Auteur : Serge Marcel Roche
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Ma vie au village – 75
Ville d’où je m’absente, condamné par trop de regards, où je hisse à la corde des seaux d’ennui et de l’eau grise, descendre monter sans comprendre ses courbes ni retenir les noms donnés et lire ce qui n’est pas écrit sur les façades céramiques, la vie des ombres derrière les murs. Aussi, dans les ravins équevillés, la danse des petits frères de la nuit. Je est un étrange. Caché. On tourne jusqu’à l’épuisement d’une force que n’ont pas ceux qui subsistent le jour, les qui s’arrogent droit de mort, allant chemin au milieu d’eux d’un autre monde.
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glossaire incertain – 8
Parfois je vais à l’arbre, son faîte dénudé, je descends. Il y a le coude de la rivière. L’aire où sèchent les fruits d’Éthiopie, l’ombre des branches qui donne là une teinte caramel à la terre ; je plonge mon nez dans les taillis, inspire où sifflent des amarantes, flaire la paille sèche de leurs nids, plein de papillons sur la bouche, l’humide remontée du fond des termitières, et je pirogue à sec parmi les épices. Au milieu du tronc la couleur se sépare créant une ligne comme sur un cuir foulé, en brun velours, ambre-mélisse, peut-être un ancien sang ressurgi d’une greffe a fait ce fût métis, en a doré l’écorce, et lui se dresse au bord de l’abreuvoir des biches, autre horizon qu’explore la main. L’on pourrait en rêvant lancer sur l’eau des calebasses de lait, les suivre jusqu’à l’anse où se tenir muet, sans fin, parmi les herbes.
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notes à propos d’un paysage (12)
La forêt est toute petite toute petite soudain, et si fragile, qui rétrécit comme s’évapore l’eau racornit le plastique au monstrueux soleil, en moi le rêve d’elle va, champ de buissons qu’une main caresse sous un désert lisse et deux mausolées aux coupoles violine qui se répondent quand le vent passe avec l’odeur du café et des vieux incendies. Au-dedans toute petite mais au-dedans de quoi ? d’un territoire ? non, pas plus d’une langue qui sert à dire, mais non, je n’ai que mon regard, elle serait dans l’œil, ou plutôt, la liberté de moi qu’il a de voir, refus aussi que d’elle on m’impose une image et voici son vocabulaire et voici sa musique, une sonnerie aux morts. Être en elle c’est être hors de soi, le soi-disant qui sait, c’est le nous de soi d’elle, ce que je suis quand je la vois, mon visage.Peur qu’un jour elle ne soit plus là. Ni toi, la brousse de tes cheveux, ton corps.
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Ma vie au village – 72
Je me réveille depuis à une heure bilieuse, au moment de l’hystérie des chiens ; à l’Ambassade pourtant loin encore de la musique, ça dure, ensuite les muezzins, un long gémissement ; tout autour me brûle. Sûrement quelque sorcier, quelque femme-panthère, l’âme errante d’un vieux guerrier ou les démons lunaires. Toujours la gratte, y laisser la peau, la morve à extraire entre deux mots que je cherche au plafond, dans les plis du rideau et sur les étagères. Remplir des lotus, ça prend la forme de fleurs âgées, princesses des poubelles.Je rendors la bête qui ne sait quoi penser.
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Ma vie au village – 71
Extraction de saison, qui nous sépare du monde, un rideau de poussière jusqu’en la gorge des oiseaux, tournent les machines de la terre, leurs ailes qu’on ne voit pas, grandes comme plusieurs ciels. Une épidémie de corbeaux assoiffés, ça gutture de la trachée sans cesse, fait un bruit de train au départ sur les toits. Toujours l’ennui, mais qui finira bien, le déjà-dit de la cendre, le typhus et son refrain, peut-être des méningites. Encore le même chien.Des fourmis blanches me bouffent le cadre, je m’écaille de la guérite, et pourtant le cœur tient.Il y a, qui n’existe pas, une Pygmésie intérieure où je vais, un certain microcosme autour en moi étant vulgaire, je descends, invisible, ce qui est facile à faire car le grand nombre n’entend rien. Les initiaux de la forêt, qu’on redoute pour ce pouvoir, disparaissent aussi par l’oreille.
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glossaire incertain – 6bis7
Toujours les trois dans leur renfoncement, la part obscure, celle de la terre et celle de moi, en trompe-l’œil ; personne ne voit, sinon le passant de la nuit peut-être, qui entre en soi trouver l’insommeil, avec une forme inconnue de joie, et s’il y a des lucioles tombant mortes sur le chemin c’est que l’amour a peur de tout parfois, alors se presse, au sein d’écueils, à distance de qui opprime. Se desserre-t-elle leur étreinte, à quelque heure qu’on ne connait pas, où chacun marche en son endroit, au lieu secret du cœur de l’un, vers des paysages qui brillent ou du sable orangé. Ne sont au fond que deux, l’autre étant la tendresse, jeu de la paume de la main. Les arbres nous comprennent.
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Résidence Ndzomga à télécharger
Du 30 novembre au 21 décembre 2016, chemin tournant a accueilli Franck Stéphane Ndzomga, jeune auteur Camerounais.
J’écris toujours vite, dit-il, presque jamais à tête reposée.
Douze textes, comme des « instantanés photopoétiques » que vous pouvez télécharger (format PDF) : Résidence Ndzomga
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glossaire incertain – 6
Au départ du chemin creusé par nos pas sont trois qui s’entrelacent vers quoi – le ciel qu’on ne distingue plus qu’avec de la peine ? et qui ne descend pas, où les milans promènent leur bec ivoire comme dent jaunie par le tabac, un ciel gris d’eau sur très lointaines mers au coin de la fenêtre, trois qui s’enserrent et qui s’embrassent en même poussée cherchant la sève unique. Là j’écoute le camaroptère dans les fouillis du matin, un gobe-mouches caronculé en mi-bémol majeur avec parfois une fausseté, des merles métalliques à la sonore raucité et qui ont un œil blanc, sur les ailes des reflets de porphyre, le reliquat d’un sang craché.
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Ma vie au village – 68
Le crépuscule d’un soir, l’éclairage impublique, les découpes du noir : la photo fait du bruit quand on ferme le verrou de l’œil : égouttures de couleurs et puis des jambes nues, collines ruisselantes, les carrefours face-à-face, recoins en bois d’amours humides, là où tu montes ou tu descends dans l’ignorance d’un lointain, toute de corps la ville, d’yeux-esprits qui se cherchent au sein de l’inquiétude et ce contentement vague qu’offrent les bruits, tu brinquebales aussi, cahotes au gré : la graisse d’un étal, l’effritement des murs, une luisance des tissus, les hanches qui traversent la rue, le dégradé de tous les sons : t’échappe de savoir par où passe l’auto jusqu’au chemin de terre
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Ndzomga / Cocktail pour finir
Le monde est peuplé d’étranges créatures qui ne jurent que par le pécule, l’or noir, la suprématie des couleurs sur la raison. Ça m’étripe et je ferme les yeux tandis que lentement le surfer s’éloigne des terres.
Peu à peu je prends conscience des émotions ancrées derrière un «terre à bâbord». Flotter a ce quelque chose de gênant. On ferme les yeux et on compte les heures, humides ici, émergentes.
Maintenant nous rejoignons la résidence élevée fièrement au-dessus du monde marin. Des hommes sont venus, ont décidé de monter au haut de la vague, de suivre des flèches indicatrices qui ne disaient pourtant pas où l’on s’arrête. Il aurait peut-être fallu préserver les émissoles, ne pas les gaver d’un mixage d’eau et d’or noir sortant des séparateurs.
On continue le travail qu’ennoblit la monnaie fiduciaire largement distribuée pour faire taire. Les étoiles ont déserté un tel paysage. On tourne la roue, somnole, complote, acquiesce.
II
Ce que j’ai cherché dans l’iris de tes yeux, un peu de gaieté à répartir sur les semaines présentes et à venir. J’essaie toujours de détourner le regard, haïr, punir le monde de ce sarcasme qui refuse tout pas vers la réciprocité.
Tu ne regardes que ce qu’il y a d’autre dans la salle, puis la ville, puis le mode sénile et revanchard.
Je ne cesse pourtant pas mon voyage en apnée dans la profondeur de ton regard fuyant, espérant quelques réverbérations instantanées ou latentes de la flamme juvénile et hésitante que je porte.
Quelques sentiments indicibles m’habitent de jour en jour, de ne pouvoir visiter tes profondeurs, à être bien trop jeune pour posséder ton regard.
ÉchangeursIl faudrait déconstruire, commencer par faire imploser ce qui fut, jadis, résidence politique et lieu de débauche. Dans le cas présent, il a fallu attendre la mort accidentelle de la sorcière. Mais on voudrait généraliser la destruction aux champs des vivants et des morts, faire table rase, niveler.
Ici doit passer une route au dessus de la route, puisqu’il faut bien conquérir l’espace, gagner du temps avant le passage honteux aux urnes.
Époque de boîtes, de serrures,d’impasses pensées pour les foules,de croisements régulant le flux vers d’étroites issues temporaires.plutôtdéprogrammer l’avenir→ prendre la routeDéconstruire ? Oui, le soi, l’anonymat…
Aller même jusqu’à la vérité, l’enclaver…Déprogrammer l’avenir semble illusoire, si ce n’est par la force du poète qui nie la ville telle qu’elle se présente, remet en cause les échangeurs, les avenues, les coins de rues, toutes ces prisons de la forme.
Prendre la route… Celle que le gouvernement refuse de construire…
« C’est fini »
Blogue de F. S. Ndzomga : Camisole et mots
Tous textes de la résidence : © F. S. NdzomgaIllustrations originales : © KmoJ. M. Basquiat The african cosmogramDisséminer les écritures : webassociation des auteurs




