas. On sortait quand même, on s’asseyait sur le dossier d’un banc, on fumait des blondes, jusqu’à ce que les flaques ne reflètent plus que les lampadaires, qu’on se rende compte qu’une fois encore, on n’avait parlé à personne.

Mangue

Lancez amis la poudre du rêve, incisez le fruit merveilleux jusqu’à l’os. Que s’achève entre pulpe et lame l’idée même qui nous fit marcher droit, jusqu’au noyau ligneux des nuits décentrées, jusqu’au soir même des songes qui nous ont réveillés, qui désormais nous abandonnent.

disséminer les écritures