Chemin tournant

Serge Marcel Roche

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  • Jolo #6 – dans la rivière de leurs bouches

    La parole. Qui donne au temps sa mesure.
    Avant la danse et le riz. Après la danse et le riz.
    La parole plus grande de mystère que les transes,
    plus féconde que le germe sous la voûte des pluies.
    Qui est l’aube de l’instant proféré par l’esprit.
    Et fait la terre moins dure.
    Et la peine moins dense.

    La parole, Jolo, dans la rivière de leurs bouches !
    Sur le seuil des lèvres l’ivoire des noms sacrés.
    Et la langue qui sculpte, agile, le corps des mots.
    La parole, Jolo, dans le lit de sable du cœur,
    un souffle du désert puis la chute des eaux,
    le sillage si clair d’une lente pirogue.

    Enfance de ta parole fraîche comme un envol de pigeons verts
    et fébrile comme une fuite de perdrix.
    Sa source, l’âme fière des ancêtres dans le miroir des songes.
    Sa source qui est un autre, un danseur de lune vierge,
    un chasseur lancé sur les pistes de ta mémoire,
    sur les vieilles traces de ton enfance : une petite antilope
      dans l’herbe du matin.

    Jolo (prononcer diolo) dans la langue des Bhétés de Côte d’Ivoire signifie bienfait, bénédiction, ce que l’homme recherche sur la terre.

    Dagodio 1998 – Batouri 1999
    20 août 2016

  • Jolo #5 – vivre en avant de la mort

    Dans son enclos la dinde tremble
    tel l’homme frissonnant de sueur sur la place
    quand les regards se fixent aux chevilles tendues,
    les oreilles aux battements sourds des peaux,
    que le rythme ceint les reins de l’étreinte du son
    des tambours et du fracas des mains
    et que l’huile exsudée des nuques coule à terre,
    l’homme mimant le feu dont les ventres s’emparent,
    ses bras comme la roue de l’oiseau dans le soleil vif.

    Nous attendions. C’est vivre en avant de la mort.
    Un corps attendait sous son tertre d’humus
    que son nom fut inscrit au zénith de ses os.
    Tu traversas l’attente comme un poulain dans une palmeraie,
    dressant son front vers la lumière entre les coques ivres de lait.
    La mère étant à la machine, à piquer dans la toile le fil de ses mots,
    inquiète comme la poule quand plane l’épervier.

    Jolo (prononcer diolo) dans la langue des Bhétés de Côte d’Ivoire signifie bienfait, bénédiction, ce que l’homme recherche sur la terre.

    Dagodio 1998 – Batouri 1999
    13 août 2016

  • Jolo #4 – absent comme est l’absent

    Fils ! La terre t’appelle. Toute chose régie
    Par les ombres t’appelle, toutes choses qu’instrumentent les voix sépulcrales.
    La cloche aussi t’appelle. La cloche de la cathédrale
    qui sommeille pourtant dans l’immobilité de l’après-midi.
    Qui sommeille comme les lézards aux gorges levées.
    Il nous faudra boire l’eau qui rince la langue et les dents
    et les paroles du cœur quand se forme le cercle sur le grain du monde.
    Revenir à la source du fait car tout est plein de son origine
    Regarder devant soi et sembler un moment absent comme est l’absent
    afin de lui laisser l’espace du silence.
    Le père soufflera entre ses lèvres amères une plainte
    derrière le bois des mots.
    Et nous repartirons, muets, dans la poussière.

    Jolo (prononcer diolo) dans la langue des Bhétés de Côte d’Ivoire signifie bienfait, bénédiction, ce que l’homme recherche sur la terre.

    Dagodio 1998 – Batouri 1999
    6 août 2016

  • Jolo #3 – le masque de l’oiseau

    Jolo. Enfant de l’arbre ! La dinde dans son enclos
    froisse ses plumes d’épileptique et son pas de danseur
    s’arrête près des rivages de la mer. Quel est le monde
    au-delà des nasses de l’homme lagunaire ?
    Quelle est la terre et ses gouffres ?
    Le masque de l’oiseau répond en de rouges emphases.
    Ses glouglous scandent le vol des insectes,
    la note basse des mouches sur le flanc des maisons.

    Nous attendions sous l’auvent de livrer à sa tombe
    la dalle d’un mort gisant à deux doigts de la piste.
    Jolo ! Ton sourire traversa la cour monté sur des jambes de poulain
    et plongea dans le ventre de la case obscure.
    La mère étant sur le côté, à la machine,
    cousant ses litanies au revers du tissu,
    aux lisières de tes chemises couleur d’alluvions,
    glissant son verbe entre les fibres pour que ta peau devienne sûre,
    celle d’un homme digne et beau sous le manguier.


    Jolo (prononcer diolo) dans la langue des Bhétés de Côte d’Ivoire signifie bienfait, bénédiction, ce que l’homme recherche sur la terre.

    Dagodio 1998 – Batouri 1999
    30 juillet 2016

  • Jolo #2 – sur le fil des rizières

    Danse des écoliers sur le fil des rizières
    au retour dans la case nue.
    Bientôt la nuit familière
    comme une femme assise.
    Et doux chant de la mère au-dessus du feu,
    son souffle humide sur la peau.
    Nuit au pagne de lune bleue,
    nuit de langue épouse du sommeil.

    Qui n’incante dans cette nuit
    où l’air est un linge chaud
    sur les épaules du monde ?
    Qui n’incante femme dans la cendre
    cuisant la graine des étoiles ?
    Jolo ! Regard de grâce au bord des palmes
    de ton œil.

    Jolo (prononcer diolo) dans la langue des Bhétés de Côte d’Ivoire signifie bienfait, bénédiction, ce que l’homme recherche sur la terre.

    Dagodio 1998 – Batouri 1999
    23 juillet 2016

  • Jolo #1 – premier œil du jour

    Mon paysage est lent comme une brume du matin.
    Une brume à mi-hauteur de brousse.
    Lent comme les aigles au-dessus de la route
    dont le dos ondule sous les serres.
    L’œil capte les verts échos du bois de toutes sortes qui pousse,
    drainant sous son écorce une lourde lumière.
    Lumière qui n’est pas celle de l’heure dernière, la douce.
    Lumière qui est la première du jour surprenant l’enfant sur la natte

    Œil ouvert, premier œil du jour.
    Ouvert à droite du vert des bananiers
    puis à gauche de la sente froissée par la nuit de si forte odeur.
    Dans les veilles les lucioles ont dansé le tam-tam du deuil
    Quand autour des néons se nourrissaient les mantes.
    Œil tard endormi brodé par les légendes.
    Si doucement cerné du passage des biches.

    Première lumière du jour, premier couvert de l’aube,
    instant de suspension des rites animaux.
    Puis carnaval des cris
    comme un office à l’éveil des âmes.
    Émergences d’oiseaux des arbres aux troncs lisses.
    Œil de l’enfant avide de connaissance,
    avide du jour de grande brûlure
    où l’heure primale révèle la sagesse du monde.

    Jolo (prononcer diolo) dans la langue des Bhétés de Côte d’Ivoire signifie bienfait, bénédiction, ce que l’homme recherche sur la terre.

    Dagodio 1998 – Batouri 1999
    16 juillet 2016

  • notes à proposd’un paysage (8)

    Le paysage est devant, ce qui se tient à certaines distances de soi comme perception du regard et porte au jugement, l’estime selon quelqu’un, une impression sur fond de l’œil en plus ou moins degré d’aveuglement ; il faut franchir l’espace de mise au point sécuritaire puis faire le noir en des endroits du cerveau, où lire alors, si vraiment, c’est d’abord transplanter le dehors dedans qui n’est pourtant qu’une image. Mais on bâtit plutôt le décor souvent, celui d’auto-mise en scène, projection sur l’écran factice du rapport au moi dans l’instant et l’on va clamant « c’est à voir » quand l’aperçu n’est qu’une part éthérée du spectre de soi-même.
    Donc au cours de mille et cents, selon l’échelle d’un autre temps, même lorsqu’accostèrent les fils de l’eau se baignant dans les crevettes qui de leurs corps poisseux affamés d’or d’épices ponctuèrent la côte de comptoirs et de croix, troquant contre clochettes des condiments fameux, qu’à partir de récits tombés des bouches scorbutiques d’eux on fit Description de l’Afrique, de leurs souvenirs rapportés des collections végétales et cabinets de curiosités, même aussi quand aux escales on dressa des réserves pour le trafic, le dedans-paysage de nous demeurait inviolé, le fut encore à l’époque de l’exploration engouée pour l’intérieur du pays des Nègres.
    9 juillet 2016

  • notes à propos d’un paysage (7)

    Cloîtrés en un dehors monumental (dehors pour qui habitent les villes immensifiées), de lui fîmes un dedans où vivre possiblement cet état d’enceintés, trouvant manière de pénétrer et se jouer de l’hermétique, d’atteindre des points sans données, mais toujours s’englissant devant. 
    Si n’eûmes d’instrumentale musique que celle des tempêtes, l’entrechoc du bois et de l’eau, et la psalmodie de la marche, peu à peu nos polyphonies sortirent le dévoré à petits coups d’expulse, par le lit du gosier. Les rites ne sont qu’un prétexte pour qu’advienne l’extasié – le rythme — où chaque hauteur de voix = une couleur donnant lumière au végétal terreux. 
    Tout au fond dans le lointain, au diable parfois dit-on, soustraits dans(i)ons aussi, c’est-à-dire le corps prolonge le son émis par la voix, lui donne un écho, comment sinon survivre à l’effroi, et le chant dessine l’horizon qui n’est pas, crée virtuellement la ligne, la module selon au gré de sous la voûte l’enroule et la déroule ainsi que sur le vent façonnent les fumées, nos gorges formant des figures que les armes ne touchent pas, 
    des images tziganes,
    et ça ioule aux étages, portées de souffle humide dans l’inter des branchées, à défaire l’embrouillage et dissoudre les nappes, éclore la clarté, 
    tant et tant durant 
    qu’ailleurs de l’autre côté 
    les murs plus haut grandissent
    2 juillet 2016

  • notes à propos d’un paysage (6)

    À l’originelle errance 1) se cacher derrière le bois 2) couvrir sa nudité, firent suite le fixe et le nomade, l’assis donc et le marchant, quoiqu’entre les deux la frontière fut mince, l’on se trouvait encore trop près du sang versé, passant de l’un à l’autre, ayant peine à tenir debout. Quand le nombre devint grand et le désert autour des cités, que les tribus se dissocièrent, nous, ceux qui même, ayant vu, rejoignîmes la forêt loin et jetant ce qui revêt, soustrait la chair au jugement, gardant seuls la voix et le chant, nous enfonçâmes en sa nuit verte.
    Ce qui semblait alors devant justement dit paysage, un imaginaire du regard, apaisant, ce qu’est aussi la page avec ses mots comme des arbres, nous le perdîmes, étant dedans, plongés en des ténèbres ténébrantes, le cœur de l’obscurité, et toujours plus avant, poussés, laissant peu à peu derrière soi le souvenir des villes plates et de leur colère. Certains du nombre des restés à leur tour s’en furent, fondant ailleurs avec la terre des bourgades ou pérégrinant livrés à leur sauvagerie.
    25 juin 2016

  • notes à propos d’un paysage (5)

    Tandis que du genre humain naquirent des branches, des lignées, et s’opéra la dispersion, peu à peu que son profond fut oublié pour la surface, quelques-uns sous les pulsions régressèrent dans le cœur des arbres portant secret de la voix. Ceux-là, nous, avant d’être chassés connurent la mise en extériorité que produisent les villes ; elles séparent et du point de violence, de la chute où nous étions, vîmes jaillir le paysage, une douceur inattendue ; d’elles notre regard fabriqua l’horizon, cet hors les murs de la vengeance du sang et d’elles aussi de tout ce qui se forge par le feu dévastant fut créée la musique, les deux pour se désencerner. 
    Le paysage et la musique sont instruments du migratoire ; l’esprit cherche le primitif ailleurs, à sortir des villes étouffantes, du tissage de leurs remparts. S’abriter, se vêtir, c’est en quoi consista d’abord la fuite sans durée, se dérober à la vision par un voyage presqu’immobile, s’écarter d’un pas de côté du lieu et de sa question. Puis décorer les peaux pour défaire de soi l’oppression, connexer la danse au son en antidote contre l’épée.
    18 juin 2016

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ISSN 2610-7449
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