Catégorie : Ma vie au village
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Ma vie au village – 23
J’habite un massif plutonique, ailleurs on dirait sur, j’habite un repli, l’un des siens ou de moi, un recoin, j’imagine toujours qu’il s’en va, qu’il descend vers le veld, les montagnes d’en-bas, vers des noms où je n’irai pas et je ne sais quelle part il prend de la musique, cette musique là que j’entends, comment il la soubasse, la besogne dans son tréfonds, lui remonte du gouffre antique cet air qu’elle a d’être grave et légère sans correspondre à notre idée de ces vertus, s’agit de mélodie de terre de temps précambriens, du noyau d’avant les orogenèses, de la séparation qui peut être aussi bien fracture de notre esprit, de la mobilité des hanches et du bassin ou d’un effondrement du désir s’opérant dans les corps faisant le lit d’une ère propice à de terrestres incursions, aux transgressions marines, à des bouleversements qui tueront la coutume, c’est encore d’elle dont il est question lorsqu’assis j’écoute, évoque schistes, micaschistes, des choses aussi qui sont depuis toujours dans la manière humaine.La porte sous la lune, près des jacos heureux, la lune sur le teck et le manguier, l’hibiscus fripé tels de vieux sexes ses lanternes.
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Ma vie au village – 22
Remplaçant le chant par des cris, la voix que j’imagine auprès de l’arbre d’avant le temps, des vociférations et prêches de toutes sortes hurlés Sous le Haut Patronage de Notre Seigneur Jésus-Christ, le PÉ-CHÉ, le PÉ-CHÉ, le PÉ-CHÉ tue mais quoi ne disent, qui ne savons ou de catholiques rengaines, faisons que cet esprit se cache dans les plis, le double dont elle ferme l’accès sauf à quelques-uns qui lisent encore les signes, et que restent la peur, l’effroi face au mauvais, le danger qu’est le frère, que le 7e Jour ne conjure ni le premier de la semaine ni des bars les riffs vulgaires ni des deuils le tambour éteint, ne sommes plus à l’écoute, les sons nous fuient, détalent, cognent le bois dans les chaînes, tous les convois du sang qui passe. Nous sommes séparés du silence (parole et musique) par quelle perverse volonté propre je ne sais ou l’action d’un démon brailleur en fausses prophéties, oubliant la terre, haussant au rang d’idole la force de l’Éternel, l’oubliant elle qui nous disait en face notre faiblesse et rapportait nos âmes-corps à la juste valeur du temps, voulant prendre part à la coupe et boire aussi le sang, bouffer à notre tour ce qui défile sur la route, manger l’Argent et se toucher les liasses dans la culotte, avons désertifié le chant, sa douceur même quand on préludait la chasse, steppifié la mémoire de nous autant qu’ils débitaient sa chair.
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Ma vie au village – 21
Refrains de chants à penser sous la peau, à faire, une filaire dans la cornée, j’ aurai passé des heures enfauteuillé à regarder l’entour de cette prison semblant des barres de ville n’étant le végétal et son grouillement particulier, sa façade habile à déjouer le temps, ayant patience d’ovins qui broutent pour écouter la chute des sons clairs, calculer la distance jusqu’où ça va derrière parce que sinon l’on devient fou et parfois se rendre au tournant desserrer l’étreinte (en ville il y a des cafés).
La musique ici n’est pas seulement qu’oiseaux d’elle ou les hochets d’insectes ni seulement le vent, mais quelque chose de météorologique dans le battement, pouls d’assis que nous sommes, un silence qui descend dans le sang comme nuage lourd surtout le soir quand on mesure l’épaisseur de l’air alors que rien ne se tait vraiment, qu’il y a les coqs arythmiques, qu’il y a les chiens, le pilon, des prières ou des pas sur la route, qu’on laisse un peu de place en soi à son inhumaine proximité, qu’on l’hume, la sent elle qui fut bien avant peut-être le cœur de la terre et qu’aussi par l’oreille on s’immisce en ses veines, l’entendre est la musique, notre enlacement.
Incisions sur bâton de bois comme on nous vaccine le dos près des reins, le torse entre les seins, qu’imprègne la sueur des paumes et qu’on frotte en saccades, rainures de la boue sèche quand sont vidés les marigots, des coches qu’un bout de fer frictionne, c’est le fond sur lequel tombent les gouttes d’eau, les saisons s’entremêlent, on voudrait retrouver par là l’esprit de la musique l’obliger à jaillir des sillons, on pense que notre obsession l’attire alors qu’il vit secrètement en elle sans avoir de besoin et donc il est faux de dire que nous l’inventâmes, ce bâton on le cire en cadence mais plus guère qu’à l’office, au village aujourd’hui avons une fanfare, sonnerie pour une libellule défunte.
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Ma vie au village (14), une traduction
1 Vous aimez un haut âge à lui (elle, votre) / lui (elle, votre) des membres, la réflexion (le reflet) (la réflexion) (le reflet), ce rebelle avec tout être suffisant pour vous dans le plaisir à la voix, cela que je ferme, comme vous pour me labourer sur les eaux territoriales de la fente (du craquement), vous m’émettez, vous me prenez avec la boue.
2 Elle, votre pluie, creuse quarante à lui et l’action est le précipité le long de la raison, vous influencez dans la mémoire le souvenir, le rapport.
3 Cela (la chute) est venu dans des jambes, sur le ciment, dans le sol, l’argent à la porte, il continue aux fouilles des averses confidentielles, urgentes pour des tourbillons, grand taux approximativement sombre pour blesser dans le scandale (le désordre (trouble)) : c’est l’as, le livre que nous avons, qui est le prétexte pour écrire, pour finir, pour représenter aux villes l’égorgement initial que nous fait l’astrakan par si grand que il, les flux de mots, des curiosités, la rivière d’enfer pour un dévalement contre lequel nous ne pouvons pas tuer et lui (cela) / il (cela) (qui) nous nous ferons sans nous déplacer de lui, rester entre des racines, il a vu cela, cela il l’a voulu le premier jour, pour exprimer l’article des collines à la fin de montagne, quant au couteau, dans les salaires d’ordre, il peint dans les grandes difficultés du cobra, il ne peut pas dire seulement l’ordre de rire.
4 Il pleut pendant tant de temps qu’ils chauffent.
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Ma vie au village – 20
Depuis qu’avons été tirés de ses clairières, réfugiés sur la bande, calculés en main d’oeuvre de force, de domesticité ou d’usages divers vivons le long de lignes dont le tracé nous échappe, qui ne sont pas dans notre esprit, une tout autre cartographie que celle de nos cercles en elle quand épousions rondeurs et plis sans aller trop loin mais quand même de l’immense craton du Congo. Sommes à plat, regardant le sang passer, le pétrole et la bière, les cartons de savon, réduits, ombres de calcinés en marge d’un itinéraire mécanique, d’une tubulure d’évacuation, ça la dépèce en concessions, la fracasse au-dedans d’elle où n’allons plus autant, lui tatoue ses membres morts en vue des reconnaissances portuaires et suivis d’ameublement, nous situe à tel degré de lassitude et tel autre de repliement, là où vont les routes. Il pleut, le chemin poisse et glisse mais ce n’est pas un chemin, seulement la fraye, le frottement du plat de nos pieds en girations, décalque terni de quand vivions en son ventre rond sans l’entaille au bord d’elle, que tournions au gré de ses baies, carbone éteint, passé, des pérégrinations d’avant qu’on l’éclope et la blesse, la mutile.
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Ma vie au village – 19
Elle la rêvons-nous? qui parfois fait sa muette, donc se tait durant s’il y a grève des souffles de la mer, si ne vient l’amant, retient tout ce qui grouille en ses dessous aucun même rampant n’en franchissant l’orée et jusqu’aux frondaisons se resserre l’écorce, pas un vent, nous impose son immobilité, sentons que la steppe avance, qu’arrive la désolation parée de ses grelots funèbres, entre ses grands rideaux pans de sa robe verte, rivés à ce qui la traverse, labourage de son dos rail par qui l’on traîne les essences, sommes-nous surpris de vivre encore d’elle, de son silence et de ses mots, ou sans conscience laissons-nous s’approcher le feu, l’envahissement des brûlants, sans même le regret de n’avoir pas connu l’intérieur de son ventre et sa douce ignition?
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Ma vie au village – 18
Ce chemin, seuls nos pas l’opèrent lorsqu’allons venons matin soir (en d’autres heures pour certains qui ont à faire comme manger sur un arbre ou rire dans les buissons), est ce que nos plantes laissent de squames, pelmes et de transpiration, le tracé qui m’obsède ici (livre immense), une trotte, une tirée quand on y pense, se rendre au puits, la caisse ou la boutique, la soukoul, le champ lointain, le boukarou pour le vin, chez tantine, le dispensaire, le voyant, la sorcière, la chapelle des Adventistes, des Calvinistes ou des Romains, la Maison Blanche ou selon le Kremlin, la rivière et traverser la route sur qui passe le sang, les coasters, finir à se laisser happer par la nuit et ne plus trop bouger près du feu en mastiquant du chien, sa multitude s’entrelace, demeure peu de mémoire hors de lui, ce qu’avons écrit sur le dos de la terre. On peut bien rire ou quoi, jouer la pantomime, tirer les mangues vertes, dire que ça va aller, personne ne vient lever la carte, comme si n’avions pas d’horizon, n’avons pas d’horizon, n’aurons pas d’horizon ce qui de l’avenir diffère, aucun poète ici qui vaille plus d’un pet de panthère sauf un, je vois : plus d’hommes et plus d’oiseaux, je vois la branche et le désert et la nuque de pierre là-bas sur le rocher, le visage endormi les yeux clos aussi clos que je les dors ouverts parmi les fauves allongés, leur pelage de schiste, une sente qui s’y rend dans la repousse factice des brûlis, saut de la ligne au fond où ce qui reste d’arbres dessine des maisons.
Sahelanthropus tchadensis
photo : Didier Descouens CC BY-SA 4.0
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Ma vie au village – 17
Quand n’aurai plus le signe juste au centre du front, que le monde sera fini, bien mort comme l’assis hantant notre bas-fond, et libre de l’écrit, le moi mort tout aussi après quatre-vingts ans vécus à se défaire, et nu anéanti… faut que je parle de ce chemin entre les cases, lanière cinglante sur la peau autant que trace, brasure, maux de coction que vent n’apaise, le village on le digère et le hoquète, on le rend avec la bière et le arki. En ce moment tout presque sent la mangue sure, le pied qui marine dans nos shoes éculées, babouches, samaras, avec des commandos de mouches de toutes sortes, grises, noires, lucilies, le bruit qu’elles font quand on traverse, suçaillant la chair des tombés, pondant sur le pourri, tant de fruits chus des grands arbres qui crûrent durant la Tutelle − et ceux qui s’accrochent encore ressemblent à des coilles de taureaux − quand on damait de nos pieds nus la nationale ou l’aviation, faisant aussi provision pour les géraniums des dames de pachydermiques bousons, le chemin va, peut-être passâmes-nous là le cours des anciens temps et que ce mort en bas fut le fondateur du clan, l’assassin de son frère, au milieu des globules à la piaute fendue va où l’on ne sait où l’on n’ose, longeant la plaie dont nous sommes esclaves.arki : alcool de distillation locale
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Ma vie au village – 16
L’esprit (mauvais) du village est aussi une vieillarde jalouse tapie à croupetons, occupée à chiquer toute la durée du jour, ça la dépasse que tu connaisses un rien de bonheur, elle l’aspire, le suce, le gicle en jet malodorant, l’urine au soir sous elle, ton jour qu’elle a bouffé ta lumière s’écoulent en filet sale vers la plaie, rejoignent le sang qui passe, des forêts, les dilutions de blue, ne se lave jamais, sent le bucle d’écorce, dit que si tu l’écoutes pour un peu quelque chose te dérange, qu’il faut apporter un poulet ou des œufs de caméléon.Je me cache en regardant, je fuis, où la cicatrice descend vers des bambous géants, à l’avant sur le pont, à l’autre extrémité de moi, en bas la source, les feuilles au friselis d’Asie, les chaumes qu’on ne traverse, l’humide règne de fées échevelées, et des camions qui s’échouent quand trop lancés leurs lames cassent, un mort toujours assis, mais pas de trop de personnes n’y vont dans ce bas-là, c’est que j’habite au bout comme les fous et les sorcières et que je vois et que j’écris à réserver la part de soi qu’il ne faut perdre, celle qui nous ente sur une pensée, la joie, ce qui serait la joie, de nous non l’utile mais le secret, je reste en elle la forêt malgré l’esprit le mauvais, qu’on puisse dire ceci cela et quoi quoi quoi, bien que je passe (à l’envers de tout).Un après-texte de Lamber Savigneux sur Les vents de l’inspire
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Ma vie au village – 15
[L’esprit du village, plus coriace que le djengui, se moque de mes brouillons et ricane dans les marges, ce nombreux dépassant la somme de nos dégoûts me dit tu ne fais rien toi l’antique coupable, l’inutile idiot des chemins] et quand sont les matins d’après la pluie debout dans son pantalon sale et les vapeurs de whisky, l’œil aussi émoussé qu’un couteau à trancher la gorge des porcs, il me regarde peiner : je ressens tellement cette ancienne fatigue héritée de l’errance quand nous sommes sortis de l’aqueuse nuit, il n’y avait pas de route, comment se put-il, mais un trait si fin qu’on se penchait, puis nous fîmes de part et d’autre des nids et quand on cesse de marcher on commence à se faire la guerre avec la parole puis avec les mains, avec la terre, on trouve alors quelqu’un à jeter dans l’oubli, un qui malgré revient sous une forme étrangère, il me contourne, je le conjure à coups de copies brandies à sa face, lui jette en sort tous mes fac-similés jusqu’au dernier poème, jusqu’au premier, le double, la gémellité, je dis : prends ça dans tes vieilles dents jaunies, mâche en ouvrant la bouche, savoure le goût du papier, en ton ventre c’est amer, je ne fais (rien) que passer.Djengui : esprit de la forêt chez les pygmées Bakas.

