Le multicouloir de la ville est à triple niveau, défiant cependant toute horizontalité du plan. De plus, chacun de ses degrés s’étage à sa manière, se répète en se modifiant, selon la variabilité de sa marge d’espace et de temps. Le second degré diffère en hauteur, de vue et de sonorité, des autres qui paraissent presque infiniment grands. Entre eux, l’intervalle est joué par les cadences des locomotions animales et de la marche humaine, la rumeur tumultueuse et le froissement des ailes. Les gens qui vont à ras de chaussée ignorent l’impact sur leurs corps d’une activité souterraine. L’étagement premier, nommé communément sous-sol, se présente comme multiplement subdivisé en époques, dont les plus lointaines échappent à la non-magmatique conscience ordinaire. La dernière, vulgairement nommée croute, à qui les gens qui vont sont reliés par la plante des pieds, transpercée par le multicouloir économique, est une peau scarifiée et le reposoir des poubelles.
Étiquette : Ville
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La ville est un multicouloir 2
Le vol en cercles des milans au-dessus de la ville a pour centre une proie que son œil isole. Le dessus de la ville est un couloir d’air qui monte et qui descend, où des cercles moins grands s’insèrent, tels ceux chaotiques des corbeaux blancs. L’humain est aussi proie dans le couloir central économique. L’image du cœur soi-disant de la ville est un abdomen d’araignée, tissant le fil diffus d’une errance non seulement permise, mais planifiée. Le plan de la ville révèle un multicouloir étoilé où tournent les taxis jaunes, comme au-dessus se resserre l’œil des milans noirs. La ville cartographiée montre donc un multicentre immobile, paisible si l’on exclut des maisons les drames de la conjugalité, de qui part son multicouloir et à qui il revient, image sur qui se calque un ventre à l’affut, ensemble producteur et dévoreur de biens.
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La ville est un multicouloir 1
La ville est un multicouloir, autant qu’une fenêtre, pour tous les gens qui vont et les automobiles. Les choses qui professent d’être liées par des racines, végétales ou de terre, en fer ou de béton, liées au lieu tournant autour d’elles, se trouvent chacune au centre de la ville, fin et commencement de son multicouloir. La ville est donc aussi multicentre immobile, qui contraste avec la fureur de ses déplacements, car l’arbre, l’herbe, les maisons, n’ont jamais aboli l’errance. Les humains, qui ne cessent d’arpenter ce multicouloir, ont aux bêtes, qui sur leurs jambes grêles ne vont pas non plus sans souffrance, interdit la divagation. Mais il en est, chats, poules nourries de peu, qui se dérobent à cette condition, ainsi que les espèces sauvages pour qui la ville n’est qu’un trou au sein des espaces nommés verts, comme elle l’est pour moi-même, bien que différemment.
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L’image de la ville 10
L’image peut être vue dans la chambre, si l’on fait appel à elle, sans sortir de la chambre ; il est aussi possible de la faire sortir de la chambre, en lui donnant une forme-image, déposée dans l’écrit, qui fait apparaitre une part de son inconnu. L’inconnu ne peut être manifesté en son entièreté, mais comme trou, mamelle, carré noir de la ville qui n’est pas sans lumière. Trou, dans l’écrit, devient alors fenêtre sur l’esprit de la ville. Lorsque le veilleur ou la réceptionniste lisent trou, se produit la troisième transformation de l’image. Dans la chambre du veilleur ou de la réceptionniste, l’image-trou révèle à l’esprit une part de l’inconnu de la ville. S’il y a transformation, c’est que d’une part s’opère une re-production de l’image, d’autre part que trou pour l’esprit du veilleur n’a pas nécessairement la même largeur que pour l’esprit de la réceptionniste. Chez l’une trou sera percée de lumière à travers le rideau, chez l’autre creux dans la terre ou déchirure de la peau. La troisième copie de l’image est multiple, ainsi qu’est nombreux le corps de la ville et son inconnu.
Toutefois, ayant laissé une part de lui-même, l’inconnu s’éloigne. En tant qu’entière ressemblance de la ville et de son image, il ne peut se résoudre à n’être dans la chambre que trou ou mamelle. Il s’éloigne cependant sans tristesse, tellement il reste encore, à la surface du carré, de fenêtres ouvertes et de rideaux tirés sur le côté.

©Josef Albers Hommage to the square Apparition
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L’image de la ville 9
Le trou, dans l’écrit, est l’inconnu de la ville et de son image. Mais trou est aussi une image, une image de la ressemblance de la ville. On produit dans l’écrit une image de l’esprit. Trou est une image de l’esprit de la ville, non la seule. Trou est corps de l’esprit de la ville. L’esprit de la ville est l’inconnu de son multicorps. Qu’un autre que moi, dans sa chambre à soi, écrive plutôt que la ville est un trou, la ville est une mamelle, mamelle est aussi bien que trou l’inconnu de la ville et de son image. C’est que l’image entrée par la fenêtre de sa chambre à lui n’est pas tout à fait la même, après 100 millisecondes, que celle qui est entré dans la mienne. Lui, re-produit cette image en donnant à son inconnu la forme-image mamelle, quand je lui donne la forme-image trou. Aussi bien mamelle que trou sont ressemblance de l’image du multicorps de la ville et l’esprit de la ville peut prendre autant de forme qu’il y a de fenêtres.

©Josef Albers Hommage to the square 1963
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L’image de la ville 8
Reproduire, ici, n’est pas servilement copier l’image archivée dans la chambre de la mémoire, chambre qui est un trou bien plus noir encore que la ville, mais la recomposer à partir de son ombre. L’inconnu de l’image, si fortement éprouvé, n’en demeure pas moins ressemblance la plus fidèle à l’image de ce que nous avons vu. Si l’image, sa matière, est en quelque sorte le corps de son inconnu, l’inconnu lui, est en tant qu’esprit de l’image l’esprit de ce que nous avons vu. Re-produire l’image de ce que nous avons vu sera lui rendre une matérialité, de telle sorte que l’inconnu soit plus fortement perçu, éprouvé, que son corps. La forme donnée dans l’écrit à l’image, à partir de son ombre, sera telle que l’inconnu, qui ne peut se disjoindre d’elle, sera plus sensiblement et intellectuellement perçu. Il s’agit de re-produire une forme qui soit, plus que celle de la matière de l’image, une forme-apparition de sa ressemblance.

©Josef Albers Hommage to the square Blue green 1950
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L’image de la ville 7
La seconde transformation de l’image consiste en une reproduction de sa première copie, quand elle n’est encore que l’image de ce que nous voyons par la fenêtre de la chambre, au bord de la nuit. Aussitôt que nous voyons par la fenêtre, l’image est dans la chambre. Dans la chambre se retrouvent imagés le carré noir du trou de la ville qui n’est pas sans lumière, la couleur du rideau et l’ombre de l’inconnu, ressemblance de l’image. Il ne faut que 100 millisecondes pour que ce que nous voyons devienne une copie de ce que nous avons vu, une image du passé. De la mémoire. Il faut des heures, des jours, voire des années, pour la re-produire, c’est-à-dire la transformer et la déposer dans la chambre de l’écrit ou du rêve, qui devient une fenêtre ouvrant sur son inconnu. Ou parfois n’est besoin qu’une infime fraction de temps pour écrire que je vois le trou de la ville, un carré noir à la surface orange du cerveau.

© Josef Albers Hommage to the square 1967
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L’image de la ville 6
L’inconnu, éprouvé par ces transformations successives, n’est plus qu’une ombre de l’image vue au seuil de ma chambre, le carré noir de la ville, le trou de la ville au bout du couloir, mais cette ombre ou plutôt telle manière d’ombre sur la page, est toujours ressemblance de l’image. L’inconnu est l’ombre de l’image, autant dire sa lumière ou plutôt telle manière de lumière dans la chambre, puis dans l’écrit. S’il ne se reconnait pas dans l’image, c’est que nous l’avons éloignée de lui, lui qui ne cesse pour autant d’être sa ressemblance et qu’aucune transformation ne peut vaincre. L’ombre, étant son inconnu, est plus meuble, mouvante, que la lumière, l’image n’est que changeante, selon la couleur du rideau. Ressemblance n’est pas copie que le temps pâlit.

© Josef Albers Hommage to the square : Greek island 1957
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L’image de la ville 5
L’image n’entre pas dans l’écrit par une fenêtre, on l’y dépose, mais elle fait de l’écrit une fenêtre, qui s’ouvre sur elle et son inconnu. Grâce à l’image déposée, l’écrit à son tour devenu fenêtre sur l’image conduit cette dernière, qui est une photo copiée, à des récepteurs organiques qui la traitent et la transforment au gré de leurs capacités. Ils peuvent tout aussi bien changer imperceptiblement la couleur du rideau, modifier le plan du trou de la ville, réduire ou intensifier sa lumière, jouer de sa ressemblance à l’inconnu. L’employée du jour ou le veilleur de nuit regardent par la fenêtre de l’écrit et font une lecture de l’image contenue. C’est la troisième transformation de l’image, la seconde étant sous leurs yeux.

© Josef Albers Hommage to the square : Amalgamating 1971
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L’image de la ville 4
On recherche l’inconnu, bien qu’il ne déserte jamais l’image. Il entre toujours avec elle par la fenêtre, quelle que soit la couleur du rideau. Ils descendent toujours ensemble dans la même chambre d’hôtel, à moins que celle-ci ne soit indisponible, par accident. Tous deux entrent même lorsque la ville est plongée dans le sommeil ou seulement l’obscurité. Étant tout entier conjoint au visible de l’image, l’inconnu ne se cache pas derrière elle, tel un amant honteux. Le veilleur de nuit peut tranquillement dormir ou lire durant son office. La réceptionniste peut abandonner ses fiches afin de rêver.

© Josef Albers Hommage to the square : beaming
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