Saison de verre 4

L’on marche avec un éclat de verre sur le front
Entre le ciel et soi
Qui tient le plain jour à distance
Et toutes choses dans le demi-sommeil des hommes
Comme si la ville était rêvée
Par des inconnus lointains
Au-delà des toits envoilés
Couverts de cendre et de poussière

L’on marche entre les fosses en flamme
Sur des feuilles de teck qui claquent en chutant
Et forment sous nos pas une mer immobile
Mais sonore une mer sans rivage sans vagues
Sans voiliers dans les vents en alarme
Où se baignent nos pieds de terre et de racine
Là sur l’aire sacrée près de l’église calme
Qui attend son dimanche l’encens vert et les cris

Brouillons retrouvés,
supplément au Journal de la brousse endormie
 

Saison de verre 3

Il est seul au milieu des arbres de la forêt
Des grands arbres immobiles
Sous leur poids d’oiseaux remuants

Seul au bord de la ligne qui descend
Entre les grenadilles géantes
Il passe en lui-même doucement

Le long trait gris des palmiers
Dessine encore un peu le ciel
Sur un fond de lumière froissée

Quand à demi-mots l’on va seul et triste
Murmurer près de la statue blanche
Sous les fleurs vertes du manguier

Brouillons retrouvés
supplément au Journal de la brousse endormie

Saison de verre 2

Ce lieu sans paysage
Enclos par les grands arbres
À la saison de verre
Semble ailleurs que sur terre
Les hommes pourtant vivent là
Leur jeu de cases et de champs
De pistes qui se croisent
Sous un ciel absent

Il n’y a qu’un vent de misère
À pousser l’ennui devant soi
On dirait un pays sans personne
Cependant des gens marchent
Entrent dans les boutiques
Ou reviennent de loin

Brouillons retrouvés
supplément au Journal de la brousse endormie

Saison de verre 1

Au-dessus du lit le néon rumine sa lumière
La ville ne dort pas
On entend les machines à bois
Les grillons
Des ailes de papier qui battent contre la vitre
Derrière le cadre le cliquettement d’un gecko
Et des pas sur le chemin
Des pas de nuit traînants entre les cases

Le vent chasse les cendres du soleil
Aux portes des maisons qui s’ennuient
Le ciel est sans couleur sur les arbres fripés
Mais il y a dans la poussière
Le blanc dévoilement d’une fleur de goyavier

Brouillons retrouvés 
supplément au Journal de la brousse endormie
 

on passe l’aviation

bâtiment d'un aérodrome de brousse













On passe l’aviation

où les perdrix s’ennuient
des femmes vont aux champs
tranquilles sous le ciel bas
sans encore songer au soir
au faix de bois
à la lune pesante au-dessus de leurs têtes

des cornes invisibles déchirent une image
il pleut légèrement
comme on rêve dans l’entre-deux
avant que les oiseaux ne crient
de leurs gorges inquiètes

on se hâte vers le visage
qui là-bas sur le rocher
ouvre parfois les yeux
cette face
que l’on sait ne voir qu’en dedans
ce regard de prophète
échoué dans l’inhumaine

éternité de soi

et l’on est seul sous des ailes cendrées
qui tournoient

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