tu gardes assez de mémoire pour aller, loin, n’importe où, sans lumière ; et l’œil à tout, aux angles, à l’arrière, les fruits colorés sur des charrettes à bras, les décoctions amères, sombres, visqueuses, de bogues ou du cuir des arbres, les creux du sol mouillé (ruptures), les tenues de police (oubli de ton identité), quoi qui diffère d’hier, que ça casse, un peu avant, un peu après, le moment, que l’averse trempe le décor, va au bout de toi, maintenant, encore, obscur Tiré qui voit plus que tout, peu en soi sauf un trait de joie, de bonheur, si parait claire la renaissance (et sans te confondre, quelqu’un dit bonjour), le film se poursuit, ne racontant rien (hors les deux, pas d’histoire) ; mais une faiblesse qui s’insinue, dans la raucité de la voix, à l’épigastre, et puis le ventre un peu gonflé, que tu fais l’effort de rentrer, les fesses qui sortent trop, l’objet serré — ça te rappelle les poses, où pour la galerie familiale, on plaçait sur le bord, forme noire baissée, ton anormalité — dans le cadre (quand devient-on, à force de s’imaginer), des fois tu sautes ta respiration, changeant de rue sans raison, ou parce que l’éclairage grisonne mieux — en des endroits — sur les façades des vraies maisons, entre les fils électriques, tortillonnés sous les nuages, de maigres branchages, contre la cire usée, rêche, des feuilles de gommier, qui se violacent comme un sphincter, quelquefois une couleur inattendue peut te séduire (tu dis : ne pas se fatiguer, s’étourdir, dans du moche, de la laideur), sinon tu restes à ras de terre, de bitume crevé, au niveau des poubelles, du reflet des plastiques ;
Étiquette : Vie
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Tirésias de nuit (8)
Afin d’en rendre la lecture moins longue, l’ensemble du texte a été divisé en 5 « parties » et chaque « partie » en 5 paragraphes ; chacune des parties sera reprise à son terme. Cependant, pour qui voudra se perdre avec Tirésias dans le dédale de la ville et de sa nuit, sans oublier toutefois de respirer, la « totalité » (ouverte) du poème sera donnée à l’issue de la publication des 25 paragraphes.
circulation sur le devant ‒ en nocturne les sons te ceignent plutôt, t’enserrent mais doucement, flottent sur le terreux sommeil, font lorsqu’on se réveille presque douter de soi ‒ qui emporte à coups de klaxons jaunis la rouille des gens, l’oxyde du temps, les destinations que l’on crie, les paroles clouées dans les gorges, au milieu des corps mécaniques, qui te sentent très étrange, tu te sens plus étrange, trouble, encore que dans la chambre vide, seul, quand on dirait que tu voles, brièvement, sur le monde ou que tu viens d’un autre pays semblant pourtant le même ; au fond de l’atelier-boutique tu faisais des chapeaux, des masques avec les chutes, des sortes de kimonos, en carré de doublure, blanche ou verte où sous les apparences, rien n’occupait sa place, en toi et au dehors, durant les heures par terre, qui s’habillaient de la longueur des routes, la pédale encore luisante d’une machine à coudre, un pied dessus qui la lançait, l’aiguille pointant le drap et toute la clientèle, jamais tu ne les voyais, pas plus que ce matin les fantômes assoupis, sur les banquettes, dans les voitures ou le train, la figure des passants qui se façonnent, tu t’en souviens, l’air de sortir toujours un mort du frigidaire, les devantures aussi (sauf celle du salon), tellement identiques, fatiguées, vitreuses ;
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Tirésias de nuit (1-5 reprise)
Ayant apporté des modifications au texte, que je tronçonne malgré lui, je poste ici l’ensemble de la première « partie » (1-5), pour celleux qui voudraient en refaire lecture. Il importe d’y entendre la respiration d’un « personnage » qui marche dans la ville, il est vrai d’un pas saccadé, farouche, d’où cependant ressort l’acuité d’un regard, d’un désir, d’une pensée.
Ouvre, ferme tes yeux sur le ciel de lit, troué par le milieu, anus, bouche, tache qui grandit, frissons quand sur ta peau goutte une glaire de pluie — d’autres s’éveillent dans le ghetto — bouge aussi tes longues jambes de cheval, frotte le drap, de chaque pied, on entend déjà des prières, le jour ne passe ni les toits ou le semblant des fenêtres, déploie le corps, les gestes de la pensée, rapporte du sommeil un très vague bonheur, sens-le à l’endroit des cuisses — les porcs et les chiens fouillent les poubelles, tôt, des mots se combattent entre joie douleur ; toi, Tiré, sors après les rites, la toilette, l’eau si froide dans la bassine, huile le long de ta chair, plis qui frottent, coco sur le visage lisse ou beurre de karité, le son de la radio dans une chambre lointaine, la spasmodie du squelette des tôles, et longuement les mâles qui pissent, poussée de tes cheveux dont Vénus fera des tresses, hume encore avant que ne disparaisse (comme un fantasme dans les journaux) le désir, non contre une volonté d’en haut, mais un vœu qu’on s’octroie de faire ; bruits d’enfants sales, de vaisselle, toi, dessine, sur une page de ton carnet, la ligne courbe infinie, l’entrée du matin, sa lumière malgré le tourment : affronter dehors, l’addition des masses, sa candeur, son obscénité, le flou de l’image, la peine du cerveau (voir et transcoder), puis ventre vidé, s’assoir sur la couche, fixer rien devant, ne plus exister une seconde au moins (oblige à penser une impesanteur) — des bouts de paroles, des gamins qui vont, avise-toi, par le biais cassé du miroir, de la propre disparition des traces et du remords de la nuit ; joindre, recoller les hachures du temps, ce qui s’éparpille, malaise soudain, inconfort du sang, chaque aube creuse un puits au seuil de ta porte, un remugle au fond, empêche que tu sortes, te retient l’élan, vrai que tu hésites d’aller jusqu’au soir dans la crudité — on entend bourdonner l’instant, son pas lent qui traine parmi les murs, diverge du rêve véloce, quasi divin, tourne encore un peu, rattrape la main, humaine envers toi, suivant son destin, celle qui t’emmenait à la minutie, la surconcision, au précis réel, loin du jour, son indistinct, vite, presque tu cours au sein d’une ville, grande et claire, mais alors on se trouve à côté de soi (détails des recoins) l’inconnu te touche (et dans un brouillard les visages seuls, celui de la main), cherche un angle, te pousse, intemporellement, en cela une félicité, une certaine rondeur, la matière qu’on peut pénétrer, pas de doublure, de figuré, ni d’astreinte à poser le cadre, simplement tu vois, de l’œil dans ton ventre, après ce plaisir, tombe l’opacité ; tu voudrais garder la paume du rêve, sa caresse, l’impulsion, mets pourtant tes pieds sur la sente proche, glissante de boue, d’huile à la surface, de suppurations, marche de travers (le songe t’habite), d’abord sens tes doigts, les flaire (pourquoi), ou rassois tes fesses, avant de sortir — déflagre le chœur des grenouilles diurnes avec le soleil, un fracas d’odeurs, les lotus d’ici, la couleur crème, et des nénufars au jade brulant, ce revers sombre te mange le sexe, cette verge-qui dans ta tête même n’existe plus, ombre d’eux sous l’eau, leurs cercles fendus, sors avant qu’un trop-plein de mouches ; des graphes que font tes seins, qui naissent patiemment, te masse le plaisir du tissu léger, leurs crêtes érigées par les injections, boussoles tactiles choisissant le lieu, la place où le jour, sang sur le coton, va venir mourir, et tu reviendras — parfois ton long nez, en partant, s’élève, humant les distances, crâne renversé, alors comme si nu, grisé, tu te lances, les voutes tendues, en l’étroit chemin, l’arête fine autant que ton rêve grand dans la ville énorme, tu ne fermes pas, laissant tout derrière, gangue de ta jeunesse — oh Tiré, ton cul, tes jambes de cheval, l’équerre qui se trace, de la voie, de l’air, avec ta fierté, lèvres un peu pincées dont se moque Éros, ton élan superbe dans le premier plan, les bulles remontant des vases devant, l’odeur d’aquatique, d’hormone, de safran, jetée sur le vert, son grain qui s’étire, si noir si dense, doux contre ta peau, et pas d’humains qui te regardent — moment seul où passant ce gué rien n’abime cette brève joie — à suivre le trait ni vraiment de terre et ni vraiment d’eau, entre dix mille fleurs au bout de leurs mâts, qui s’ouvrent, dressées, et qui engloutissent des bourdons velus et de minces guêpes, fends le marécage, sa vapeur musquée — ça t’incise au front, le tranche, d’un coup, la contraction des opposés, ces alliances claniques d’espaces où tu vas, sans trop y aller, ta seule déviation, ton écart (multiple), tous les courts-circuits, les anciens tournants — te reste une longueur au centre de l’eau, avant que ça saigne, que tu jettes à terre des mouchoirs tachés, vite oh toi Tiré, les flots se referment, la vieille mer usée, les antiques barques dans ton cerveau, l’autre bord t’aspire, sa brutalité — les corbeaux toupillent sur les dépotoirs, dans un ciel vidé — tu montes les ordures et le sol glissant, semblant une bête, une bête soudain, sans une aide humaine, la ville à l’assaut, comme feraient les chiens (non plus des chevaux) pour un bout de viande, toi l’éclair seulement d’un morceau de peau réclamant son dû, désirant son bien, et tu te redresses, mais d’aucun côté, tous te bannissent, toi Tiré le rien, tes yeux en dedans, ton sourire de bête, le soleil si haut, tes chaussures rampent sur le goudron chaud, en bas l’élobi* referme ses cuisses ;
*Élobi : ghetto, « bidonville », souvent sur une zone marécageuse.
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Tirésias de nuit (6&7)
ça vient s’amasser, dans le quoi, l’esprit, quand se met la ville en face de toi, pas de la mémoire, qui dort, non, des restes d’humeurs, de mucosités, et des flashs de joie, celle de ton corps avant de connaitre, le douteux savoir, mais avec aussi la fatigue nerveuse de l’enfance, les pensées qu’on n’y arriverait pas, à ce bord de l’eau, l’endroit où la vie passerait immobile ; là-haut les autos vont à leurs affaires sans te regarder, et ton père ta mère tu ne vois jamais leurs visages dedans, les autres non plus, défilant ailleurs — ailleurs qu’en tes yeux, qui te font grand comme cette ville et ses rues-veines entre des seins nombreux tendus, par la douleur, vers le ciel d’une bête couchée sur le dos — faces sous filtre d’ennui ; et toi ta peur d’oiseau à terre, au sortir du trou, quand le bruit sur-le-champ te baise, outrage le refrain que tu pleures au-dedans (une complainte d’amour et de guerre) parfois en même temps que l’onction des mains, la fragrance de l’huile (pointe de coumarine) ; bruit de sécateur, de trancheuse moderne, qui sépare les mots, les stances de l’histoire d’un amour pas vécu, tu ne peux plus penser, comme eux, dans les autos, ou ceux sur les trottoirs (souvent leur absence) qui mâchonnent en passant l’oubli du devoir-faire, ce fracas te délivre de ta pauvre intention, ne pas rester en bas à détailler les plis d’un corps non voulu et le nouveau qui vient, tu marches pour toi-même, transparent, souverain, en n’importe quel sens (de toutes leurs manières Éros et Vénus t’attendent, chez Marcelline ou aux enfers) ;
Modifié le 02/11/23
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Tirésias de nuit (4)
des graphes que font tes seins, qui naissent patiemment, te masse le plaisir du tissu léger, leurs crêtes érigées par les injections, boussoles tactiles choisissant le lieu, la place où le jour, sang sur le coton, va venir mourir, et tu reviendras ‒ parfois ton long nez, en partant, s’élève, humant les distances, crâne renversé, alors comme si nu, grisé, tu te lances, les voutes tendues, en l’étroit chemin, l’arête fine autant que ton rêve grand dans la ville énorme, tu ne fermes pas, laissant tout derrière, gangue de ta jeunesse ‒ oh Tiré, ton cul, tes jambes de cheval, l’équerre qui se trace, de la voie, de l’air, avec ta fierté, lèvres un peu pincées dont se moque Éros, ton élan superbe dans le premier plan, les bulles remontant des vases devant, l’odeur d’aquatique, d’hormone, de safran, jetée sur le vert, son grain qui s’étire, si noir si dense, doux contre ta peau, et pas d’humains qui te regardent ‒ moment seul où passant ce gué rien n’abime cette brève joie ‒ à suivre le trait ni vraiment de terre et ni vraiment d’eau, entre dix mille fleurs au bout de leurs mâts, qui s’ouvrent, dressées, et qui engloutissent des bourdons velus et de minces guêpes,
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Tirésias de nuit (3)
vite, presque tu cours (percevoir reçu, étal, personnes louches) au sein d’une ville grande et claire, mais alors on se trouve à côté de soi (détails des recoins) tu sens que l’inconnu te touche, seuls les visages dans un brouillard y compris celui de la main, le sien, cherche un angle, te pousse, intemporellement (en cela une félicité), une certaine rondeur, la matière qu’on peut pénétrer, pas de doublure, de figuré, ni d’astreinte à poser le cadre pour représenter, simplement tu vois, de l’œil dans ton ventre, bien qu’une question, qu’après ce plaisir, tombe l’opacité ; tu voudrais garder la paume du rêve, sa caresse, l’impulsion, mets pourtant tes pieds sur la sente proche, glissante de boue, d’huile à la surface, de suppurations, marches de travers (le songe t’habite), d’abord sens tes doigts, les flaire (pourquoi), ou rassoir ses fesses, avant de sortir ‒ déflagre le chœur des grenouilles diurnes avec le soleil, un fracas d’odeurs ‒ les lotus d’ici, la couleur crème, et des nénufars au jade brulant, ce revers sombre te mange le sexe, cette verge-qui dans ta tête même n’existe plus, ombre d’eux sous l’eau, leurs cercles fendus, sors avant qu’un trop-plein de mouches ;
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que la vie semble morne
Peut-être au Japon, mais pas plus d’une ou deux semaines. Zoé rapporterait des peignes, des kilos d’ornements. On manque de fantaisie, que la vie semble morne ‒ quoi nous retient, les us, des habitudes qui façonnent, rempart contre le destin, le voisinage de la mort, ou rien. On fait du bruit, sur le trottoir, ici-même, dans les maisons, allant de place en place d’un deuil continuel, d’un théâtre face aux défunts. On trottine au son des trompettes, de chœurs mécaniques et des sermons rageurs envers les possédés que patiente la colère divine ;
Vénus en son salon #45
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à l’adresse de la nuit qui vient
L’horizontal, la vie qui passe, et le travers, les déclivités, du corps réel ou fantomatique, troublé, l’esprit en ses aller-retours, d’un rien à de petites choses, les entrecoups, la rue, encore la vie qu’on mène, contre soi, la clôture, les amours, Vénus tresse des mots dans sa tête, Éros s’assoit dans un coin, quelqu’un se penchant sourit, laisse de la buée sur les yeux, on y cherche les plis du passé et des traits communs, un point même microscopique pour sauver le jour, parler à l’adresse de la nuit qui vient ‒ et quoi dire de nous, d’elle ‒ trouver la place où s’endormir ;
Vénus en son salon #40
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l’inquiétude des bêtes
On aime ces dévers, où gite une vie prudente, que personne ne voit, ces figures du côté qui penche, nous incline. En vivant l’inquiétude des bêtes dans leurs trous. La façon dont elles causent aussi, le verbe sous le masque des futilités, comment elles écoutent jusqu’à perte de son. Vénus dit la tanière en parlant du salon ‒ plutôt pour se moquer de toute l’obscurité mise derrière les façades. Leurs faux-airs de clarté. Les gens ignorent habiter pareillement sous la terre. Nous d’emblée on préfère le bas, l’enfoui, le caché, Vénus dit encore chérir la lumière.
Vénus en son salon #38
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trop près des tinettes
On vivote, corps défendant, dans les arrière-cours de l’imaginaire, le nôtre et celui du commun, mais trop près des tinettes. D’où le détour, l’écartement. Un intervalle de fréquence. À toujours se mouvoir sur le bord des gens, sans qu’affleure la distance. Tirésias parlerait d’exercice clownesque, quand d’un pas de côté on voit une chose étrange au milieu du désert, le cœur de l’autre, son rire féminin et sa haine secrète, la peur de vieillir seul dans les relégations. On se retrouve au moins loin d’un public idiot. Vénus dit : tu ressasses, qu’on fait partie du cirque ‒
Vénus en son salon #31