puis tu somnoles un peu, adossé où le mort bredouillait les derniers mots d’une vie, la stupeur d’un pourquoi, l’innocence de la faute, objectant sa pureté, la candeur de son ignorance, et pleurait voyant ses moqueries passées, qu’il ne pourrait plus rire d’elles, que les gens ne trouveraient jamais les preuves d’une perversité, sa part fuyait, la douleur dans ses mots, tus même quand on le battait, qu’on pourrait t’imputer ce crime, puisque son dit mourrait dans tes bras, sans tomber sur le sol muet, froid, tu ressasses ce que le mort disait ses premières paroles tournoyant au-dessus du chaos, ses mots, à ce moment, la blessure, l’extirpaient du feu des multiples géhennes, Tiré, tu le croyais, épousant sa foi et son ironie, la quête encore alors que s’achève la route, qu’on ne tient plus aux promesses ; tu fais le tour de la cellule, vingt pas, non pour surprendre le jour, mais joindre l’autre bord de toi, te fier à la transmutation, à la réception du plaisir, vingt pas (un jet de pierre) dans le désordre, sortir d’une vieille housse les habits secrets, et t’en revêtir
-
Tirésias de nuit (23)
ainsi (parle ta voix frontalière) on se découvre, l’un étranger puis l’autre changeant, trans-formé, incertain, presque oublieux du soi d’avant, d’une image démodée, de son cadre ancien, dépassé ; tu respires ; la maigre charpente, les murs usés, le cela qui pèse malgré tout s’étire, tu cherches un plaisir, la terre sous des cieux troublés, une terre nouvelle, la forme d’un lieu, le large, pas le lové, ce qui clôt, s’enroule et qui désespère ; l’obscur ne t’effraie, ni la clarté, mais qui la professe, les parleurs sachant, toi tu ne sais rien que ton corps ouvert — quand les mouches dorment, l’air porte jusqu’ici le gluant des viandes saignantes, le vent poisse, rougie, empue le sommeil, la moitié de ce que tu penses, toujours une part inquiète, vibrionnante, qui ponctue le texte de tes fictions, rompt le continu des images, tu recommences l’unique scène, le détail qui emmène, ça ne va pas au bout, dedans, ressort, comme les mots d’un priant se parlant de lui-même, face au dieu fuyant, Éros dit souvent cette vie sans épilogue, sans une heureuse fin, le courage qu’il faut, le support des peines,
-
Tirésias de nuit (22)
quelqu’un-ci se terre, une balle dans le dos — sous un faible halo (l’ampoule pendille), à la mine, au bout de charbon, tu esquisses son corps mourant, ses yeux qui t’implorent de le regarder, s’en aller en toi, où l’on ne sait pas, et lui faire cortège de ta misère — cris, des brames dans le labyrinthe, cherchant le mort pour le tuer, le tuer encore, saisir au vol sa part de sang ; disputes, tout ça revient à son enfer, le silence sort, que tu gardais au ventre impur, en sa forme nouvelle offensant les dieux — tu pourrais reposer, tes yeux pourtant s’abiment ; Éros de son côté, sur son lit s’illumine, à penser repenser les trop brèves étreintes, refait les comptes du désir, et Vénus dort, mi-sereine, au fond de sa tristesse, attendant la vie ; les choses du dehors reprennent le dessus, on ne cherche pas le corps, là devant ta porte, qui entre, se trainant, mais ne saigne plus, coule entier, à rebours de toute gravité, dans les contours du visage ; tu réponds à son fin sourire de voleur — dors-tu, Tiré, quand le jeune homme s’éteint, qu’on trouvera beau, lavé, au bord du marécage —
-
Tirésias de nuit (21)
puis cette nuit entière qui te découpe, tu glisses dans le noir broyeur de squelettes, mangeur de mots, que trouent encore des phares, la brume des lampadaires, entre leurs cassures les voix de gens qui errent [fin de la séquence du jour] — sous ton drap délavé, l’odeur de ce qui se tait, que tu ne transpires, parmi les jacinthes le sommeil de l’eau ; te rassure une pluie légère, ses flocs sur le toit, dans le fond du seau, la lune qui se noie n’entre plus par les brèches, comme autrefois, quand tu pleurais, pour n’importe quoi, rien, t’endors-tu ainsi, le cœur à ce rien, le peu qui te reste, que tout près de toi murmurent les rhizomes et que des grenouilles ronchonnent — on entend le rêve soupirant des chiens, la tiédeur des tôles, et de temps en temps, par l’autre côté, une moto qui vient ; et des coups de feu ; un songe grotesque : tu cavales nu, une foule t’acclame, alors que t’enrobe l’usure du tissu pour contrer le froid — nouveaux coups de feu, ça court sur les sentes, toi, avec tes jambes tu irais très loin, jusqu’à l’Atlantique, à la nage jusqu’à Bioko, tu nagerais comme une jument, la tête hors de l’eau, à voir les étoiles les feux des cargos, les porte-conteneurs, leur chargement bleu, un pli de lumière ;
-
Chants pour Signare/Senghor
Un poème de Senghor, au tournant du chemin, pour commencer l’an 24 d’un siècle déjà grandement meurtri, vous souhaitant, lectrices et lecteurs de proches ou de lointains pays, ce qui revient ici au même, paix et lumière, autant qu’il vous sera possible d’en recevoir et d’en donner.
Musique : À l’ombre de tes ailes, Offrande du soir
courtesy of Jean-Paul Prat/Masal
-
Tirésias de nuit (16-20 reprise)
si peu, morceaux de langage, que la ville égorge, ingère, broie, d’ailleurs tu longes des abattoirs clandestins (odeur de bucle, sang séché), constamment sur la ville un nuage de mots (étiquetés), fantôme des voix d’en bas qui s’entrelacent, s’entretuent, ça gueule, toujours, plus haut, qu’on parle qu’on se taise, tu l’entends, et ne voudrais pas, la mère vagabonde inspecte encore le tas, sort des informités, déjections de termites, où se trouve ce qu’on espère trouver, en t’éloignant la phrase se répète, dans une langue claire, nouvelle, au plaisir de dire, à ses jeux — tu penses, derrière, la chambre distante, devant, un rat crevé qui semble rire, se moquer, l’enjamber, franchir ce qui ceint d’une gaine de fer, opprime, pas seulement toi, la terre, le désir d’habiter sans contraindre, le don d’exister, tu mesures aussi le retour à faire, l’obscurité, puis aller de nouveau, matin, dans le vide, son immensité, et dans sa jeunesse (si les ciels un jour pouvaient fendre, se déchirer), changer, tu soupires après jouir des nuances, sans trop y attendre (ta lucidité), et sentir la chair tout inoccupée, libre, providente, qui s’accorde enfin à ce nom caché, de toi que tu portes, gardes informulé, des lettres plutôt, des sonorités, jazz interne que tu musiques en tes entrailles, sur ta peau, entendu seul par les deux (tes amours secrètes) — on quête l’absence, la révocation, on rêve de fuir, de se dissiper et réapparaitre — ce mot, nom de toi, que t’écoutes chanter (parfois des comptines), tu l’oublies aussi ; vient le crépuscule, de chaque soir étrange, et ton pas plus lent, ton cœur plus inquiet, lors que les bâtisses se couvrent d’un voile, lingerie de mystère, rentrent leurs dessous, qui pendaient aux grilles où chient des lézards ; fin du midi, plaqué de fer, cours, Tiré, vers l’imprécis, les attouchements de la fraicheur, une confusion qui te libère, ça vit dans les pourtours ce que tu vois, jamais sur l’axe de tout, encore moins toi qui accélères, tes jambes au déclin du jour, à la peine, ça s’écrit avec des poussées d’échine (pas comme font les sexes, au lit, sous les buissons), puis tes membres se désarticulent, brusquement en l’air, brisent le tracé, la règle commune, ton maintien se tord, et les yeux grandissent, ta bouche s’entrouvre, fluide, suce le chemin, les pistes contraires — qui vient de face sent une peur, tu leur prendrais quelque chose, ne frôle personne, on te lyncherait comme volant des bites (pour en faire quoi) happant des flux sanguins — s’approche le bar, on t’y attend dans une niche, un coin, renfont qui pue l’urine le carbone, les coulures de bière, mais d’où l’on observe devant, et comme un traveling à l’écran, la bordure des rues car la lumière baisse, filant te change la durée, calme le temps, tes organes, le déhanchement, bientôt tu boiras du vin très sucré, suivi de liqueur, d’une giclée de crème ; Vénus sourit, on ne se dit rien, si tu le peux étends ton corps, au moins, tes pieds salis bien avancés, on se tient du même côté, et tes cuisses dépassent la table, les mains posées, pourquoi tu marches depuis l’aurore, des milliers d’années — et le sacrifice des bêtes — on regarde la crasse de la toile cirée, ses fissures, le sol à moitié lavé, où scintille l’éclair bruyant des réglettes, les écailles séchées d’enduit sur le bois, Éros raconte, l’air pincé, une passe ratée, près des poubelles, on se comprend au peu de mots, ça pleut, et parce qu’on déteste, la mère arrête la musique, sort du vin de derrière les fagots des Europes ou de l’Amérique, le sert, qu’on boit doucement, l’eau s’efface très vite ; à son tour chacun ne demeure en place, se déploie, revient, et Vénus dit : nos vies hésitantes, lente se redresse, triture son chapeau, annonce que dès lors n’en portera plus, tu le prends, le mets, sa couleur d’agrume, ne fait pas un genre, ta mâchoire épaisse l’ombre l’adoucit, l’alcool te relâche les dents serrées, tu voudrais dormir, aussi dors Tiré dit Éros, même un seul instant, une fraction du temps soustraite à l’abime, au trop dur désert, partout, aux fumées mordantes, qui nous oppressent, et à la vie même que le monde impose, dors, nos rêves tombent de si bas, d’une ile si lointaine ; on sent le corps de la ville, mais du dehors, sans qu’elle nous prenne, le corps de sa mort, la facticité, tout entrecoupe les pensées, on se redresse, ne voudrait pas leur coïncider (Éros : les mâles et les femelles), l’affaissement des yeux, le refus de se voir en face, aussi nus que nous d’un autre langage, la cause de notre épuisement, ce qu’on ne pourra jamais, déceler ni lire dans un seul regard, d’elles et d’eux un signe dévêtu de haine — les gens nous défilent, sur fond de typhus, de malaria, toussent et crachent entre les loupiotes ; on reste là, au centre du disque de poussière, tourmentés, d’extérieur languides mais plein d’insolence, dans les balayures de la fête ; on voit ; on voit : la surface de la ville sans dedans son dedans donc, ses galeries de sons, de clameurs, ne sachant que voir, plus assez de forces pour rêver, pour croire ; on voit : chacun circule dans les tunnels de son cerveau ; on se voit aussi l’un comme l’autre voit – puis on joue à parler se taire, la peau du monde toute ridée, un tombeau, une cavalière, douze oiseaux, verts, le jeu du loto — bientôt le dédale, dédale à refaire, pas ailleurs qu’en soi, là où s’accomplit la transformation, là où ça s’opère, hors des lieux connus — tu rentres, Tiré, dans ton corps non vu, sauf peut-être qu’avec ce chapeau, mais trop de sombres rues, la chaleur du vin, le tranchant de lune sur les restes d’eau, les yeux d’autrui tombant dans les forêts passées, les rivières défuntes, les tiens qui pointent le temps avant l’issue, l’itinéraire à la chambre, où ne s’abrite plus que ton rêve ;
-
Topographie sonore du quartier 6
Nocturne avec entrelacements d’appels à la prière
17/12/2023 04:58 Instant d’un matin
20/12/2023 06:32