Ayant apporté des modifications au texte, que je tronçonne malgré lui, je poste ici l’ensemble de la première « partie » (1-5), pour celleux qui voudraient en refaire lecture. Il importe d’y entendre la respiration d’un « personnage » qui marche dans la ville, il est vrai d’un pas saccadé, farouche, d’où cependant ressort l’acuité d’un regard, d’un désir, d’une pensée.
Ouvre, ferme tes yeux sur le ciel de lit, troué par le milieu, anus, bouche, tache qui grandit, frissons quand sur ta peau goutte une glaire de pluie — d’autres s’éveillent dans le ghetto — bouge aussi tes longues jambes de cheval, frotte le drap, de chaque pied, on entend déjà des prières, le jour ne passe ni les toits ou le semblant des fenêtres, déploie le corps, les gestes de la pensée, rapporte du sommeil un très vague bonheur, sens-le à l’endroit des cuisses — les porcs et les chiens fouillent les poubelles, tôt, des mots se combattent entre joie douleur ; toi, Tiré, sors après les rites, la toilette, l’eau si froide dans la bassine, huile le long de ta chair, plis qui frottent, coco sur le visage lisse ou beurre de karité, le son de la radio dans une chambre lointaine, la spasmodie du squelette des tôles, et longuement les mâles qui pissent, poussée de tes cheveux dont Vénus fera des tresses, hume encore avant que ne disparaisse (comme un fantasme dans les journaux) le désir, non contre une volonté d’en haut, mais un vœu qu’on s’octroie de faire ; bruits d’enfants sales, de vaisselle, toi, dessine, sur une page de ton carnet, la ligne courbe infinie, l’entrée du matin, sa lumière malgré le tourment : affronter dehors, l’addition des masses, sa candeur, son obscénité, le flou de l’image, la peine du cerveau (voir et transcoder), puis ventre vidé, s’assoir sur la couche, fixer rien devant, ne plus exister une seconde au moins (oblige à penser une impesanteur) — des bouts de paroles, des gamins qui vont, avise-toi, par le biais cassé du miroir, de la propre disparition des traces et du remords de la nuit ; joindre, recoller les hachures du temps, ce qui s’éparpille, malaise soudain, inconfort du sang, chaque aube creuse un puits au seuil de ta porte, un remugle au fond, empêche que tu sortes, te retient l’élan, vrai que tu hésites d’aller jusqu’au soir dans la crudité — on entend bourdonner l’instant, son pas lent qui traine parmi les murs, diverge du rêve véloce, quasi divin, tourne encore un peu, rattrape la main, humaine envers toi, suivant son destin, celle qui t’emmenait à la minutie, la surconcision, au précis réel, loin du jour, son indistinct, vite, presque tu cours au sein d’une ville, grande et claire, mais alors on se trouve à côté de soi (détails des recoins) l’inconnu te touche (et dans un brouillard les visages seuls, celui de la main), cherche un angle, te pousse, intemporellement, en cela une félicité, une certaine rondeur, la matière qu’on peut pénétrer, pas de doublure, de figuré, ni d’astreinte à poser le cadre, simplement tu vois, de l’œil dans ton ventre, après ce plaisir, tombe l’opacité ; tu voudrais garder la paume du rêve, sa caresse, l’impulsion, mets pourtant tes pieds sur la sente proche, glissante de boue, d’huile à la surface, de suppurations, marche de travers (le songe t’habite), d’abord sens tes doigts, les flaire (pourquoi), ou rassois tes fesses, avant de sortir — déflagre le chœur des grenouilles diurnes avec le soleil, un fracas d’odeurs, les lotus d’ici, la couleur crème, et des nénufars au jade brulant, ce revers sombre te mange le sexe, cette verge-qui dans ta tête même n’existe plus, ombre d’eux sous l’eau, leurs cercles fendus, sors avant qu’un trop-plein de mouches ; des graphes que font tes seins, qui naissent patiemment, te masse le plaisir du tissu léger, leurs crêtes érigées par les injections, boussoles tactiles choisissant le lieu, la place où le jour, sang sur le coton, va venir mourir, et tu reviendras — parfois ton long nez, en partant, s’élève, humant les distances, crâne renversé, alors comme si nu, grisé, tu te lances, les voutes tendues, en l’étroit chemin, l’arête fine autant que ton rêve grand dans la ville énorme, tu ne fermes pas, laissant tout derrière, gangue de ta jeunesse — oh Tiré, ton cul, tes jambes de cheval, l’équerre qui se trace, de la voie, de l’air, avec ta fierté, lèvres un peu pincées dont se moque Éros, ton élan superbe dans le premier plan, les bulles remontant des vases devant, l’odeur d’aquatique, d’hormone, de safran, jetée sur le vert, son grain qui s’étire, si noir si dense, doux contre ta peau, et pas d’humains qui te regardent — moment seul où passant ce gué rien n’abime cette brève joie — à suivre le trait ni vraiment de terre et ni vraiment d’eau, entre dix mille fleurs au bout de leurs mâts, qui s’ouvrent, dressées, et qui engloutissent des bourdons velus et de minces guêpes, fends le marécage, sa vapeur musquée — ça t’incise au front, le tranche, d’un coup, la contraction des opposés, ces alliances claniques d’espaces où tu vas, sans trop y aller, ta seule déviation, ton écart (multiple), tous les courts-circuits, les anciens tournants — te reste une longueur au centre de l’eau, avant que ça saigne, que tu jettes à terre des mouchoirs tachés, vite oh toi Tiré, les flots se referment, la vieille mer usée, les antiques barques dans ton cerveau, l’autre bord t’aspire, sa brutalité — les corbeaux toupillent sur les dépotoirs, dans un ciel vidé — tu montes les ordures et le sol glissant, semblant une bête, une bête soudain, sans une aide humaine, la ville à l’assaut, comme feraient les chiens (non plus des chevaux) pour un bout de viande, toi l’éclair seulement d’un morceau de peau réclamant son dû, désirant son bien, et tu te redresses, mais d’aucun côté, tous te bannissent, toi Tiré le rien, tes yeux en dedans, ton sourire de bête, le soleil si haut, tes chaussures rampent sur le goudron chaud, en bas l’élobi* referme ses cuisses ;
*Élobi : ghetto, « bidonville », souvent sur une zone marécageuse.

