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Relevé
Trop de bruit dans le jardin pour qu’une grive chante et donne un peu de lumière, trop de gens qui passent sans écouter ce qui invente l’univers : la rousseur des flancs de l’oiseau, les traces de l’araigne semées sur le brouillard. Restent – à la surface des nerfs – la fin abrupte du jour, le pain de l’implacable nuit, le pressoir de la tristesse, la main gantée du ciel, le bras appesanti du visible qui se renverse.
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Dans la chambre
Dans la chambre, le décor est une moustiquaire. Lui, rêve de murs blancs, d’une case au bord de la rivière, d’une pile de livres à terre pour franchir le jour, passer d’une rive à l’autre dans l’esprit, revenir à la nuit, dormir à la frontière. Il cherche la forme de sa vie, pour n’avoir pas sans cesse à fuir l’inconcevable présent, l’impossible destin, le parti pris du monde qui lui fut imposé. La mise en terre de toute naissance.
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Le silence noir
Le silence noir de l’insomnie
Aux tempes secrètes de la nuit
Un grillon dans la chambre
Et puis des voix lointaines sur la route
Rapportées par le vent
Reversées dans les mots
On a peine à les lire sous la lampe trop dureDe la lune
Ils flottent entre les feuilles du mandarinier
Entre les clameurs de grenouilles
Semblables à certains cris d’oiseaux
Quand ils s’attroupent dans les arbres
Près des fouléesSurgit un désir de savane
De sable sous les pieds
D’horizon monotone
D’attente de la pluie
D’un giclement d’orage au bord des forêts sombres
Dont la fraîcheur lui parviendrait
Odorée de mangues et de lourdes goyaves
Mais il est seul sur le lit
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Invitation à la lecture d’un poème d’Antoine Maine
Il ne faut pas trop parler d’un poème, comme Zundel le disait à propos de Dieu, on l’abime. Cette note n’est donc qu’une invitation à lire On pourrait croire, qu’Antoine Maine nous offre sur son blog De passage, à se laisser emporter par son pouvoir évocateur.
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Bois rouge dans la revue Arpa
Mappemondes, numéro 106-107 de la revue de poésie Arpa : 52 auteurs pour un tour du monde… Entre l’Italie et l’Irlande, le Cameroun avec un extrait de Bois rouge, poème pour instruments de la forêt.En sa nuit verteNaquit le chantChant du bois rougeChant du sangEt ce ne fut que nuit longtempsEt vent de la lune lointaine
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Vitrail du jour
Une case vide
Une langue échouée
Des mots qui se refusent
Trop de cris
Dans le silence étroit
La tristesse qui dort
Sous les branches
Avec la joie
Des pieds nus sur l’écorce
Une pluie de bois mort
Le présent la durée la douleur
L’implacable attente du sens
La face grise du coeur
Des torses qui fusent au loin
L’odeur des mangues à terre
Voix d’encre 39
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Trame du jour
Il n’y a pas d’horizon
Seulement des ajours de dentelles
à la cime des frondaisons
Des parures de feuillages
et des claquements d’ailes
Sur fond d’ocre
Le blanc cède au noir le mystère
Le sang d’un flamboyant se dilue
Au matin tout redevient vert
Voix d’encre n° 39
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Chant du deuil de Mylène
Sous l’ampoule
Un lit trop grand pour elle
Froide en sa robe de poupée
Il y a des formes à terre assises
Au milieu de la nuit
Assises au centre de la terre
Qui jouent le jeu
Des plaintes des murmures
Il y a des ombres qui se penchent
Une main qui chasse les mouches
Car c’est le jour
déjà
avec ses oiseaux
ses fleurs de caféiers
On descend lentement
à neuf heures
Portant le bois
le corps
Dans la cour où la terre ouverte
Est vite refermée
Pas de mots
Pas de pleurs
Seulement quelqu’un pose
Une tache sanguine
Le calice solitaire
D’une rose de Chine
Poème paru dans le numéro 39 de Voix d’encre
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Soir courant
D’abord la descente de la cacaotière
Le silence à trois heures
Les oiseaux se reposent
On est seulement là
Si loin de tout
Même de la terre
Dans le manège immobile de la lumière
En bas sur le plateau étroit
La case glisse sous le coude de la rivière
La sente plonge et se noie
Les fourmis suivent la trace acide
Du rêve des orangers
Les papillons tressent la rive
On est assis sur les rochers
Chacun à la frontière de soi
Et quand une aile brune coupe en deux le soleil
Un garçon dénudé au creux d’une pirogue
Tire le pagne de l’eau
Baisse de l’autre côté le rideau des grands arbres
Replie le sable humide sous nos pieds
Poème publié par Voix d’encre n° 39, 2008
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Chants à faire et à défaire
(Refrain : Il n’y a que)Nous descendions – le sable était de mer – vers les boutiques de la ville, or cet homme-là n’aime pas la mer, mais les regards étaient d’étoiles et les corps de cendre chaude. Au retour les lampes à terre noyaient le jour dans leur lumière, la chambre sans fenêtre sentait le linge humide, le savon, et pour tromper l’angoisse il n’y avait qu’un vieux journal populaire.Il n’y a que le sable gris du ciel pour servir de carte sur la table du présent où la solitude a mis le couvert. La blanche tristesse du jour désoriente l’horizon, la pensée s’accoude au silence, le cœur saisit le couteau du rêve entre les plis de la saison. Vient le crépuscule du soir qui ramasse les miettes de l’attente, parce que l’on n’a rien d’autre à manger.Sur la route passe une auto, c’est le même jour qu’hier, le même rouleau de poussière et dans les yeux à peine ouverts des cases la même fatigue qui se lit. Il n’y a guère que le bain dans l’eau vierge de la rivière qui change quelque chose au refrain.Dans la nuit il n’y a que la brume et la poussière et le pilon sourd du temps, le son du bois fendu par une femme tard rentrée, une lampe, des mains tendues, la rumeur de la ville coulant vers la frontière, vers un ailleurs ignoré des ombres qui glissent.Sur le tranchant du sommeil, devant la case au bord du jour, à la lisière des yeux noirs de la forêt, à la frontière d’un ailleurs sans nom, il n’y a que la cicatrice de la piste dans le regard, le long des reins la cendre tiède, la poussière, la racine amère du matin, le froid laissé par les étoiles, le soleil incertain, la salive jetée en terre, les reliefs du rêve, les franges de la brume, et l’eau de la rivière en bas qui nous attend.
Poèmes recomposés