Cameroun-Gambie : 90’+1

Serge Marcel Roche
— plus qu’une heure ou deux, le cri des muezzines, voix rauques, amplifiées, qui strieront le ciel ; que l’aube cruelle, troublée te dévoile, mi-paré mi-nu, sans bien reconnaitre ton corps, ton visage, dressant l’inventaire, lambeaux arrachés à l’opacité, des bouts de ténèbres, squames d’ambigu, qui vont au ruisseau, se mélangent à tout, fèces, eau de vaisselle, surnagent les pluies — quand de l’extérieur (le monde confus), tombe un peu de clair sur le miroir, tu ne te vois plus, tes yeux te possèdent, il faudra partir, et partir dis-tu à partir de toi, du déchirement d’anciennes gravures, défaire ton image, te recevoir — l’élobi s’éveille, qui n’a pas dormi, ni toi et le mort, sauf quelques poussins dans leurs nids flottants sur la pourriture, les excréments, dors-tu maintenant que le verbe ami, en te séparant, fragile, te libère, que nait de ton ventre un tout nouveau dit, le dit de ton corps, du corps de toi, et qu’importe, Tiré, si l’on ne t’écoute, qu’on ne le voit, les sexes-lotus embaument le temps, prennent la traverse, chacun solitaire, dix-mille, vingt pas mais quelle importance, tu entends les notes d’un jacana, hâtives, perplexes, ouvre, ferme Tiré, tes yeux, ne sors pas — toujours, les mêmes chiens gueulent contre la nuit
Fin
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Métiers ambulants
puis tu somnoles un peu, adossé où le mort bredouillait les derniers mots d’une vie, la stupeur d’un pourquoi, l’innocence de la faute, objectant sa pureté, la candeur de son ignorance, et pleurait voyant ses moqueries passées, qu’il ne pourrait plus rire d’elles, que les gens ne trouveraient jamais les preuves d’une perversité, sa part fuyait, la douleur dans ses mots, tus même quand on le battait, qu’on pourrait t’imputer ce crime, puisque son dit mourrait dans tes bras, sans tomber sur le sol muet, froid, tu ressasses ce que le mort disait ses premières paroles tournoyant au-dessus du chaos, ses mots, à ce moment, la blessure, l’extirpaient du feu des multiples géhennes, Tiré, tu le croyais, épousant sa foi et son ironie, la quête encore alors que s’achève la route, qu’on ne tient plus aux promesses ; tu fais le tour de la cellule, vingt pas, non pour surprendre le jour, mais joindre l’autre bord de toi, te fier à la transmutation, à la réception du plaisir, vingt pas (un jet de pierre) dans le désordre, sortir d’une vieille housse les habits secrets, et t’en revêtir
ainsi (parle ta voix frontalière) on se découvre, l’un étranger puis l’autre changeant, trans-formé, incertain, presque oublieux du soi d’avant, d’une image démodée, de son cadre ancien, dépassé ; tu respires ; la maigre charpente, les murs usés, le cela qui pèse malgré tout s’étire, tu cherches un plaisir, la terre sous des cieux troublés, une terre nouvelle, la forme d’un lieu, le large, pas le lové, ce qui clôt, s’enroule et qui désespère ; l’obscur ne t’effraie, ni la clarté, mais qui la professe, les parleurs sachant, toi tu ne sais rien que ton corps ouvert — quand les mouches dorment, l’air porte jusqu’ici le gluant des viandes saignantes, le vent poisse, rougie, empue le sommeil, la moitié de ce que tu penses, toujours une part inquiète, vibrionnante, qui ponctue le texte de tes fictions, rompt le continu des images, tu recommences l’unique scène, le détail qui emmène, ça ne va pas au bout, dedans, ressort, comme les mots d’un priant se parlant de lui-même, face au dieu fuyant, Éros dit souvent cette vie sans épilogue, sans une heureuse fin, le courage qu’il faut, le support des peines,
quelqu’un-ci se terre, une balle dans le dos — sous un faible halo (l’ampoule pendille), à la mine, au bout de charbon, tu esquisses son corps mourant, ses yeux qui t’implorent de le regarder, s’en aller en toi, où l’on ne sait pas, et lui faire cortège de ta misère — cris, des brames dans le labyrinthe, cherchant le mort pour le tuer, le tuer encore, saisir au vol sa part de sang ; disputes, tout ça revient à son enfer, le silence sort, que tu gardais au ventre impur, en sa forme nouvelle offensant les dieux — tu pourrais reposer, tes yeux pourtant s’abiment ; Éros de son côté, sur son lit s’illumine, à penser repenser les trop brèves étreintes, refait les comptes du désir, et Vénus dort, mi-sereine, au fond de sa tristesse, attendant la vie ; les choses du dehors reprennent le dessus, on ne cherche pas le corps, là devant ta porte, qui entre, se trainant, mais ne saigne plus, coule entier, à rebours de toute gravité, dans les contours du visage ; tu réponds à son fin sourire de voleur — dors-tu, Tiré, quand le jeune homme s’éteint, qu’on trouvera beau, lavé, au bord du marécage —
puis cette nuit entière qui te découpe, tu glisses dans le noir broyeur de squelettes, mangeur de mots, que trouent encore des phares, la brume des lampadaires, entre leurs cassures les voix de gens qui errent [fin de la séquence du jour] — sous ton drap délavé, l’odeur de ce qui se tait, que tu ne transpires, parmi les jacinthes le sommeil de l’eau ; te rassure une pluie légère, ses flocs sur le toit, dans le fond du seau, la lune qui se noie n’entre plus par les brèches, comme autrefois, quand tu pleurais, pour n’importe quoi, rien, t’endors-tu ainsi, le cœur à ce rien, le peu qui te reste, que tout près de toi murmurent les rhizomes et que des grenouilles ronchonnent — on entend le rêve soupirant des chiens, la tiédeur des tôles, et de temps en temps, par l’autre côté, une moto qui vient ; et des coups de feu ; un songe grotesque : tu cavales nu, une foule t’acclame, alors que t’enrobe l’usure du tissu pour contrer le froid — nouveaux coups de feu, ça court sur les sentes, toi, avec tes jambes tu irais très loin, jusqu’à l’Atlantique, à la nage jusqu’à Bioko, tu nagerais comme une jument, la tête hors de l’eau, à voir les étoiles les feux des cargos, les porte-conteneurs, leur chargement bleu, un pli de lumière ;