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| Je contemple un instant, avant de fuir l’orage, l’énorme bloc sur le flanc du rocher, une tête qui se repose, les yeux clos, la tempe encore battante malgré les millénaires |
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Là-bas
Une piste part vers le rocher. Il faut traverser des trous sombres, la forêt pend de chaque côté. Plus loin pas d’autre ombre que des mains jointes sous le vol d’un aigle, une île où l’on peut de toute part tourner le dos, se laisser prendre par l’esprit, le sien, celui de la pierre, des oiseaux, celui du vent, être emmené plus haut hors du temps qui sépare, hors des paroles humaines. Un repos. Un amen dans le soir.
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Avant la nuit
Il regarde le jardin dans la lumière du soir, les fleurs qui ont un nom, les arbres qui sont un souffle, un trait puisé à la racine, un élan de l’esprit vers une certaine éternité et tous les cris d’oiseaux, d’alarme ou de nuptialité, qui sont avec les larmes la source de la musique. C’est l’heure où le vent soumet tout à son imposition, remet chaque chose à sa place. Quelqu’un passe et le frangipanier s’incline, avec un air d’ailleurs ou de Chine.
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Veille
Jeu du soir, le jour fond. Une main découpe le verre. Peu de mots, presque plus de lumière, seulement les nuances du gris. En bas derrière les pousses, on suit la sente à l’oreille, on écoute cuire les étoiles. Un éléphant ferme ses yeux de pierre, des grenouilles respirent à l’intérieur de l’horizon. Des hommes aussi là-haut, très loin dans leurs maisons.
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Mauvais air
Le goutte-à-goutte de la nuit, la vieille perfusion du sommeil, le mauvais dosage des rêves, la trituration de l’esprit dans le mortier du jour passé. Distillation lente des mots : la veine finit par céder. Pesamment tout s’infuse en soi, tout se dégoutte sous la peau, l’attente lucide des geckos, la pose cruelle des mantes, la chute oblique des hiboux et le friselis doux des palmes. Il reste un fond de prière que le sang n’a pas dilué, ni le sacré caractère, ni la mortelle maladie. La poche n’a plus de solution. On guette le premier oiseau, même si le jour n’est pas nouveau. La nuit part enfiler ailleurs sa blouse d’infirmière.
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Sur place
Collage de cours, de champs. Rumeur des sentiers, des étangs. Le piment sur les toits. L’œil des milans trace une voie mais on ne peut s’en aller d’ici, les morts eux-mêmes ne partent pas. Il n’y a pourtant rien à faire. Dans l’esprit, c’est le corps à corps, pas de livres en dehors des crânes, on meurt avec la corde aux reins. Pas de distance avec la vie, tout est trop proche et trop lointain, seulement parfois derrière la ville la tache rouge d’un incendie : un peu de couleur dans le ciel.
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Monde perdu
On ne va pas derrière le mur des arbres, ni même en-haut plus loin que le rempart du ciel, le vol des hirondelles, le ventre lourd des calaos. Sur le chemin de ronde du cœur, l’enfance est un esprit errant, corps de lune au bord de la piste. Dans les feuillages noirs du temps, la place est couleur de chanvre. Dans les yeux de sang du griot ne s’annoncent plus que la mort et les palabres inutiles. Un monde s’est perdu. Un ver sous la peau ravine le présent. L’invisible nous fuit par le trou de la nasse, poisson glissant des cordes de nos mains.
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Nocturne
Des ailes bruissent au fond d’un seau, des formes surgissent de la terre, d’autres sont accroupies. La rumeur de leurs mains nappe la ville. Un dernier fruit tombe du ciel sur la tôle du poulailler et les coqs sont réveillés. Personne ne pense aux étoiles, il a fait trop chaud tout le jour. Le dormeur amène la voile, le songe s’engrave sur le lit, le poème s’est perdu. Il reste le bois fendu d’une nuit sans sommeil.
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Mobile du jour
Un autre soir, dans le cliquetis des heures, dans la machinerie de la terre qui change le décor. On descend malgré le désaccord en soi rejoindre l’aire cimentée où sèchent les cerises. Au-dessus du courant et des pirogues grises, l’œil fraie son regard jusqu’au milieu de l’eau, le soleil pagaie dans un ciel sans nuages, un pêcheur se glisse dans le calme inhumain et fait tourner la scène. On revient à la chambre, en remontant le jour qui ne s’arrête pas.

