Ma vie au village – 100

Dans l’herbe sèche couche de terre gaufrée, on trie par mâchement puis labeur d’excrétion ; ça pullule encore dessous l’univers, déglutissant nos restes de papier, des bouts de phrases déchirées à quoi se résument les jours, vocables qui voudraient dormir.

Le village s’inhume en moi. Se rendre à le chercher suivant des voies internes, trouver ce qu’il a formé d’atopique, le motile, l’ambulant.

Sang-nuit-temps, des mots qui s’en vont, reviennent,
et d’autres le verbe passer

  Le village – marché – 1965 ; Source : Tropenmuseum

Ma vie au village – 99

J’en viens au bout, étant foiré, presque vidé par le village, alors que c’est infini. Un minulle peut-être, traverse les fumées, le son de caisse claire des cris. Vers les sciages percute le bois de grume, cogne ou la terre ou les chaînes en acier, clave dans le cours de la musique, et sur la route derrière qui chantourne grincent sous les poids le multiple essieu, les lames d’un ciel éteint. Cet incessant bruit de genèse. Quand tout n’aspire qu’à sa fin.

Je n’irai plus au rocher sur qui l’on érige des portes et dresse des linga.

Ma vie au village – 98

Souvent debout à l’heure du foie ou de la vésicule biliaire, en reniflant je m’interroge sur ce quoi-là, cette vie de pas-grand-chose, de peu d’écrit(s), ces morceaux non choisis, famineux, paludéens, ensemble héliotropiques et sélénaires, marqués par l’opacité, le devoir trouble du comment celer, grimé d’un face-à-face, acides reflux de ma nuit, d’un refus, de la colère, d’une aversion contre le faire, qui me rognent, m’épuisent. Troupeau de corp(s) sur le toi(t).

On peut me saboter (ils) j’embrasse leurs injures.

Vivre est plus périlleux que ça.

Ma vie au village – 97

Sur la langue son goût charbon séparé de ce qui macère, la forêt s’éloigne d’où, se replie vers le point de mémoire, n’aurai d’elle dans la bouche autre qu’un bouquet salivaire pour mes digestions futures, je ne mangerai plus, garderai la famine là juste entre les dents, mâcherai jusqu’à nausée la fibre de l’oubli des recoins aux senteurs de citrus et de coumarin, et fumet d’épices étrangères, carminales, jacinthées, en qui l’on pouvait tant s’enfouir les narines.
J’ai la peau du soir trop rude pour parler, la fatigue si vieille, mais il y a le vent et les manguiers fleurissent, on descend vers les pluies, il faudra tenir l’effort de spirer avec le moins d’angoisse, guetter les deux ondées qui ne vassent pas même le tronc des bananiers ou l’aisselle des voyageurs. 

Ma vie au village – 96

Paysage dans le bas en strates ocre-orange, disparition progressive du vert, ciel dévorant tout à hauteur des yeux ; on se déporte au sol, à l’entour des pieds. Encore ce crépitement de la lumière et la chaleur parasitant les sons. Entrée en sorte de dormition où s’opère une dessiccation de la mémoire et des nerfs. Sur l’image mouvante, la chorée des corbeaux, gestuelle graphique : vue de soi qui s’altère. Nous dénudé.
Le resserrement vient de ce que la poussière nous consigne hors du monde — est-ce lui qui s’abstient, qui se démet de nous ? — voulant ainsi comment me rendre à quelle urgence ? quand seulement pour peindre dans une autre vie, je fais le chromatisme des couleurs qui m’encernent.

Ma vie au village – 95

Ne pouvons dire crier peindre encrire que le devant nos yeux, seul réel pour soi, et ce qui ténument flotte un peu au-dessus, ainsi ces mots semblables aux crottes de gecko sur le re-bord de ma fenêtre résument un quart de presque vie sauf la première nuit, les premiers mois, le départ, les annexes. Écaillures et débris. Petites concrétions, luisantes, en noir et blanc, puis qui sèchent et ternissent. Traces d’un pouce sur l’empagement. Gunites sable poussière projetées par le vent. Ce qui surnage les eaux de pluie, la sécheresse, le désert.

Ma vie au village – 94

Le singulier de nous donc est de disparaître, bien qu’étant devant toi à tenir le masque, l’image, rang de masque d’image, de cliché distance infinie entre l’apparent qui nous sommes et le tout ignoré de qui tu n’es jamais en face, le paysage semblant toujours aussi le même à te confondre, t’annuler, son dégradé vidant l’esprit pour que tu voies la désolation, celle tienne sans quoi jamais tu ne regarderas personne. On se poste aux lisières, bien sûr, où les gens passent, puisqu’il faut mendier, étendre une main sale, sur la ligne qui sépare la terre (et tout le monde est là), mais sitôt pris ce qui est dû, l’infâme petit reste, l’on retourne à soi.