Le troisième degré du multicouloir de la ville, va de la partie la plus élevée de la frondaison des manguiers, des touffes couronnant les stipes de palmiers, du faîte de chaque maison, building, lieu de culte quelle que soit son espèce et des pointes de poteaux, d’antennes ou de réservoirs d’eau, à une ligne de la troposphère que l’on peut situer à hauteur du vol crépusculaire des jacos. Son écart, partiellement colonisé par les émissions humaines, d’intensité variable selon le calendrier horaire, arpège surtout, outre le grésillement des ondes, certaines voix de rapaces, d’arondes, le verbiage rauque des corvidés et les gloussements de pigeons verts. Au-dessus s’enroulent les nuages, que l’on regarde passer.
Auteur : Serge Marcel Roche
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La ville est un multicouloir 4
De sourdes cavités, les unes d’où l’on tire une eau plus ou moins saine, les autres dont le destin est d’avaler ce qui se perd, trouent à la verticale le haut de l’âge latéritique. Quant à la croute, que l’on cultive en ses moindres recoins, elle est surtout percée en son horizontal travers. Des murmurations racinaires, d’imperceptibles crissements, des clapotis et tapotements divers, ainsi qu’une gamme entière de vibrations, composent l’intervalle entre cette surface dominée et le premier étage de la ville, étendue dominante quoique superficielle, qui du triple niveau de son multicouloir est le second degré. Le plancher du premier étage de la ville, qu’on touche, sur qui les autos roulent et les gens vont, est zone de résonance intermédiaire. Elle prolonge les accords de la vie subterrienne et les répercute, bien qu’on ne les entende guère dans le concert urbain.
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La ville est un multicouloir 3
Le multicouloir de la ville est à triple niveau, défiant cependant toute horizontalité du plan. De plus, chacun de ses degrés s’étage à sa manière, se répète en se modifiant, selon la variabilité de sa marge d’espace et de temps. Le second degré diffère en hauteur, de vue et de sonorité, des autres qui paraissent presque infiniment grands. Entre eux, l’intervalle est joué par les cadences des locomotions animales et de la marche humaine, la rumeur tumultueuse et le froissement des ailes. Les gens qui vont à ras de chaussée ignorent l’impact sur leurs corps d’une activité souterraine. L’étagement premier, nommé communément sous-sol, se présente comme multiplement subdivisé en époques, dont les plus lointaines échappent à la non-magmatique conscience ordinaire. La dernière, vulgairement nommée croute, à qui les gens qui vont sont reliés par la plante des pieds, transpercée par le multicouloir économique, est une peau scarifiée et le reposoir des poubelles.
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La ville est un multicouloir 2
Le vol en cercles des milans au-dessus de la ville a pour centre une proie que son œil isole. Le dessus de la ville est un couloir d’air qui monte et qui descend, où des cercles moins grands s’insèrent, tels ceux chaotiques des corbeaux blancs. L’humain est aussi proie dans le couloir central économique. L’image du cœur soi-disant de la ville est un abdomen d’araignée, tissant le fil diffus d’une errance non seulement permise, mais planifiée. Le plan de la ville révèle un multicouloir étoilé où tournent les taxis jaunes, comme au-dessus se resserre l’œil des milans noirs. La ville cartographiée montre donc un multicentre immobile, paisible si l’on exclut des maisons les drames de la conjugalité, de qui part son multicouloir et à qui il revient, image sur qui se calque un ventre à l’affut, ensemble producteur et dévoreur de biens.
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La ville est un multicouloir 1
La ville est un multicouloir, autant qu’une fenêtre, pour tous les gens qui vont et les automobiles. Les choses qui professent d’être liées par des racines, végétales ou de terre, en fer ou de béton, liées au lieu tournant autour d’elles, se trouvent chacune au centre de la ville, fin et commencement de son multicouloir. La ville est donc aussi multicentre immobile, qui contraste avec la fureur de ses déplacements, car l’arbre, l’herbe, les maisons, n’ont jamais aboli l’errance. Les humains, qui ne cessent d’arpenter ce multicouloir, ont aux bêtes, qui sur leurs jambes grêles ne vont pas non plus sans souffrance, interdit la divagation. Mais il en est, chats, poules nourries de peu, qui se dérobent à cette condition, ainsi que les espèces sauvages pour qui la ville n’est qu’un trou au sein des espaces nommés verts, comme elle l’est pour moi-même, bien que différemment.
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Le Verbe, ce soir – Jean-Paul Prat
Après avoir été laissé quelques mois en jachère, Chemin tournant repart, avec un poème du compositeur Jean-Paul Prat, que je vous invite à dire, à voix haute ou basse, mais à voix.
En suite de L’image de la ville, que vous pouvez relire ici, je publierai bientôt La ville est un multicouloir, avant d’aller du Portugal à l’embouchure du Wouri, avec La nuit et le voyage, en cinq étapes d’une pérégrination urbano-maritime. De-ci de-là, se poursuivra la Topographie sonore du quartier .
C’est avec joie que je vous attends poétiquement au tournant.Le Verbe, ce soir !
I
La danse des nuages, la sarabande de l’outre-mémoire,
le Verbe me manque encore ce soir
plus que les Angélus et les Pater noster,
plus que le rire sonore de naïfs enfants
bondissant sur les vagues de la mer
à l’heure où se retire le soleil rougissant.Des traits dans le ciel bleu du crépuscule,
le secret des lignes courbes du jour qui s’endort,
le vieillard épuisé qui résiste à la mort
et le chant doux des chouettes qui hululent
quand le vert des prairies tarde à devenir noir,
encore, encore… me manque le Verbe ce soir.Les polichinelles ont fermé les écluses de la nuit,
il n’est plus temps de regimber,
il est trop tard pour s’attarder
dans le jour finissant, la lumière qui s’enfuit
oubliant le cristal, le rire des bambins
ce soir, sous les étoiles, dans le halo blafard de la lune qui point.II
De la berge à l’aurore où l’onde glissante a bu
il n’y a qu’un pas, rien qu’un pas, rien de plus ;
courir à bout de souffle entre les bords du vide,
entre l’île et le vent entre l’aube et l’espoir,
gagné par la sourde ivresse, battu par les rapides,
les cascades… encore… le Verbe me manque ce soir !Déjà les caïmans se chauffent au soleil,
silencieux, comme des troncs d’arbres morts ;
la poussière, les éclairs, les trilles des oiseaux,
les croas des corneilles, les hiiis des chevaux,
rien ne pourra jamais les tirer du sommeil…
Ce soir le Verbe me manque si fortSi forts sont les andins nés de la pourriture,
tirant tout droit sur des sols desséchés ;
bien sûr il faut attendre, bien sûr il faut lutter
et pleurer en entendant les cris de la nature.
Les bergères ont déjà rangé dans leurs couffins
leurs livres, leurs tricots, leur cœur… jusqu’au petit matin.III
S’arrêter un instant sous le chagrin des arbres morts
et ne plus guerroyer !
La lune s’est cachée sous des rideaux de brume,
frissons d’agave, parfum d’agrumes,
le monde a vacillé…
Se jouer des tourments dans la nuit qui s’endort.Clapotis, bruissements, sérénade des feuilles sous le vent
quand le passé frappe à la porte
et qu’il ne reste plus que des gémissements
que la colère emporte,
le cri des hiboux, le vert, le blanc, le noir…
et le manque du Verbe, ce soir !S’allongent les plis de lassitude
comme un drap de lin bleu froissé par le sommeil ;
les bêtes se sont tues, sonne la solitude
et le roucoulement du pigeon qui s’éveille ;
le matin a tout pris : les oiseaux, la poussière, le silence…
des pas sur le gravier… le secret de l’aube se balance !© Jean-Paul Prat
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D’Ailleurs poésie, une chronique
Florent Tonellio, sur le site D’Ailleurs poésie, qui rassemble des autrices et auteurs francophones, a rédigé une belle chronique à propos de Tout commence par les marimbas de la nuit et donne lecture d’un extrait de Bois rouge.
Je vous invite à la lire et à découvrir D’Ailleurs : c’est ici
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« Tout commence » commence…
Après le Marché de la Poésie, il a fallu attendre que le catalogage de Tout commence par les marimbas de la nuit soit effectif.
L’ouvrage est désormais disponible en librairie et sur le site de l’éditeur.
Bois rouge, Génésie et Lignages, commencent une nouvelle vie sous forme de livre.

Collection Plupart du temps ISBN/ 978-2-35577-398-3
Format 141 x 192 Couverture avec rabats 96 pages
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L’image de la ville 10
L’image peut être vue dans la chambre, si l’on fait appel à elle, sans sortir de la chambre ; il est aussi possible de la faire sortir de la chambre, en lui donnant une forme-image, déposée dans l’écrit, qui fait apparaitre une part de son inconnu. L’inconnu ne peut être manifesté en son entièreté, mais comme trou, mamelle, carré noir de la ville qui n’est pas sans lumière. Trou, dans l’écrit, devient alors fenêtre sur l’esprit de la ville. Lorsque le veilleur ou la réceptionniste lisent trou, se produit la troisième transformation de l’image. Dans la chambre du veilleur ou de la réceptionniste, l’image-trou révèle à l’esprit une part de l’inconnu de la ville. S’il y a transformation, c’est que d’une part s’opère une re-production de l’image, d’autre part que trou pour l’esprit du veilleur n’a pas nécessairement la même largeur que pour l’esprit de la réceptionniste. Chez l’une trou sera percée de lumière à travers le rideau, chez l’autre creux dans la terre ou déchirure de la peau. La troisième copie de l’image est multiple, ainsi qu’est nombreux le corps de la ville et son inconnu.
Toutefois, ayant laissé une part de lui-même, l’inconnu s’éloigne. En tant qu’entière ressemblance de la ville et de son image, il ne peut se résoudre à n’être dans la chambre que trou ou mamelle. Il s’éloigne cependant sans tristesse, tellement il reste encore, à la surface du carré, de fenêtres ouvertes et de rideaux tirés sur le côté.

©Josef Albers Hommage to the square Apparition
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L’image de la ville 9
Le trou, dans l’écrit, est l’inconnu de la ville et de son image. Mais trou est aussi une image, une image de la ressemblance de la ville. On produit dans l’écrit une image de l’esprit. Trou est une image de l’esprit de la ville, non la seule. Trou est corps de l’esprit de la ville. L’esprit de la ville est l’inconnu de son multicorps. Qu’un autre que moi, dans sa chambre à soi, écrive plutôt que la ville est un trou, la ville est une mamelle, mamelle est aussi bien que trou l’inconnu de la ville et de son image. C’est que l’image entrée par la fenêtre de sa chambre à lui n’est pas tout à fait la même, après 100 millisecondes, que celle qui est entré dans la mienne. Lui, re-produit cette image en donnant à son inconnu la forme-image mamelle, quand je lui donne la forme-image trou. Aussi bien mamelle que trou sont ressemblance de l’image du multicorps de la ville et l’esprit de la ville peut prendre autant de forme qu’il y a de fenêtres.

©Josef Albers Hommage to the square 1963
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