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notes à propos d’un paysage (4)
Nos huttes basses sont un cercle arraché à la nuit, au profus acosmique d’elle, figure contre la folie avec nombril de braise et pas d’autre graphie. Seules les fumées lentes passant d’étroits couloirs forment quelques dessins qui suggèrent des villes dont on se souvient ; car on se souvient des villes loin, de la cité première des Caïnites et du désert à traverser. Puis du désordre grandissant des sylves où d’abord l’on heurtait la voûte, jusqu’à s’apetisser.Quelques siècles à s’en retourner, un peu comme meurt le rat des palmiers, avec un demi-sourire et sur la pupille l’éclat des canopées, le trait entraperçu d’une comète, ont passé sans que nous vîmes quoi des gens, leurs bateaux ancrés dans des estuaires pullulants, les fusils à pierre et des verrots posés sous les cocos, ensuite quoi de ceux qui montèrent nos rivières, rien, à peine sûmes-nous que des guerres, que l’on pendait un roi, étions depuis les glaces dans le délaissement, un mythe encore quand surgirent des routes.On s’approcha des villes, d’un inconnu dehors, horizontal et froid.
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notes à propos d’un paysage (3)
C’est que du vertical ici, s’entend celui d’avant toutes sortes de conquêtes nous enchaînant à des géométries, on ne peut faire un tableau ni l’écrire. Personne n’est entré si loin qu’il ait ensuite du dehors pu dépeindre la masse soi-disant maudite où nous vivâmes dans l’oubli. Il y eut peu souvent de rencontres périphériques, d’ailleurs réduites à des perceptions. Les vieux albo-civilisés sous le charme fantasmatique des sauvages et des nains nous montraient faisant des pique-niques et nous enfournant nus au beau milieu de l’eau en chevauchant parfois des créatures à la gueule sanglante ; on range l’inconnu toujours parmi les monstres.Hormis quelques parts de peau soumises au tranchant des lames et troncs dont on gratte l’écorce, tout échappe au décrire pour ce qui est en-bas, quant à ce qu’atteint l’œil dans le carré du jour juste au-dessus de soi : les courbes d’un milan, la plongée d’un martin, des obliques diverses, puis avant qu’il s’éteigne, le transversal élan d’une prodigieuse effraie. D’abord lire les signes fugaces comme l’offrande d’une aile, l’à-fleur d’une durée dans le léger repli de la chair scarifiée, ce qui luit d’ombre et se profère, mesurer à hauteur de détail le filigrane de l’ouvert. Peut-être alors voit-on l’inscrit.
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notes à propos d’un paysage (2)
Le paysage c’est la parole de nous ; était, est encore, peut-être. Il faut imaginer des gratte-ciels verdurants sans les rues en bas ni les surfaces au plafond musical où des gens boutiquent dans les étages avançant contre nous n’ayant jamais du face à soi mais de l’autour qui ne finit pas, comme un ventre énorme criant en gésine continuelle. L’horizon n’est que ce que profèrent nos bouches ou plutôt est l’acte de dire ; ce que l’on nomme paysage est une invention du regard que nous n’avions plus loisir de faire. Entrevoir la perspective, celle-là qui est seule réelle, c’est chaque matin demander au prochain s’il est réveillé des morts pour être sûr de pouvoir se lever soi-même ; lui dire « parles » confère au jour une possible issue, le paysage de nous c’est l’instant d’être encore vivant.Il fut donc longtemps en nos bouches avec un peu de salive entre gorge et dents les mots désignant des choses de l’espace où nous tournions sans cesse, ce qui est à portée de branches, de racines, rouges baies à mâcher, larves gluantes et la longueur d’un trait de lance touchant les biches égarées, la manière de creuser des pièges à potamochères, tout ce qui n’est pas au-delà de la voix, circonscrit par les rires ou les lamentations, il fut les verbes et leur conjugaison qui étirait la geste dans cette nuit où nous étions, au dire d’étrangers, semblables à des bêtes.
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une des îles éparses
Les îles éparses, une revue vidéo de création littéraire proposée par Laurent Margantin pour la dissémination de mai ; ponctuation d’un lieu présente seulement quelques images de ce qui se trouve ça et là dans l’environnement d’un auteur, une part de ce qu’il voit quotidiennement, qui se reverse en ses mots, la poésie étant selon Reverdy ce que ceux-ci deviennent. La musique est extraite de l’album desnudo du compositeur Jean-Paul Prat.
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notes à propos d’un paysage
En langue pas de paysage, n’avons trouvé de mot pour lui, non qu’il soit mutique mais on ne le dit pas, son refus ou en nous la peur de nommer plus grand que ciel, petite chose qui brille sur les frondaisons, et puis ce que les humains font qui est de prendre dans leurs mains fut si longtemps vocabulaire au cours de notre errance ; la forêt pas plus n’a de nom, elle et lui se confondent, sont corps qui nous enserre, aussi nous déclin(i)ons les gestes à sortir de l’étreinte et si nous prononçons l’esprit d’elle — de lui — c’est en nécessité d’entrevoir un passage. Le camp, le mur autour, les traces refermées derrière, ensuite vinrent les sentes qu’élargirent les chevaux, des routes avec leurs autos, des lignes qu’ignorait la mémoire ; ne connaissions que chemins d’eau, foulées de bêtes et nos mots dans le soir.
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Ma vie au village – 50
On voudrait moudre en soi la sonorité des voix sur la route, le geste de casser du bois, faire que se taisissent tous les béguètements intérieurs, le cacabage des idées, ce mélange dehors dedans qui peinture le plafond, être au seul chant de la nuit son métronome hibou, et qu’il nous pousse un abyssin du coeur avec ses fleurs et ses cerises,on voudrait se tenir debout dans l’embrasure du rien jusqu’à l’heure du déclin où soupendues les choses paraissent sans distance, au plus proche du moi, tant que ce qui sépare de la beauté du monde s’abolirait soudain, qu’on serait une couleur posée juste à sa place, un accord, mais il y a toujours un cri, une quelconque peine, les ratés d’un moteur qui remettent à demain ou cent mille ans plus tard,être du paysage le détail d’un je, stigmate rouge et dressé, ombelliforme éclat d’immortel étranger, pissat de singe ou flamme de la forêt
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Le Talon de fer
Ce que lisent les sauvagesJe vous dit que nous sommes au seuil de l’inconnu, répétait-il. Il se passe autour de nous des choses énormes et secrètes. Nous pouvons les sentir. Leur nature nous est inconnue, mais leur présence est certaine. Toute la texture de la société en frémit. Ne me demandez pas de quoi il s’agit au juste, je n’en sais rien moi-même. Mais dans cette liquéfaction, quelque chose va prendre forme, est en train de se cristalliser.Je ne saurais trop insister sur cette conviction de rectitude morale commune à toute la classe des oligarques. Elle a fait la force du Talon de fer, et beaucoup de camarades ont mis trop de temps ou de répugnance à le comprendre. La plupart ont attribué la force du Talon de fer à son système de récompenses et de punitions. C’est une erreur. Le ciel et l’enfer peuvent entrer comme facteurs premiers dans le zèle religieux d’un fanatique ; mais, pour la grande majorité, ils sont accessoires par rapport au bien et au mal. L’amour du bien, le désir du bien, le mécontentement de ce qui n’est pas tout à fait bien, en un mot, la bonne conduite, voilà le facteur primordial de la religion. Et l’on peut en dire autant de l’Oligarchie. L’emprisonnement, le bannissement, la dégradation d’une part, de l’autre, les honneurs, les palais, les cités de merveille, ce sont là des contingences. La grande force motrice des oligarques est leur conviction de bien faire. Ne nous arrêtons pas aux exceptions : ne tenons pas compte de l’oppression et de l’injustice au milieu desquelles le Talon de fer a pris naissance. Tout cela est connu, admis, entendu. Le point en question est que la force de l’Oligarchie gît actuellement dans sa conception satisfaite de sa propre rectitude.Jack London, Le Talon de fer
Paru en 1908, ce roman décrit la montée d’une dictature fasciste aux États-Unis et l’écrasement de l’insurrection de la classe ouvrière que l’auteur situe entre 1914 et 1918.
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on passe l’aviation
On passe l’aviationoù les perdrix s’ennuient
des femmes vont aux champs
tranquilles sous le ciel bas
sans encore songer au soir
au faix de bois
à la lune pesante au-dessus de leurs têtesdes cornes invisibles déchirent une image
il pleut légèrement
comme on rêve dans l’entre-deux
avant que les oiseaux ne crient
de leurs gorges inquièteson se hâte vers le visage
qui là-bas sur le rocher
ouvre parfois les yeux
cette face
que l’on sait ne voir qu’en dedans
ce regard de prophète
échoué dans l’inhumaineéternité de soiet l’on est seul sous des ailes cendrées
qui tournoientlire aussi En un jour de vent d’est sur le site des Cosaques des Frontières
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Ma vie au village – 49
Redonne-moi la parole et le cri, mystère djengui accoutrant les hommes de rafia jusqu’au baloi de la poussière, toi qui pourrais être le souffle dans la confusion, ferais vivre à l’étage inconnu de soi, par dessus les ténèbres, l’enlacement du bois ;le village m’enserre au garrot (qui disait : je suis une bête ?), j’halète au départ de la nuit quand tombe son couteau, l’oeil vers la fenêtre guettant le son d’une présence humaine, un respir qui ne vient pas, m’étouffe quand le sang passe, et passe encore sur les vibreurs de brique la cohorte couchée des vaincus, leurs sèves contre la terre battue, allant vers un sommeil de cire ;mon regard à l’encadre postule la lumière, mendigote le peu, flambe de rêve ou d’un avenir possible qui ne soit pas de maigritude, mais d’une fantaisie à lire le désordre de la matière d’où l’on vient, approfondir le noir, rompre avec les cérémonies, chanter we are beautiful ;



