Dans ce deuxième Voyage au Lexique, je continue d’explorer, en me gardant de les exploiter, les mots de Ma vie au village (in Journal de la brousse endormie) dont le nombre d’occurrences est significatif.
Bord
Près de quoi l’on se trouve sans cesse, qui pour n’être pas funèbre commence par un baiser, rapprochement d’embouchures lointaines. Mais les chairs s’écartent, encerclent toute distance et t’exilent aussitôt ; le mot louvoie par vent contraire.
au studio photo, elle, en robe blanche, lui qui se tient droit, contre la peinture : ciel, rivage, et stipes palmés de cocos, dans le fond : la ville, avec son canon, et nous qui, posons, graves, doux, pieds sur le lino — oubli du tirage, on demandera ce que nous faisions — puis après les chutes, le grand port marchand, où ne va personne, nous déambulons, d’abord, entre des maisons, toutes idéales ; ensuite l’on pousse, vers la frontière, pour dire qu’on a vu, cet un peu d’ici, et ce gris de mer, le noir des rochers, de gros éléphants qui, chassés, tombèrent, là au bord de l’eau
d’elle, nous, parlons tout un jour de pluie, d’anodine enfance, des tristes années — les coups, aussi, tombaient du ciel, de la main de demi-dieux, et leur bouche mordante, aux dents bien rangées : dehors les chiens, les impurs ; lui : tout quoi qui se dit : vrai, avant de comprendre : oh que non, trop tard (Éros, sa naïveté) — le toit de la case craquait sous les pins, entre la violence (alors sous terre) et la dévotion, de l’autre côté, lui se laissait faire, par un corps timide, autre que le sien, il vivait sans aventures, lui, il se souvient d’une grande nuit,
Sa clarté, Vénus, mince lame de verre, opposée à la rue, frontière, il le faut bien pourtant, le monde tout extérieur pénètre son salon, s’assoit, dessous ses doigts, le métal de sa paume usée, et du soleil à contresens aussi, parfois, qui la traverse, fait une ombre de la lumière, peut-être qu’on éprouve, malgré sa rudesse, une forme de paix, qu’on en ressort oiseau, d’une autre planète ‒ Vénus, d’aucun côté, ne se laisse entrevoir, ne livre qu’une image, qu’une excentricité banale, familière, à chaque jour son chapeau, petites mises en scène, des nuages de fleurs, dans un pot ;
Après six ans sur Blogger, nouveau véhicule pour Chemin tournant.
Quelques mots de Deleuze pour marquer ce changement…
La limite n’est pas en dehors du langage, elle en est le dehors : elle est faite de visions et d’auditions non-langagières, mais que seul le langage rend possibles. Aussi y a-t-il une peinture et une musique propres à l’écriture, comme des effets de couleurs et de sonorités qui s’élèvent au-dessus des mots.
Ces visions, ces auditions ne sont pas une affaire privée, mais forment les figures d’une Histoire et d’une géographie sans cesse réinventées. C’est le délire qui les invente, comme processus entraînant les mots d’un bout à l’autre de l’univers. Ce sont des événements à la frontière du langage.
Toute œuvre est un voyage, un trajet, mais qui ne parcourt tel ou tel chemin extérieur qu’en vertu des chemins et trajectoires intérieurs qui la composent, qui en constituent le paysage ou le concert.
Deleuze, CRITIQUE ET CLINIQUE, Les Éditions de Minuit, Avant-propos