Ma vie au village – 90

[89] dont l’œil brun milan calibre les bas-fonds, toutes les étroites goules de la ville-forêt, ce qui se déglutit, s’avale, puis se gueule avec la tristesse en dedans — une peu sensible suspension de l’audible étant manière de comportement — ce qui, oripeau bleu d’affiche ou d’un mot peint trace églantine, survit aux arrachements, les néons clandestins, des boules qui s’illuminent, parfois l’atochement dans la presse des foules, toutes les fourbures de soi à lire sur des mains, la traîne dans les boutiques rougies de kitsch indien et la longueur des rues, de nos pas le long d’elles et de la nuit sans fin, quand on rentre à la chambre avec des sortes de lassitudes.

Elle nous mange le dedans, semblable à la cité en qui l’on s’emprisonne, n’ayant pas de possible ailleurs ou retenu par quelque amour, partir serait devoir affronter tout l’espace, une autre langue en lui, d’autres détours par le chemin de soi. Un instant de bonheur, du miel tombé des mouches ou la lumière frôlant le coin d’un lit, on reste à se dé-faire ici.
 

Ma vie au village – 89

Sapés de chipes couleur de terre, laquelle sur qui passent les trains, doucement l’on s’éteint, visibles mais ailleurs, si loin d’une possible reconnaissance des faces ;

nos yeux pourtant, son regard, cette manière qu’avons de ne pas être là et de prendre au travers, d’avoir dans les pupilles l’image de la rivière en nuances de sable gris, le noir de voûte aussi de sa nuit noire et verte, son allure de gisante entaillée sous la guimpe, au cou, les trous de sa bourre grignotée par les flammes, sa douleur d’écorcée ;

comme dans les villes parfois où n’allons que faussement danser
d’autres sont similaires qui se retirent, s’effacent,

ceux-là des réprouvés

Ma vie au village – 88

La table en teinte de bété sur qui près d’une fenêtre je note des mots venant d’où,
tambours comme heurtant les veinules rouges du rideau,
cette couperose de la phrase dans l’orange de la cervelle,

sous les taches que j’ai faites, bavures d’encre, de café,
la mémoire des forêts que nous avons tuées,

trop d’oiseaux qui m’entêtent d’elles

Ma vie au village – 87

Tous mes rêves d’écrits sont dans ce végétal tombeau, proie des blanches fourmis. Ce bois creusé de rayon là, est-il le corps de mon enfance.
Le corps banal de la vie.

Toi, sylvifique pourtant, qui de moi ne sort plus, cerne et m’absorbe l’intérieur, image de la violence aussi, la férocité d’un certain état du monde, des mâles principautés, de ses fûts dressés en conquête d’un ciel prétendu qui me tiennent en lisière. Pour l’instant je vis dans tes friches, celles qui sont devant, un peu sur le côté, sinon tu me suffoques. Retour au terrain vague des livres d’autrefois.

Je n’entre plus en toi que par la route qui traverse, encore est-ce fuyant ton ventre énorme, sa douleur d’accoucher les villes mégantesques dont tu ne voulais pas. Et même te contournant tu serais face à moi, l’écrit disant tu me poursuis. N’ai repos qu’en un dénuement, une zone de clairière.

86 de Ma vie au village et 10 du glossaire incertain

Ne suis-je plus qu’une ombre sur la véranda à qui l’on porte un peu de pitance, du gésier de poulet, une silhouette qui s’efface, ou comme une forme humaine en peinture chinoise assise au bord de l’eau. J’incruste encore le papier, une main me grattera la face au couteau.
Sommeilleux dans l’immobile à guetter l’occasion, le voyage, et demeurant souvent sans rien attendre, je pars du récepteur organique, de sa fixité mouvante. L’œil reçoit ce qu’il regarde, puis la vision se forme à l’intérieur de lui. Que dit le devant moi, à portée, je l’ignore. Peut-être est-il en nous un autre que le langage humain, un secret parler comme celui des choses, des plantes et des bêtes, communiquant avec l’immensité ou le plus petit rien, la luciole d’hier au coin de la fenêtre, la blancheur minuscule d’une fleur de gramine. Lâcher les mots pour cet idiome, sa fluidité. L’image de la vision, alors en l’œil, est une voix. Je l’écoute qui ne parle pas, je la regarde aussi, je m’étonne.