Bokassa : Chromolaena odorata, herbacée parasite
Catégorie : Ma vie au village
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glossaire incertain – 4
Il y a l’angle des murs dans tes yeux, celui qui forme la place imaginaire d’un village sans nom, ciment d’ocre moussu, tertres de sable blanc remonté du dessous par des fourmis alertes, le vitrage des hautes fenêtres réfléchit la pente du toi et derrière, ce chemin vers l’église entre les bokassas, tout est trop linéaire pour le vent des dernières pluies, le désert qui s’annonce, convulsions, l’incendie, vivre avec le renvoi devant d’un rêve et du désir, rose coucou d’une vie de façade, grincement du temps-bambou, ressassant l’inutile et des listes d’oiseaux, n’être de soi qu’un reflet, un autre angle, second, contre qui heurte la nuit et le vol courbe des effraies quand cessent les griffures de leurs tarses, que des ducs petits je remâche les hou-hous, m’emporte chose aussi, animal divin, vers quelque ciel noir d’un amour imparfait.
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glossaire incertain – 3
Deux pluviers lui courent sur son dos, des à triple collier, chasseurs de mouches égarées, en bonds de zoulous quand ils gobent. Là c’est toujours le soir, l’orage en biais de savane, loin le couple des seins pierreux, leur brume aréolaire, qu’on dit sacré pour l’un ― acquitter droit de passage. S’étendre au long du micaschiste, et nu s’il se pouvait, le corps métamorphique, proche à sentir le vieux volcan. Ça cogne le bois sans cesse, l’entendre chaque fois, ici où maintenant tu lis, et les insectes aussi, se glisser dans le rêve des simples éléphants, couché sur ton nom même. Et cette tête qui te poursuit comme hante l’enfance, avec ses yeux de pluie, devenue touristique, ploie quand tu banches le ciel lourd dans les mots.
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Ma vie au village – 64
Sortilège de ce tombeau vert, un jour en sortirai-je ? si la brousse me désobsède ou le vent des prophéties, l’accord de soi avec un autre qui ne s’entend qu’en lui, ce souffle de derrière la mer, d’entre les arbres, qui ne s’écrit mais se profère, doucement, pour ne pas ajouter à la misère humaine. Vivre si longtemps de racines, des tubercules de la terre, comment ? avec un peu de pain solitaire et l’eau foreuse qui lave d’abord les morts puis nous contamine ― échapperons-nous à cette imaginaire copulation du pur et de l’impur ? ― tant et si à ne savoir, n’être ce qu’on donne à voir, presque rien de lui le lointain, le d’ailleurs (il paraît que) ni de son chemin qui tourne, personne ici ne le connaît. Un détail du paysage.
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glossaire incertain – 2
Sur le côté, peau dure de carène qu’on ne radoube plus, de ces navires sans voyages qui guettent le départ d’autrui et puisent à cette tristesse du fond, l’exil, ou l’engouffrement sur des îles de chairs qui ne reviennent jamais, misaine des latrines à l’heure où le contrebas frise son crépu de métis anémié, ses pendeloques rousses, ce qui chute poussière sur le sol fatigué et l’ombre des marguerites, sa couleur vieux-banc frotté par la sueur et puis le tissu des fleurs crème, la bourse beigeâtre de ses fruits, son port qui s’émiette, le bruit d’échouement sec des barques embrûlées qu’il jette sur la terre quand il entend gémir dans la cuisson des cales. A son pied le passage pour gibier qui sent le lisier, l’urine, mène à des cours désertes où dort le passé.
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glossaire incertain – 1
Glossaire incertain de ce qui m’entoure. Nommer les êtres et les choses avec précaution, défaire la brutalité de nous. Lui, à l’angle, s’impose, avec au top des mains longues et nombreuses, tremblantes de sa vieillesse, des doigts qui pendillent séchés, craqueleux, un survivant mal-aimé qui se laisse emmousser par les vents, qui a des yeux jaunâtres de lichens et des petits points blancs, et personne ne caresse sa rugosité, les herbes ça ne doit pas connaître le malheur ou alors se taire comme certains humains, les exilés d’un lieu ou ceux l’étant de l’intérieur d’eux-mêmes, de la masse des autres surtout, murmurer parce qu’on est comme ça, un rien, de la race des sous-, moins qu’un esclave, moins qu’un chien, il trône en son coin pourtant, élancé, fidèle, un peu fier que personne ne sache où « il a la tête », si c’est en-haut où viennent les pieux-corbeaux, en bas où ses racines grises sur le dos de la terre forment un cercle restreint qui ombrent la matière, tout à son stipe droit dans le ciel pudique.
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notes à propos d’un paysage (11)
Le paysage est le dedans de soi, l’obscur écran qui télescope quelque lumière passante ou fait surgir le champ d’un désir nu, l’ouvert d’une possible paix quand transhume le corps dans l’immobilité, l’envers de l’à-voir, du vu, des choses à perte ne vivant qu’au regard, mourant de n’être pas nommées mais haïssant la langue-dieu et ce pouvoir qu’avons de les remettre au monde à chaque fois puis de les oublier dans nos enfers, laissées aux croupissements de la mémoire. Renonçant à l’emprise, serions émerveillés d’être en elles et lui en nous un monde étincelé.Dans nos rapports, le désoumettre, desserrer la nécessité qu’on lui impose d’être un corps usagé, domestique, le mécanisme voulant qu’il serve, soit terrain de jeux cruels jusqu’aux plus enfantins, le marchepied de l’humain, matière pourtant grouillante. Cesser de conquérir, de le coloniser, se laisser recevoir chez lui et puis dans le silence l’un l’autre s’appeler frère.
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notes à propos d’un paysage (10)
C’est nous qui parle, le nous de soi, non lui qui n’a rien à dire ou son pendant « nature », elle appelée liber ou quoi, telle une chose et qu’on abîme en la rasant de près pour la fabrique du papier de nos romans publicitaires, salons de l’écrit sur son dos. Avons déchevelé la nuit.Nos villes d’ici sont des forêts (chacune morcellement d’Elle), l’étrange passant ne s’y retrouve pas, il erre et nous rejoint par là, c’est le nouvel urbain loin des tracés antiques ─ qu’on nomme jungle comme tout ce qui n’est pas loi : l’hors, le dissemblable ─ il y a bien des voies, rectilignages, perpendiculations, carrefours d’unification, hiltoniennes bâtisses, d’une forme héritée des empires défunts, mais les pistes touffuses ont reparues et l’arrière des cases, les orées, leur confusion, résidentiel sauvage au bord d’une mer terreuse qu’un bâton ne fend pas, les prophètes y surnagent, c’est marché tous les jours, double rang de boutiques.Énoncer qu’ils sont personnages et ce serait facile, littéraire, on se taperait un petit discours à l’institut français, elle elle figurerait la femme sibylle mère mais sans tendresse, pas amante, sorcière, les deux beau jeu de masques, et lui l’incarnation d’un père qui éternellement n’a jamais été là, un père pourricier, pourtant c’est nous qui pourrissons avec nos mains qui jettent et notre regard froid étant d’eux qui nous voient le paysage dévasté. Ou écrire des poèmes d’université en forme de sentences et de définitions, des textes juvéniles emphasés du je-thème sous un sujet merdeux.


