Chemin tournant

Serge Marcel Roche

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  • Ma vie au village – 35

    Prélude à brune saison, voici que les fourmis. Et que les temps formiquent. Passent à raz de silence hurlantes de grouillis internes entre les bokassas à tribord des latrines c’est puant de le dire vont vont à n’en plus comme revue guerrière s’étirent millions sur le chemin franchissent gué d’obscurité deviennent son envers l’oppressent. Ici se taire. Laisser leurs vrombissures heurter douceur de l’air. S’aviser qu’on perçoit le chant des enfants morts. Des cris qu’étouffent l’acide de leur corps. Et ça claudique dans la veine, longue morsure délayant le sang, nous circule comme si sans fin par le travers avec leurs milices, leurs soldats, gouapes poussant à la chiourme et dents qui vocifèrent, longuement : — n’être pas autre, penser hors la colonne, se détotaliser — infiltre les plis intimes de la chair 
    alors 
    je dé-robe la nuit l’excorte de son deuil l’extrait du froid corset et sur sa libre peau tatoue des amarantes
    qui volent

    dessin d'une amarante enflammée, Joseph Smit, 1881




      amarante enflammée, Joseph Smit, Zoological Society of London 1881

    9 janvier 2016

  • regard-s 5

    6 janvier 2016

  • Ma vie au village – 34

    Notre destin se lit parfois près de l’antre de la mygale dans les bâtonnets qu’elle ordonne au gré de sa lucidité, elle les renfouille aussi, les déverse, voit l’avenir en ce qu’elle agence du réel, des traits sur la terre, idéogrammes à briser les nouées ou dessin prévisible de tous nos ossements. Absorbés par sa bouche, guettant l’orée du fil, la sécrétion en quoi se dit le salut ou la mort, et son front qui abstrait le masque, exsude l’angoisse qu’avons de la nuit, on ne la voit surgir rompant l’attente quand s’opère la vision, une suspension dans la poussière, un trou de la pensée et l’on repart aux pistes avec les pieds sales, le surin du soleil planté entre les yeux.

    mygale

      photo Woodstock, CC

    2 janvier 2016

  • femme sur la piste, les yeux clos


    femme
    les yeux clos



    Odilon Redon – les yeux clos
    Cactus.man. 

    30 décembre 2015

  • Ma vie au village – 33

    Leurs filets ravaudés quelques partent à la sombre, rame en main légère de bois gris qu’ont tant lustré les paumes, capter le silure du rêve aux tréfonds. Certaines durées de lune donnent songes de poissons ou d’arachnicoles fantasmes et les lignes diffèrent. Depuis que creusent les Chinois en amont, dans l’eau c’est plein de terre, on n’y retrouve plus les noyés, tout se perd rongé par mercure ou plomb, peut-être que crèvent aussi les démons aquatiques. On pose sennes et nasses en dessous des ponts, flotteurs en polystyrène. Il y a deux traverseurs, l’un dit des Allemands bel ouvrage de quand pendaient des corps entre les mangues où personne ne passe, seulement le manioc qui sèche, le soir s’y baigne nu contre les piles près du rivage, se couvre de savon, se rince avec des rires, s’oint de coco à luire l’onde des fesses entre tuyaux qui portent une eau rouge au château, derrière la scierie.
    26 décembre 2015

  • Ne jamais admirer la force

    Simone Weil, L’Iliade ou le poème de la force
    Ceux qui pensent que Dieu lui-même, une fois devenu homme, n’a pu avoir devant les yeux la rigueur du destin sans en trembler d’angoisse, auraient dû comprendre que seuls peuvent s’élever en apparence au-dessus de la misère humaine les hommes qui déguisent la rigueur du destin à leurs propres yeux, par le secours de l’illusion, de l’ivresse ou du fanatisme. L’homme qui n’est pas protégé par l’armure d’un mensonge ne peut souffrir la force sans en être atteint jusqu’à l’âme. La grâce peut empêcher que cette atteinte le corrompe, mais elle ne peut pas empêcher la blessure. 
    …
    [Mais] rien de ce qu’ont produit les peuples d’Europe ne vaut le premier poème connu qui soit apparu chez l’un d’eux. Ils retrouveront peut-être le génie épique quand ils sauront ne rien croire à l’abri du sort, ne jamais admirer la force, ne pas haïr les ennemis et ne pas mépriser les malheureux. Il est douteux que ce soit pour bientôt.
    Simone Weil 1909-1943
    L’Iliade ou le poème de la force
    24 décembre 2015

  • Rien n’est plus rare qu’une juste expression du malheur

    Simone Weil, L’Iliade ou le poème de la force

    Les rapports de l’âme humaine et du destin, dans quelle mesure chaque âme modèle son propre sort, ce qu’une impitoyable nécessité transforme dans une âme quelle qu’elle soit au gré du sort variable, ce qui par l’effet de la vertu et de la grâce peut rester intact, c’est une matière où le mensonge est facile et séduisant. L’orgueil, l’humiliation, la haine, le mépris, l’indifférence, le désir d’oublier ou d’ignorer, tout contribue à en donner la tentation. En particulier, rien n’est plus rare qu’une juste expression du malheur ; en le peignant, on feint presque toujours de croire tantôt que la déchéance est une vocation innée du malheureux, tantôt qu’une âme peut porter le malheur sans en recevoir la marque, sans qu’il change toutes les pensées d’une manière qui n’appartient qu’à lui. 
    […] Les Romains et les Hébreux se sont crus les uns et les autres soustraits à la commune misère humaine, les premiers en tant que nation choisie par le destin pour être la maîtresse du monde, les seconds par la faveur de leur Dieu et dans la mesure exacte où ils lui obéissaient. Les Romains méprisaient les étrangers, les ennemis, les vaincus, leurs sujets, leurs esclaves ; aussi n’ont-ils eu ni épopées ni tragédies. Ils remplaçaient les tragédies par les jeux de gladiateurs. Les Hébreux voyaient dans le malheur le signe du péché et par suite un motif légitime de mépris ; ils regardaient leurs ennemis vaincus comme étant en horreur à Dieu même et condamnés à expier des crimes, ce qui rendait la cruauté permise et même indispensable. Aussi aucun texte de l’Ancien Testament ne rend-il un son comparable à celui de l’épopée grecque, sinon peut-être certaines parties du poème de Job. Romains et Hébreux ont été admirés, lus, imités dans les actes et les paroles, cités toutes les fois qu’il y avait lieu de justifier un crime, pendant vingt siècles de christianisme.
    23 décembre 2015

  • Telle est la nature de la force

    Simone Weil, L’Iliade ou le poème de la force

    Il faut, pour respecter la vie en autrui quand on a dû se mutiler soi-même de toute aspiration à vivre, un effort de générosité à briser le cœur. On ne peut supposer aucun des guerriers d’Homère capable d’un tel effort, sinon peut-être celui qui d’une certaine manière se trouve au centre du poème, Patrocle, qui « sut être doux envers tous », et dans l’Iliade ne commet rien de brutal ou de cruel. Mais combien connaissons-nous d’hommes, en plusieurs milliers d’années d’histoire, qui aient fait preuve d’une si divine générosité ? Il est douteux qu’on puisse en nommer deux ou trois. Faute de cette générosité, le soldat vainqueur est comme un fléau de la nature ; possédé par la guerre, il est autant que l’esclave, bien que d’une manière tout autre, devenu une chose, et les paroles sont sans pouvoir sur lui comme sur la matière. L’un et l’autre, au contact de la force, en subissent l’effet infaillible, qui est de rendre ceux qu’elle touche ou muets ou sourds.
    Telle est la nature de la force. Le pouvoir qu’elle possède de transformer les hommes en choses est double et s’exerce de deux côtés ; elle pétrifie différemment, mais également, les âmes de ceux qui la subissent et de ceux qui la manient. Cette propriété atteint le plus haut degré au milieu des armes, à partir du moment où une bataille s’oriente vers une décision. Les batailles ne se décident pas entre hommes qui calculent, combinent, prennent une résolution et l’exécutent, mais entre hommes dépouillés de ces facultés, transformés, tombés au rang soit de la matière inerte qui n’est que passivité, soit des forces aveugles qui ne sont qu’élan.
    22 décembre 2015

  • Le sentiment de la misère humaine

    Simone Weil, L’Iliade ou le poème de la force

    Quoi qu’il en soit, ce poème est une chose miraculeuse. L’amertume y porte sur la seule juste cause d’amertume, la subordination de l’âme humaine à la force, c’est-à-dire, en fin de compte, à la matière. Cette subordination est la même chez tous les mortels, quoique l’âme la porte diversement selon le degré de vertu. Nul dans l’Iliade n’y est soustrait, de même que nul n’y est soustrait sur terre. Nul de ceux qui y succombent n’est regardé de ce fait comme méprisable. Tout ce qui, à l’intérieur de l’âme et dans les relations humaines, échappe à l’empire de la force est aimé, mais aimé douloureusement, à cause du danger de destruction continuellement suspendu. Tel est l’esprit de la seule épopée véritable que possède l’Occident.

    …
    La tragédie attique, du moins celle d’Eschyle et de Sophocle, est la vraie continuation de l’épopée. La pensée de la justice l’éclaire sans jamais y intervenir ; la force y apparaît dans sa froide dureté, toujours accompagnée des effets funestes auxquels n’échappe ni celui qui en use ni celui qui la souffre ; l’humiliation de l’âme sous la contrainte n’y est ni déguisée, ni enveloppée de pitié facile, ni proposée au mépris ; plus d’un être blessé par la dégradation du malheur y est, offert à l’admiration. L’Évangile est la dernière et merveilleuse expression du génie grec, comme l’Iliade en est la première ; l’esprit de la Grèce s’y laisse voir non seulement en ce qu’il y est ordonné de rechercher à l’exclusion de tout autre bien « le royaume et la justice de notre Père céleste », mais aussi en ce que la misère humaine y est exposée, et cela chez un être divin en même temps qu’humain. Les récits de la Passion montrent qu’un esprit divin, uni à la chair, est altéré par le malheur, tremble devant la souffrance et la mort, se sent, au fond de la détresse, séparé des hommes et de Dieu. Le sentiment de la misère humaine leur donne cet accent de simplicité qui est la marque du génie grec, et qui fait tout le prix de la tragédie attique et de l’Iliade. Certaines paroles rendent un son étrangement voisin de celui de l’épopée, et l’adolescent troyen envoyé chez Hadès, quoiqu’il ne voulût pas partir, vient à la mémoire quand le Christ dit à Pierre : « Un autre te ceindra et te mènera où tu ne veux pas aller. » Cet accent n’est pas séparable de la pensée qui inspire l’Évangile ; car le sentiment de la misère humaine est une condition de la justice et de l’amour. Celui qui ignore à quel point la fortune variable et la nécessité tiennent toute âme humaine sous leur dépendance ne peut pas regarder comme des semblables ni aimer comme soi-même ceux que le hasard a séparés de lui par un abîme. La diversité des contraintes qui pèsent sur les hommes fait naître l’illusion qu’il y a parmi eux des espèces distinctes qui ne peuvent communiquer. Il n’est possible d’aimer et d’être juste que si l’on connaît l’empire de la force et si l’on sait ne pas le respecter.
    21 décembre 2015

  • Ma vie au village – 32

    À démanger passons toute une part du temps, on se racle savane et terre, et toute une part d’emportement, puis une autre aux lisières à chercher le djengui, une de transes de nuit, une qu’obsèdent les chiens, la misère, encore à ne rien faire comme si interminablement, une à scruter la brique qui craquèle et compter tous les enchaînés, avoir l’œil conjonctivé, avoir la chique, le pian, la teigne, courir devant, rire quand même avec ses dents, tourner le jour en portions de boule, le saler de ciel blanc et se tenir à la passe en la bordure d’elle qui voit camionner sa verdeur au lointain. Donc on se gratte dès le matin, on desquame les siècles en pilant la fibre des noix, on fume du tabac rance, chassant les malnutris et les chèvres d’autour de soi. Ceux qui rentrent ont la lance tiède et sanglante. Il y a l’ahan des femmes qui dans leur ventre pétrissent le jour naissant.
    19 décembre 2015

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ISSN 2610-7449
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