Fils ! La terre t’appelle. Toute chose régie
Par les ombres t’appelle, toutes choses qu’instrumentent les voix sépulcrales.
La cloche aussi t’appelle. La cloche de la cathédrale
qui sommeille pourtant dans l’immobilité de l’après-midi.
Qui sommeille comme les lézards aux gorges levées.
Il nous faudra boire l’eau qui rince la langue et les dents
et les paroles du cœur quand se forme le cercle sur le grain du monde.
Revenir à la source du fait car tout est plein de son origine
Regarder devant soi et sembler un moment absent comme est l’absent
afin de lui laisser l’espace du silence.
Le père soufflera entre ses lèvres amères une plainte
derrière le bois des mots.
Et nous repartirons, muets, dans la poussière.
Auteur : Serge Marcel Roche
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Jolo #4 – absent comme est l’absent
Jolo (prononcer diolo) dans la langue des Bhétés de Côte d’Ivoire signifie bienfait, bénédiction, ce que l’homme recherche sur la terre.Dagodio 1998 – Batouri 1999
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Jolo #3 – le masque de l’oiseau
Jolo. Enfant de l’arbre ! La dinde dans son enclos
froisse ses plumes d’épileptique et son pas de danseur
s’arrête près des rivages de la mer. Quel est le monde
au-delà des nasses de l’homme lagunaire ?
Quelle est la terre et ses gouffres ?
Le masque de l’oiseau répond en de rouges emphases.
Ses glouglous scandent le vol des insectes,
la note basse des mouches sur le flanc des maisons.Nous attendions sous l’auvent de livrer à sa tombe
la dalle d’un mort gisant à deux doigts de la piste.
Jolo ! Ton sourire traversa la cour monté sur des jambes de poulain
et plongea dans le ventre de la case obscure.
La mère étant sur le côté, à la machine,
cousant ses litanies au revers du tissu,
aux lisières de tes chemises couleur d’alluvions,
glissant son verbe entre les fibres pour que ta peau devienne sûre,
celle d’un homme digne et beau sous le manguier.Jolo (prononcer diolo) dans la langue des Bhétés de Côte d’Ivoire signifie bienfait, bénédiction, ce que l’homme recherche sur la terre.Dagodio 1998 – Batouri 1999
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Jolo #2 – sur le fil des rizières
Danse des écoliers sur le fil des rizières
au retour dans la case nue.
Bientôt la nuit familière
comme une femme assise.
Et doux chant de la mère au-dessus du feu,
son souffle humide sur la peau.
Nuit au pagne de lune bleue,
nuit de langue épouse du sommeil.Qui n’incante dans cette nuit
où l’air est un linge chaud
sur les épaules du monde ?
Qui n’incante femme dans la cendre
cuisant la graine des étoiles ?
Jolo ! Regard de grâce au bord des palmes
de ton œil.Jolo (prononcer diolo) dans la langue des Bhétés de Côte d’Ivoire signifie bienfait, bénédiction, ce que l’homme recherche sur la terre.Dagodio 1998 – Batouri 1999
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Jolo #1 – premier œil du jour
Mon paysage est lent comme une brume du matin.
Une brume à mi-hauteur de brousse.
Lent comme les aigles au-dessus de la route
dont le dos ondule sous les serres.
L’œil capte les verts échos du bois de toutes sortes qui pousse,
drainant sous son écorce une lourde lumière.
Lumière qui n’est pas celle de l’heure dernière, la douce.
Lumière qui est la première du jour surprenant l’enfant sur la natteŒil ouvert, premier œil du jour.
Ouvert à droite du vert des bananiers
puis à gauche de la sente froissée par la nuit de si forte odeur.
Dans les veilles les lucioles ont dansé le tam-tam du deuil
Quand autour des néons se nourrissaient les mantes.
Œil tard endormi brodé par les légendes.
Si doucement cerné du passage des biches.Première lumière du jour, premier couvert de l’aube,
instant de suspension des rites animaux.
Puis carnaval des cris
comme un office à l’éveil des âmes.
Émergences d’oiseaux des arbres aux troncs lisses.
Œil de l’enfant avide de connaissance,
avide du jour de grande brûlure
où l’heure primale révèle la sagesse du monde.Jolo (prononcer diolo) dans la langue des Bhétés de Côte d’Ivoire signifie bienfait, bénédiction, ce que l’homme recherche sur la terre.Dagodio 1998 – Batouri 1999
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notes à proposd’un paysage (8)
Le paysage est devant, ce qui se tient à certaines distances de soi comme perception du regard et porte au jugement, l’estime selon quelqu’un, une impression sur fond de l’œil en plus ou moins degré d’aveuglement ; il faut franchir l’espace de mise au point sécuritaire puis faire le noir en des endroits du cerveau, où lire alors, si vraiment, c’est d’abord transplanter le dehors dedans qui n’est pourtant qu’une image. Mais on bâtit plutôt le décor souvent, celui d’auto-mise en scène, projection sur l’écran factice du rapport au moi dans l’instant et l’on va clamant « c’est à voir » quand l’aperçu n’est qu’une part éthérée du spectre de soi-même.Donc au cours de mille et cents, selon l’échelle d’un autre temps, même lorsqu’accostèrent les fils de l’eau se baignant dans les crevettes qui de leurs corps poisseux affamés d’or d’épices ponctuèrent la côte de comptoirs et de croix, troquant contre clochettes des condiments fameux, qu’à partir de récits tombés des bouches scorbutiques d’eux on fit Description de l’Afrique, de leurs souvenirs rapportés des collections végétales et cabinets de curiosités, même aussi quand aux escales on dressa des réserves pour le trafic, le dedans-paysage de nous demeurait inviolé, le fut encore à l’époque de l’exploration engouée pour l’intérieur du pays des Nègres.
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notes à propos d’un paysage (7)
Cloîtrés en un dehors monumental (dehors pour qui habitent les villes immensifiées), de lui fîmes un dedans où vivre possiblement cet état d’enceintés, trouvant manière de pénétrer et se jouer de l’hermétique, d’atteindre des points sans données, mais toujours s’englissant devant.Si n’eûmes d’instrumentale musique que celle des tempêtes, l’entrechoc du bois et de l’eau, et la psalmodie de la marche, peu à peu nos polyphonies sortirent le dévoré à petits coups d’expulse, par le lit du gosier. Les rites ne sont qu’un prétexte pour qu’advienne l’extasié – le rythme — où chaque hauteur de voix = une couleur donnant lumière au végétal terreux.Tout au fond dans le lointain, au diable parfois dit-on, soustraits dans(i)ons aussi, c’est-à-dire le corps prolonge le son émis par la voix, lui donne un écho, comment sinon survivre à l’effroi, et le chant dessine l’horizon qui n’est pas, crée virtuellement la ligne, la module selon au gré de sous la voûte l’enroule et la déroule ainsi que sur le vent façonnent les fumées, nos gorges formant des figures que les armes ne touchent pas,des images tziganes,et ça ioule aux étages, portées de souffle humide dans l’inter des branchées, à défaire l’embrouillage et dissoudre les nappes, éclore la clarté,tant et tant durantqu’ailleurs de l’autre côtéles murs plus haut grandissent
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notes à propos d’un paysage (6)
À l’originelle errance 1) se cacher derrière le bois 2) couvrir sa nudité, firent suite le fixe et le nomade, l’assis donc et le marchant, quoiqu’entre les deux la frontière fut mince, l’on se trouvait encore trop près du sang versé, passant de l’un à l’autre, ayant peine à tenir debout. Quand le nombre devint grand et le désert autour des cités, que les tribus se dissocièrent, nous, ceux qui même, ayant vu, rejoignîmes la forêt loin et jetant ce qui revêt, soustrait la chair au jugement, gardant seuls la voix et le chant, nous enfonçâmes en sa nuit verte.Ce qui semblait alors devant justement dit paysage, un imaginaire du regard, apaisant, ce qu’est aussi la page avec ses mots comme des arbres, nous le perdîmes, étant dedans, plongés en des ténèbres ténébrantes, le cœur de l’obscurité, et toujours plus avant, poussés, laissant peu à peu derrière soi le souvenir des villes plates et de leur colère. Certains du nombre des restés à leur tour s’en furent, fondant ailleurs avec la terre des bourgades ou pérégrinant livrés à leur sauvagerie.
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notes à propos d’un paysage (5)
Tandis que du genre humain naquirent des branches, des lignées, et s’opéra la dispersion, peu à peu que son profond fut oublié pour la surface, quelques-uns sous les pulsions régressèrent dans le cœur des arbres portant secret de la voix. Ceux-là, nous, avant d’être chassés connurent la mise en extériorité que produisent les villes ; elles séparent et du point de violence, de la chute où nous étions, vîmes jaillir le paysage, une douceur inattendue ; d’elles notre regard fabriqua l’horizon, cet hors les murs de la vengeance du sang et d’elles aussi de tout ce qui se forge par le feu dévastant fut créée la musique, les deux pour se désencerner.Le paysage et la musique sont instruments du migratoire ; l’esprit cherche le primitif ailleurs, à sortir des villes étouffantes, du tissage de leurs remparts. S’abriter, se vêtir, c’est en quoi consista d’abord la fuite sans durée, se dérober à la vision par un voyage presqu’immobile, s’écarter d’un pas de côté du lieu et de sa question. Puis décorer les peaux pour défaire de soi l’oppression, connexer la danse au son en antidote contre l’épée.
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notes à propos d’un paysage (4)
Nos huttes basses sont un cercle arraché à la nuit, au profus acosmique d’elle, figure contre la folie avec nombril de braise et pas d’autre graphie. Seules les fumées lentes passant d’étroits couloirs forment quelques dessins qui suggèrent des villes dont on se souvient ; car on se souvient des villes loin, de la cité première des Caïnites et du désert à traverser. Puis du désordre grandissant des sylves où d’abord l’on heurtait la voûte, jusqu’à s’apetisser.Quelques siècles à s’en retourner, un peu comme meurt le rat des palmiers, avec un demi-sourire et sur la pupille l’éclat des canopées, le trait entraperçu d’une comète, ont passé sans que nous vîmes quoi des gens, leurs bateaux ancrés dans des estuaires pullulants, les fusils à pierre et des verrots posés sous les cocos, ensuite quoi de ceux qui montèrent nos rivières, rien, à peine sûmes-nous que des guerres, que l’on pendait un roi, étions depuis les glaces dans le délaissement, un mythe encore quand surgirent des routes.On s’approcha des villes, d’un inconnu dehors, horizontal et froid.
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notes à propos d’un paysage (3)
C’est que du vertical ici, s’entend celui d’avant toutes sortes de conquêtes nous enchaînant à des géométries, on ne peut faire un tableau ni l’écrire. Personne n’est entré si loin qu’il ait ensuite du dehors pu dépeindre la masse soi-disant maudite où nous vivâmes dans l’oubli. Il y eut peu souvent de rencontres périphériques, d’ailleurs réduites à des perceptions. Les vieux albo-civilisés sous le charme fantasmatique des sauvages et des nains nous montraient faisant des pique-niques et nous enfournant nus au beau milieu de l’eau en chevauchant parfois des créatures à la gueule sanglante ; on range l’inconnu toujours parmi les monstres.Hormis quelques parts de peau soumises au tranchant des lames et troncs dont on gratte l’écorce, tout échappe au décrire pour ce qui est en-bas, quant à ce qu’atteint l’œil dans le carré du jour juste au-dessus de soi : les courbes d’un milan, la plongée d’un martin, des obliques diverses, puis avant qu’il s’éteigne, le transversal élan d’une prodigieuse effraie. D’abord lire les signes fugaces comme l’offrande d’une aile, l’à-fleur d’une durée dans le léger repli de la chair scarifiée, ce qui luit d’ombre et se profère, mesurer à hauteur de détail le filigrane de l’ouvert. Peut-être alors voit-on l’inscrit.