Collage de cours, de champs. Rumeur des sentiers, des étangs. Le piment sur les toits. L’œil des milans trace une voie mais on ne peut s’en aller d’ici, les morts eux-mêmes ne partent pas. Il n’y a pourtant rien à faire. Dans l’esprit, c’est le corps à corps, pas de livres en dehors des crânes, on meurt avec la corde aux reins. Pas de distance avec la vie, tout est trop proche et trop lointain, seulement parfois derrière la ville la tache rouge d’un incendie : un peu de couleur dans le ciel.
Catégorie : Journal de la brousse endormie
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Monde perdu
On ne va pas derrière le mur des arbres, ni même en-haut plus loin que le rempart du ciel, le vol des hirondelles, le ventre lourd des calaos. Sur le chemin de ronde du cœur, l’enfance est un esprit errant, corps de lune au bord de la piste. Dans les feuillages noirs du temps, la place est couleur de chanvre. Dans les yeux de sang du griot ne s’annoncent plus que la mort et les palabres inutiles. Un monde s’est perdu. Un ver sous la peau ravine le présent. L’invisible nous fuit par le trou de la nasse, poisson glissant des cordes de nos mains.
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Nocturne
Des ailes bruissent au fond d’un seau, des formes surgissent de la terre, d’autres sont accroupies. La rumeur de leurs mains nappe la ville. Un dernier fruit tombe du ciel sur la tôle du poulailler et les coqs sont réveillés. Personne ne pense aux étoiles, il a fait trop chaud tout le jour. Le dormeur amène la voile, le songe s’engrave sur le lit, le poème s’est perdu. Il reste le bois fendu d’une nuit sans sommeil.
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Mobile du jour
Un autre soir, dans le cliquetis des heures, dans la machinerie de la terre qui change le décor. On descend malgré le désaccord en soi rejoindre l’aire cimentée où sèchent les cerises. Au-dessus du courant et des pirogues grises, l’œil fraie son regard jusqu’au milieu de l’eau, le soleil pagaie dans un ciel sans nuages, un pêcheur se glisse dans le calme inhumain et fait tourner la scène. On revient à la chambre, en remontant le jour qui ne s’arrête pas.
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Relevé
Trop de bruit dans le jardin pour qu’une grive chante et donne un peu de lumière, trop de gens qui passent sans écouter ce qui invente l’univers : la rousseur des flancs de l’oiseau, les traces de l’araigne semées sur le brouillard. Restent – à la surface des nerfs – la fin abrupte du jour, le pain de l’implacable nuit, le pressoir de la tristesse, la main gantée du ciel, le bras appesanti du visible qui se renverse.
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Dans la chambre
Dans la chambre, le décor est une moustiquaire. Lui, rêve de murs blancs, d’une case au bord de la rivière, d’une pile de livres à terre pour franchir le jour, passer d’une rive à l’autre dans l’esprit, revenir à la nuit, dormir à la frontière. Il cherche la forme de sa vie, pour n’avoir pas sans cesse à fuir l’inconcevable présent, l’impossible destin, le parti pris du monde qui lui fut imposé. La mise en terre de toute naissance.
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Chants à faire et à défaire
(Refrain : Il n’y a que)Nous descendions – le sable était de mer – vers les boutiques de la ville, or cet homme-là n’aime pas la mer, mais les regards étaient d’étoiles et les corps de cendre chaude. Au retour les lampes à terre noyaient le jour dans leur lumière, la chambre sans fenêtre sentait le linge humide, le savon, et pour tromper l’angoisse il n’y avait qu’un vieux journal populaire.Il n’y a que le sable gris du ciel pour servir de carte sur la table du présent où la solitude a mis le couvert. La blanche tristesse du jour désoriente l’horizon, la pensée s’accoude au silence, le cœur saisit le couteau du rêve entre les plis de la saison. Vient le crépuscule du soir qui ramasse les miettes de l’attente, parce que l’on n’a rien d’autre à manger.Sur la route passe une auto, c’est le même jour qu’hier, le même rouleau de poussière et dans les yeux à peine ouverts des cases la même fatigue qui se lit. Il n’y a guère que le bain dans l’eau vierge de la rivière qui change quelque chose au refrain.Dans la nuit il n’y a que la brume et la poussière et le pilon sourd du temps, le son du bois fendu par une femme tard rentrée, une lampe, des mains tendues, la rumeur de la ville coulant vers la frontière, vers un ailleurs ignoré des ombres qui glissent.Sur le tranchant du sommeil, devant la case au bord du jour, à la lisière des yeux noirs de la forêt, à la frontière d’un ailleurs sans nom, il n’y a que la cicatrice de la piste dans le regard, le long des reins la cendre tiède, la poussière, la racine amère du matin, le froid laissé par les étoiles, le soleil incertain, la salive jetée en terre, les reliefs du rêve, les franges de la brume, et l’eau de la rivière en bas qui nous attend.
Poèmes recomposés
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La maison de Trypano
Nous avions un jardin parsemé d’écureuils
De pervenches et d’oiseauxC’était une terre d’eau
Il pleuvait des chants de cigalesPersonne n’empruntait l’escalier
Sur le devant ou seulement de temps en tempsNous vivions dans l’ombre
Des palmes et du carambolierLa piste était de halage
Les murs de la case tremblaientNous avons vu passer
Tout le sang des forêtsC’était un jardin où poussaient
Mandarines et maracudjasDes fleurs miraculeuses
Sous les grands arbres frais
La maison de Trypano