Ma vie au village – 95

Ne pouvons dire crier peindre encrire que le devant nos yeux, seul réel pour soi, et ce qui ténument flotte un peu au-dessus, ainsi ces mots semblables aux crottes de gecko sur le re-bord de ma fenêtre résument un quart de presque vie sauf la première nuit, les premiers mois, le départ, les annexes. Écaillures et débris. Petites concrétions, luisantes, en noir et blanc, puis qui sèchent et ternissent. Traces d’un pouce sur l’empagement. Gunites sable poussière projetées par le vent. Ce qui surnage les eaux de pluie, la sécheresse, le désert.

Ma vie au village – 94

Le singulier de nous donc est de disparaître, bien qu’étant devant toi à tenir le masque, l’image, rang de masque d’image, de cliché distance infinie entre l’apparent qui nous sommes et le tout ignoré de qui tu n’es jamais en face, le paysage semblant toujours aussi le même à te confondre, t’annuler, son dégradé vidant l’esprit pour que tu voies la désolation, celle tienne sans quoi jamais tu ne regarderas personne. On se poste aux lisières, bien sûr, où les gens passent, puisqu’il faut mendier, étendre une main sale, sur la ligne qui sépare la terre (et tout le monde est là), mais sitôt pris ce qui est dû, l’infâme petit reste, l’on retourne à soi.

Ma vie au village – 93

Revenir pour ce qui reste à cette chimère de Pygas dont le portrait que j’ai fait a les lignes d’un autre monde. On dit qu’elle vit près des vasières, gardiennant les tantales, quand elle régit les noces secrètes de la nuit, s’oubliant près de nous. Pygas est le poème, ce qui dure après tout.
Il nous faudrait des fêtes d’arrière-cour avec du vin de Grèce, où sous des lustres parme on chanterait des lucernaires et la vie serait douce, on suspendrait parfois aux gouttières des paréos, chacun d’une couleur s’oindrait pour la danse. Puis ayant fini l’aromate, on téterait jusqu’au sommeil d’amères irlandaises. Mais il n’y a que le fer du ciel nous affusant d’une mousse putride chue de dents prédicantes, il n’ y a pas de cour, d’arrière, de pays, il n’y a plus de terre et du reste pour nous jamais il n’y en eut, seulement l’ailleurs d’une part ténue de l’air, le couloir des cigognes où dans la transparence, humains atterigènes, nous décollons comme les anges. 

Ma vie au village – 92

Et survivre est se taire, souvent, rêver les arbres qui enflent aux cimes, que ne frôlent nos mains lointaines, descendre en songe les savanes en s’écorchant à leurs buissons, tourner à l’envers des musiques.
De la colline on voit des pans de mur déjà nappés de poussière, des faïences décolorées, la grande idole métallique qui préside la comédie que les bannis seuls ne jouent pas. Ce matin il fait un peu froid. La forêt maintenant derrière ferme le bec des oiseaux. L’ombre des brûlés nous lancine.

— Sens-tu l’odeur qui vient d’où l’on sacrifie les bêtes ?
— Oh, surtout ne t’inquiète pas. Ce sont les os des méchants qui pourrissent là-bas.

Ma vie au village – 91

Car nous étouffent d’un côté la mère, de l’autre le dieu polymorphe puissant ; comment briser l’idée du continu retour, éluder le fatal, sinon les épousant, seulement libre d’en rire puis leur étant parjure incestueusement, comment fuir leur proconfusion sans emprunter le rite, se mentir, contrefaire l’élan, ou dire alors au risque de mise au ban que sous la capote en rafia n’est que la peau de ton père, qu’il n’y a pas d’esprit ni d’elle ni de lui, que tout ça c’est du littéraire depuis les commencements, qu’on pourrait sur le dos du totem remonter jusqu’à la mer, voir enfin par le trou de l’arbre, ne pas crever sans horizon.
Par force ai demeuré morose en son contour n’allant au centre d’elle que par des incursions comme dans les villes se rendre au cœur pour de brèves visions ― et vivre à baraquer ce que le temps nous laisse.