Auteur : Serge Marcel Roche
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Invitation à la lecture d’un poème d’Antoine Maine
Il ne faut pas trop parler d’un poème, comme Zundel le disait à propos de Dieu, on l’abime. Cette note n’est donc qu’une invitation à lire On pourrait croire, qu’Antoine Maine nous offre sur son blog De passage, à se laisser emporter par son pouvoir évocateur.
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Bois rouge dans la revue Arpa
Mappemondes, numéro 106-107 de la revue de poésie Arpa : 52 auteurs pour un tour du monde… Entre l’Italie et l’Irlande, le Cameroun avec un extrait de Bois rouge, poème pour instruments de la forêt.En sa nuit verteNaquit le chantChant du bois rougeChant du sangEt ce ne fut que nuit longtempsEt vent de la lune lointaine
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Vitrail du jour
Une case vide
Une langue échouée
Des mots qui se refusent
Trop de cris
Dans le silence étroit
La tristesse qui dort
Sous les branches
Avec la joie
Des pieds nus sur l’écorce
Une pluie de bois mort
Le présent la durée la douleur
L’implacable attente du sens
La face grise du coeur
Des torses qui fusent au loin
L’odeur des mangues à terre
Voix d’encre 39
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Trame du jour
Il n’y a pas d’horizon
Seulement des ajours de dentelles
à la cime des frondaisons
Des parures de feuillages
et des claquements d’ailes
Sur fond d’ocre
Le blanc cède au noir le mystère
Le sang d’un flamboyant se dilue
Au matin tout redevient vert
Voix d’encre n° 39
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Chant du deuil de Mylène
Sous l’ampoule
Un lit trop grand pour elle
Froide en sa robe de poupée
Il y a des formes à terre assises
Au milieu de la nuit
Assises au centre de la terre
Qui jouent le jeu
Des plaintes des murmures
Il y a des ombres qui se penchent
Une main qui chasse les mouches
Car c’est le jour
déjà
avec ses oiseaux
ses fleurs de caféiers
On descend lentement
à neuf heures
Portant le bois
le corps
Dans la cour où la terre ouverte
Est vite refermée
Pas de mots
Pas de pleurs
Seulement quelqu’un pose
Une tache sanguine
Le calice solitaire
D’une rose de Chine
Poème paru dans le numéro 39 de Voix d’encre
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Soir courant
D’abord la descente de la cacaotière
Le silence à trois heures
Les oiseaux se reposent
On est seulement là
Si loin de tout
Même de la terre
Dans le manège immobile de la lumière
En bas sur le plateau étroit
La case glisse sous le coude de la rivière
La sente plonge et se noie
Les fourmis suivent la trace acide
Du rêve des orangers
Les papillons tressent la rive
On est assis sur les rochers
Chacun à la frontière de soi
Et quand une aile brune coupe en deux le soleil
Un garçon dénudé au creux d’une pirogue
Tire le pagne de l’eau
Baisse de l’autre côté le rideau des grands arbres
Replie le sable humide sous nos pieds
Poème publié par Voix d’encre n° 39, 2008
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Chants à faire et à défaire
(Refrain : Il n’y a que)Nous descendions – le sable était de mer – vers les boutiques de la ville, or cet homme-là n’aime pas la mer, mais les regards étaient d’étoiles et les corps de cendre chaude. Au retour les lampes à terre noyaient le jour dans leur lumière, la chambre sans fenêtre sentait le linge humide, le savon, et pour tromper l’angoisse il n’y avait qu’un vieux journal populaire.Il n’y a que le sable gris du ciel pour servir de carte sur la table du présent où la solitude a mis le couvert. La blanche tristesse du jour désoriente l’horizon, la pensée s’accoude au silence, le cœur saisit le couteau du rêve entre les plis de la saison. Vient le crépuscule du soir qui ramasse les miettes de l’attente, parce que l’on n’a rien d’autre à manger.Sur la route passe une auto, c’est le même jour qu’hier, le même rouleau de poussière et dans les yeux à peine ouverts des cases la même fatigue qui se lit. Il n’y a guère que le bain dans l’eau vierge de la rivière qui change quelque chose au refrain.Dans la nuit il n’y a que la brume et la poussière et le pilon sourd du temps, le son du bois fendu par une femme tard rentrée, une lampe, des mains tendues, la rumeur de la ville coulant vers la frontière, vers un ailleurs ignoré des ombres qui glissent.Sur le tranchant du sommeil, devant la case au bord du jour, à la lisière des yeux noirs de la forêt, à la frontière d’un ailleurs sans nom, il n’y a que la cicatrice de la piste dans le regard, le long des reins la cendre tiède, la poussière, la racine amère du matin, le froid laissé par les étoiles, le soleil incertain, la salive jetée en terre, les reliefs du rêve, les franges de la brume, et l’eau de la rivière en bas qui nous attend.
Poèmes recomposés
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Antoine Maine
Les peupliersTremblent les feuilles du peuplier
Alors inquiets on lève les yeux
Et l’on interroge le ciel
Dans la crainte d’une nouvelle plaie à venirTremblent les feuilles du peuplier
Enfin ce n’est que la brise
Qui se glisse entre les branches
Et qui charrie dans son sillage
Le tintement des cloches qui là-haut vers les sommets
Accompagnait la marche du troupeau
Et les vertes senteurs
Que plantes et buissons gardaient au secret
Et que nous libérions à notre passageTremblent les feuilles du peuplier
Ce ne sont que souvenirs qui passentSi peu de lumière
Elle était toujours là semblant à portée de main
Dans la nuit qui venait de derrière les collines
Il la percevait qui brillait faiblement
Étoile en bout de course
Si peu de lumière
Elle était toujours là
Mais il attendrait demain
Demain
L’aube viendrait
Et dans la fraîcheur du matin blanc
Il se lèverait comme l’homme nouveau
Il se sentirait plus vaillant et capable enfin de l’atteindre
Demain il irait
Demain
D’un pas sûrEt les herbes folles gardent encore le souvenir de son passage
Un peu de poussière que le vent du large disperseAntoine Maine
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La maison de Trypano
Nous avions un jardin parsemé d’écureuils
De pervenches et d’oiseauxC’était une terre d’eau
Il pleuvait des chants de cigalesPersonne n’empruntait l’escalier
Sur le devant ou seulement de temps en tempsNous vivions dans l’ombre
Des palmes et du carambolierLa piste était de halage
Les murs de la case tremblaientNous avons vu passer
Tout le sang des forêtsC’était un jardin où poussaient
Mandarines et maracudjasDes fleurs miraculeuses
Sous les grands arbres frais
La maison de Trypano
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Amoureux, je te parle des fleurs
Pour Rosalie Scibor-Rylskaà Paul ClaudelAmoureux,maintenant que tu reposes dans cette terre qui reçoit tant de semences, qui nourrit tant de racines pour nous donner la pitance et l’ombre, qui porte tant de fondations à bout de glaise, de calcaire et de sable.Maintenant que tu as baissé les yeux, je peux te parler des fleurs et du vent dans les voiles et de la maison ordinaire qui berce ses occupants entre le ciel et la terre, de la bâtisse qui garde l’odeur du pain, remplit les coupes de vin et de liqueur ambrée.Je peux te parler de la main qui attise la braise dans l’âtre, qui retient la fraîcheur de l’eau et caresse la chevelure des enfants.Maintenant que le Pays devant toi s’est ouvert et que ses chemins te sont familiers, maintenant que la grande tache de soleil t’a prise en son milieu, ne laissant sur tes joues que des gouttes de cristal qui brillent avec la rosée,je peux te parler de la voix qui a cherché ton oreille dans la brise du large, dans les vagues stridents des quais, dans le vacarme des métropoles et dans le cri des orphelins.Nous avons habité des murailles flottantes plantées dans le désert, dormi sur des barques de fortune dans les courants contraires, compté les astres jour et nuit sous le regard de Dieu.Maintenant que tu as rangé tout cela dans les livres, je peux te parler de la côte tant désirée qui manquait à mon flanc.Je n’ai jamais connu que toi sur le pont des bateaux qui m’éloignaient de Vous.Vous, Dieu et Toi en longs conciliabules qui résonnaient souvent dans les plis de mon âme. Dieu et Toi à qui je rendais grâce en une même flamme intime et volubile.Maintenant que tu l’as rejoint en passant par mon cœur, je peux te parler des longs jeûnes de douceur, des famines de joie, du parfum de ta peau qui embaumait les chambres de solitude, de la prière qui avait tes yeux, tes lèvres, ton sourire.Maintenant que le silence s’est tu.*La femme n’a ni terre, ni pays, ni maison que l’homme ne lui destine.Elle marche toujours sans savoir ce que l’Amoureux fait de sa vie, s’il construit des châteaux de cartes ou des citadelles imprenables. Elle sonde les arcanes, traverse les douves.Elle oscille au gré de son souffle et de sa main.Elle porte ses petits et fait pousser des courbes là où il n’y avait que des plaines d’eau et de sang.Elle cherche l’herbe verte dans la neige, un peu d’or dans la boue, réclame des pluies sucrées et des parures de soie.Elle veut convaincre Dieu qu’une vie simple n’est possible qu’ayant trouvé l’âme de son âme et le cœur de son cœur, l’homme qui bat pour elle sur la terre comme au ciel.*Amoureux qui n’a cessé de discuter entre le vice et la vertu, n’as-tu rien su de l’ange qui parlait d’amour, qui piquait de sa flèche tes yeux et ton cœur pour qu’ils s’ouvrent ?Toi, si propre, si moral, pourquoi as-tu craint de te tromper de musique quand l’orchestre et le chœur vibraient à l’unisson de l’air divin qui répondait à ton jardin secret ?Amoureux tu as gardé le goût du travail bien fait, l’efficacité du détail, l’honnêteté. Pourquoi n’as-tu jamais renoncé à toi-même ?*Quant à moi, je me suis maintenue sans pouvoir prendre contact avec d’autres réalités que l’exil.J’ai attendu sur des seuils inconnus, sur la proue des bateaux qui s’éloignaient des berges, sur le bord des frontières lointaines et des puits asséchés.Je me suis perdue dans les marges de tes cahiers sans savoir que tu gravais ma vie avec ton sang, sans estimer jamais mes possibilités à leur juste valeur, quand d’autres s’éprenaient de mon apparence lascive et dissolue.Ainsi, sommes-nous tombés l’un dans l’autre, en nous croisant sans cesse dans une valse folle qui ignorait les corps.Aujourd’hui encore il me semble t’attendre à l’autre bout de l’éternité. Ne m’as-tu pas promis le paradis, malgré moi, malgré tout ?Malgré trop de confiance ou pas assez, malgré l’abus ou l’échec ?Toutes ces vaines choses, toutes ces futilités glissent à présent sur ma pierre rose et grise comme le reflet de la lumière qui joue avec tes mots :Seulela roseest assez fragilepour exprimerl’Éternité*Amoureux,je te parle des fleurs.Non pas de cette rose unique, de cette rose solitaire que ton regard n’a plus quittée. Mais de toutes les fleurs qui jaillissent en bouquets parmi les herbes folles, qui ornent les parterres des villes de mica, qui égaient les tables des fêtes, des fleurs qui se rassemblent autour des sépultures.Non pas de cette rose forte dans l’orage, fragile dans l’ondée qui retient dans son flanc la source où tu t’épanches, mais de ces fleurs sauvages qui dansent dans l’ivraie et chantent entre les pierres.Je te parle des fleurs qu’on jette dans l’immense océan et qui ne sont pas tristes dans l’Éternité, de celles qui surgissent au-dessous du niveau de la mer et mêlent, dans les profondeurs, leurs couleurs radieuses aux algues et aux poissons.Non pas de cette rose belle parmi les roses qui une fois fanée dissipera l’image de la beauté et bandera tes yeux avec le souvenir.Je te parle des fleurs qui se fraient un passage dans les sentiers perdus des épaisses forêts, de celles qui s’épanouissent quel que soit le climat, la saison, le chaos, de celles que tu as tant appelées par leur nom.Je te parle du lys du Bon Dieu, des fleurs qui crient vers toi :– Que mon bien-aimé entre dans son jardin et qu’il en mange les fruits exquis.Et quand je te parle des fleurs, Amoureux, voici les grandes larmes qui sortent, et que tu me réponds. Voici que le ciel s’écarte pour nous laisser entendre l’innocence et la grâce des journées.Je suis ici avec toi et tu vois mon visage enfin et tout s’efface et tout s’écrit dans l’herbier de la fin d’un monde.C’est Dieu en cet instant qui nous parle des fleurs.Muriel VerstichelAmoureux, je te parle des fleurs(Avec l’amicale autorisation de l’auteur)LES RACINES DE PAPIER – 2006COLLECTION SÈVE & ENCRE