Les longues pluies d’octobre (qui tendent à s’espacer, présage d’une arrivée prochaine de la saison sèche), s’alliant aux « choses » de la terre ou aux fabrications humaines, font parfois varier leur musique. Ici, frappant la toiture tôlée d’un abri, de grosses gouttes malicieuses s’adonnent à la percussion.
se retrouve, sous des arbres, seul, autour un dépotoir de bouteilles, du bois fiché, dans le sable, qui blesse, des creux laissés par de frais noyés, trainés là pour que ne gonflent, trop vite, au plein soleil, rêve durant, quelques secondes, à l’amour, à ses entailles, sur ses doigts, l’odeur des cigarettes et du secret, ravir le souvenir aux hachures du temps — rentre, par le bord froid de l’eau, dans le regard du jour inquiet, pas d’oiseaux, mais des soupirs de chiens qui dorment ; frémissent certains plis du corps, leur proche mémoire, de l’instant, sans verdict, sans peine
Vénus nous sourit, on avise des pêcheurs, les pirogues, qui pénètrent l’eau, de côté le soleil, menteur — Tiré tire ses jambes, dedans, sur le canapé — elle dit que lui dit aux gens, qu’on ne fait que passer, qu’on changera peut-être, encore, de maison — et toi, ta nuit comment, fébrile, odorante, âpre, belle, rêveuse, turpide aux uns et sans promesses, vagabonde ; mangeons, avec le chaï, tiède, une friture rance, il raconte les insectes gris, cognant l’unique néon, et la surveillance, le sale gout de bière, jusqu’à se lever, dans le petit froid, se suivre — à distance
lui — l’un des trois, nous de retour — tandis qu’elle se douche, se verse l’eau qui graisse, devant la mer, sachant déjà que nous ne l’aimerons pas de cette manière, qu’il faut la prendre par le côté, hors du cadre, dans son débord intime, sa fuite, alors qu’elle ne le peut, prisonnière des terres, il ne contemple pas, ni cherche que ça lui dise, ce non-livre, un trou, comme l’or, là-bas, l’utopie du père, qui rentrait, poumons cramés, par le gravier, la poussière, fouettait l’amour, le fragile enfant — ce bruit, ce bruit, de revenant, le temps peut-être, qui se lasse de nous-mêmes,
couvrant, bientôt, le jour futile, la nuit s’approche par derrière, alors que faire, de lui qui meurt, rentre le corps, les bestioles et les vers, dans le sable, aussi, une fois les lampes allumées, elle nous serre, et quoi du temps juste passé, de cette vie, trop quotidienne, on reste autour de la lumière, chacun de nous dans ses pensées, le trou de soi qui se transfère, en des images, sur les murs, le cinéma de la mémoire, le cerveau avec ses histoires, son délire préhistorique — l’air diffuse, épais, le transpir de marins qui passent, et sur l’ennui de nous l’éclat de la lune grasse
Éros devant la mer — vient quelqu’un, qui s’éloigne, dans sa part de temps, inconnue, de lui-même, ne sachant, qu’il va, dans son propre temps, qu’Éros lui voudrait connaitre, à chaque fois s’éteint, trop tôt, la promesse, du corps, d’un visage, qui passe au bord de l’eau, des vagues temporelles sans regarder le fond, ni le possible de, la surface du vent
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l’autre ne vit à hauteur de soi, chacun ne parcourt que sa peau, le paysage de ses coupures, le cratère des boutons — très souvent, dit Vénus, dans l’amour, personne ne voit
d’en haut, la colline, cette longue surface grise de l’eau, rayée verticalement par le souvenir d’un arbre, au loin, très loin quelques bateaux, qui nous ignorent, pleins du sang de la terre ou de pacotille chinoise, il se peut que poussent des fleurs, sur la pente, des fleurs avec des yeux noirs — de là, d’où l’on se tient, on ne voit que l’eau, grise
on revient se rendort dans la case muette, rassurés qu’à l’entour les sons, grenouilles crapauds de mer, et ce ronflement de machine-avant, machine-arrière, le branle des premières autos, l’odeur soudaine de citrus et de peau, d’eau calme entre les cuisses, le jour qui point, se dresse hors des chiffons, Babylone l’océan, son ennui de vivre autrement, la vieille loco du chemin de fer, le vieux tronc où l’on s’assoit, sa plage puante, ses poubelles, des oiseaux dans les cocotiers qui chantent, on voudrait ne penser qu’à rien, et que la violence s’efface, la fatigue aussi, nôtre, antique, plus âgée que le temps, tout, qui ne disparait qu’en un même regard, approché sur la route, où l’on va, doucement, en gardant ses promesses, le peut-être qu’un jour, mais l’usure, de soi, de ce monde-là, on marche à pas de chat, sur le sommet d’un mur, dans la ville se dire, allons au bout du jour, parmi les rues, les boutiques, sous le tissu, sans un sourire, aventurer sa main, manger un quelque-chose, du peu, avant de revenir
la pluie lave tant la nuit qu’elle devient noir réglisse, ses gouttes ploquent sang le sol les surfaces, percent la vitre du temps, l’enduisent de sa graisse, elle si forte qui rabat le vent, si grand, tient le large en ses mains de pluie, étouffe le bruit non sien, la ville la mer on sous trois-cent-mille tonnes de silence, un dernier floc, le trou, l’obscurité mouillée qui nous aspire, comme au village des orpailleurs, le père descendait, avant que l’on s’exile, toujours plus, se courbait au fond, dans la boue, creusait, le trou, pour des grammes de rien, sucé jusqu’au front, tété par la terre — il fallait raser tout un chien pour vaincre les eaux — on tirait le volet sur nous, là le ciel s’éventre, livre ses boyaux, d’une autre manière, bien que l’on ne sache si l’on vit encore ou que l’hébétude, ou que la noyade, du vent, des lucioles, le renversement, la lourdeur des mots — chien nu ne rompt pas les flots, dit Vénus qui sort, et puis ça s’arrête, dégouline un peu, on part ramasser plein de poissons morts et des écrevettes —
un ciel plaqué de fer la tôle le jour humide sans trace des avions sans rayures d’oiseaux voute plane contre elle notre perplexité rien qui ne la sépare de ce bas gris fumée si lent si presque inerte sauf un trait qui s’incline sur quoi vont des bateaux de grands voiliers parfois que l’on devine et d’épaisses nuées un trop-plein de menaces sous la coupe du vent mais ne bougent ici que le peu de nous-même le désœuvré de soi tremper ses pieds dans l’eau qui se démène, plus grise que le haut, un bandeau sur la page, un livre inexistant, ça nous dit pas grand-chose, sauf qu’on pourrait partir, sortir de cette poisse, de tout cet engluement, quand nous prend le chagrin, la pesanteur du temps, la vague, vague, vague vague, qu’une pirogue fend le sable ses veinules son pelage de bête étendue sur le flanc l’amas noir des rochers le bois flotté flottant dans l’ombre dense oisive sous les arbres comme un corps de noyé des maisons que l’on voit derrière qui nous patientent le calme malgré tout quand on rentre le soir —
Éros s’endort, corps sur nuit, lune entière, et chevaux marins, le premier rouge, le second vert, d’autres bistres, leurs cavaliers, barbares, la tête hors du flot, des papillons nageant, au milieu du plastique, entre les déjections, des huiles de surface, et des cadavres au fond, les décombres d’une ville antique, Éros dort, Éros s’agite, crawle dans sa sueur, brasse sur les plis du drap, fuyant un poulpe-drone et son œil multiple, la vrombure des hélices, alors que vient d’en bas, un banc fantasmatique de carrelets géants, il court le long d’une rue, d’une ville inhabitée, sous un ciel rose bonbon, et des nuages pers, en direction de rien, retourne sur lui-même, à l’entrée d’une boutique, le bruit que cette eau fait, de choses qu’une main froisse, des sachets en papier, et cette odeur du vent, et ce gout de crevette, là juste au bout des doigts contre sa bouche ouverte, ses jambes qu’il replie, le verre noir de suie, l’air ivre de pétrole, sur la route les gens repassent, ce bruit, un bruit de plainte, le cri des pêcheurs
Après Éros dans et hors de son lit, Vénus en son salon et Tirésias de nuit, vous est offert en supplément Éros au bord de l’eau. Les trois, ayant quitté la ville, se retrouvent sur le littoral atlantique.
Saïd Zekri (détail)
entré par l’anse, mouvemente, brouille, un bruit d’abord plus en vue qu’en écoute — laisse l’avant (rue-chambre se déficèlent) — il t’emporte, si neuf, te conduit, mais l’oubli, la peur de lancinent — au premier sommeil, avec ce bruit, Éros rêve la maison, l’ancienne, toute de terre qui resplendissait, au-dessus d’où l’on passait, un nuage (comment dire mieux), la granulosité du mot ; cela revient, et le regret : pas assez joui, frissonné des instants — maintenant ce bruit, son temps qui plusieurs, rapporte aussi le reste d’une vie, toujours intérieure, aux secondes ;
le même bruit qu’on voit, qu’on entend : l’image-son qui t’obsède l’esprit, te prend, quand laissent les maux de ventre, sinon on envoie tout au caniveau ; Éros, titubant, se lève, en tête la maison, vraie mais déshabitée, produit encore son effet dans le corps, le cerveau et s’ajoute au bruit, réflexion — le retour, cette joie-victoire, d’un jour au moins, d’une heure, sans la sauvagerie du monde, le seuil brillait du couchant, sur les chaussures, le ciment et de paisibles mouches — l’image s’adjoint le vent, Éros sort, marche loin, revient, regarde les corps beaux de mer,