Saison de verre 9

Hier il a campé une troupe de hérons
Sur les premières branches.
Semblable à de la neige.
Non loin d’ici, devant,
Comme les sapins des pays blancs
Les chestnut dioon étaient couverts
De filandre soyeuse, d’un tissage savant
D’étoffe et de rosée

Il y avait cette présence, ce quelqu’un,
Mais où ?
Dans les toiles d’araignes
Qui semblaient des voiliers sur la mer des arbres
Dans les senteurs de cire et de frangipanier ?
Cette odeur du matin
De gens debout devant les portes

Brouillons retrouvés
supplément au Journal de la brousse endormie
 

Saison de verre 8

La ville tourne
Marche
Ronde de nuit
Des bars des taxis
Et du brouillard orange
De la lumière étrange
Des phares
Des braseros
Du froid de l’eau
Au bord du marécage
Danse de la poussière
Où tout se mélange
Les cris le tapage
Des grenouilles
Et la triste rumeur des hommes

Brouillons retrouvés
supplément au Journal de la brousse endormie

Saison de verre 7

Le ciel est jaune derrière la scierie
Comme un pan de mur sale dans une rue déserte
La lune de son côté tire à elle tout le sang
Prépare une nuit mauvaise aux pauvres gens
Un sommeil rouillé
Des rêves en fer-blanc
— En bas sous les néons rose ou vert
On passe au nouvel an
Quand au-dessus des arbres
Une étoile se pose
Et s’attarde un instant

Il regarde un rectangle de lune grise
Dans la chambre obscure
Son reflet sur la serrure
Il écoute les gens qui vont en bruissant
Avec leur bon ou mauvais sang
Du lit à la porte bleue
Et ce qui le sépare d’eux
Le marmonnement de la sente
Le mouvement doux des plantes
Et le vol des oiseaux de nuit
Le silence de toutes ces choses
Sous leurs pas

Brouillons retrouvés
supplément au Journal de la brousse endormie
 

Saison de verre 6

Il ne dort pas
Il pense à la ville blanche
À ses terrasses ses tristes toits
Où son regard se vidait de l’ennui
D’être ailleurs qu’auprès des grands arbres
À la morose médina
À la mer qu’il ne voyait pas
Aux rues endimanchées
Il pense qu’il aurait pu vivre aussi là-bas
La même saison de cendre
Mais le sommeil ne vient pas

Sans fin à flanc de ville
Brûle une géhenne d’écorces et de lambeaux
Les hommes la nuit dépècent le bois
Au loin de grands bateaux qu’on ne verra jamais
Portent en des pays froids
Les membres morts de la forêt

Brouillons retrouvés
supplément au Journal de brousse endormie

Saison de verre 5

Les voix sont plus fortes et plus claires sur les toits
Quand on rentre de la rivière
Et que descend le froid
Qu’il reste les derniers gestes à faire
Pour éteindre le jour
Poser la lampe à terre
Tirer le pagne du sommeil
Rêver qu’une luciole passe

La nuit enferme la forêt
Le village et l’église blanche
Mais les ombres où elles vont
Avec leurs yeux de glace
Savent comment percer cette immobilité
Pour faire leur face-à-face
Dans les arbres lunaires

Brouillons retrouvés
supplément au Journal de la brousse endormie