Catégorie : Ma vie au village
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Ma vie au village – 91
Car nous étouffent d’un côté la mère, de l’autre le dieu polymorphe puissant ; comment briser l’idée du continu retour, éluder le fatal, sinon les épousant, seulement libre d’en rire puis leur étant parjure incestueusement, comment fuir leur proconfusion sans emprunter le rite, se mentir, contrefaire l’élan, ou dire alors au risque de mise au ban que sous la capote en rafia n’est que la peau de ton père, qu’il n’y a pas d’esprit ni d’elle ni de lui, que tout ça c’est du littéraire depuis les commencements, qu’on pourrait sur le dos du totem remonter jusqu’à la mer, voir enfin par le trou de l’arbre, ne pas crever sans horizon.Par force ai demeuré morose en son contour n’allant au centre d’elle que par des incursions comme dans les villes se rendre au cœur pour de brèves visions ― et vivre à baraquer ce que le temps nous laisse.
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Ma vie au village – 90
[89] dont l’œil brun milan calibre les bas-fonds, toutes les étroites goules de la ville-forêt, ce qui se déglutit, s’avale, puis se gueule avec la tristesse en dedans — une peu sensible suspension de l’audible étant manière de comportement — ce qui, oripeau bleu d’affiche ou d’un mot peint trace églantine, survit aux arrachements, les néons clandestins, des boules qui s’illuminent, parfois l’atochement dans la presse des foules, toutes les fourbures de soi à lire sur des mains, la traîne dans les boutiques rougies de kitsch indien et la longueur des rues, de nos pas le long d’elles et de la nuit sans fin, quand on rentre à la chambre avec des sortes de lassitudes.Elle nous mange le dedans, semblable à la cité en qui l’on s’emprisonne, n’ayant pas de possible ailleurs ou retenu par quelque amour, partir serait devoir affronter tout l’espace, une autre langue en lui, d’autres détours par le chemin de soi. Un instant de bonheur, du miel tombé des mouches ou la lumière frôlant le coin d’un lit, on reste à se dé-faire ici.
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Ma vie au village – 89
Sapés de chipes couleur de terre, laquelle sur qui passent les trains, doucement l’on s’éteint, visibles mais ailleurs, si loin d’une possible reconnaissance des faces ;nos yeux pourtant, son regard, cette manière qu’avons de ne pas être là et de prendre au travers, d’avoir dans les pupilles l’image de la rivière en nuances de sable gris, le noir de voûte aussi de sa nuit noire et verte, son allure de gisante entaillée sous la guimpe, au cou, les trous de sa bourre grignotée par les flammes, sa douleur d’écorcée ;comme dans les villes parfois où n’allons que faussement danser
d’autres sont similaires qui se retirent, s’effacent,ceux-là des réprouvés
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Ma vie au village – 88
La table en teinte de bété sur qui près d’une fenêtre je note des mots venant d’où,
tambours comme heurtant les veinules rouges du rideau,
cette couperose de la phrase dans l’orange de la cervelle,sous les taches que j’ai faites, bavures d’encre, de café,
la mémoire des forêts que nous avons tuées,trop d’oiseaux qui m’entêtent d’elles
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Ma vie au village – 87
Tous mes rêves d’écrits sont dans ce végétal tombeau, proie des blanches fourmis. Ce bois creusé de rayon là, est-il le corps de mon enfance.
Le corps banal de la vie.Toi, sylvifique pourtant, qui de moi ne sort plus, cerne et m’absorbe l’intérieur, image de la violence aussi, la férocité d’un certain état du monde, des mâles principautés, de ses fûts dressés en conquête d’un ciel prétendu qui me tiennent en lisière. Pour l’instant je vis dans tes friches, celles qui sont devant, un peu sur le côté, sinon tu me suffoques. Retour au terrain vague des livres d’autrefois.Je n’entre plus en toi que par la route qui traverse, encore est-ce fuyant ton ventre énorme, sa douleur d’accoucher les villes mégantesques dont tu ne voulais pas. Et même te contournant tu serais face à moi, l’écrit disant tu me poursuis. N’ai repos qu’en un dénuement, une zone de clairière.
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86 de Ma vie au village et 10 du glossaire incertain
Ne suis-je plus qu’une ombre sur la véranda à qui l’on porte un peu de pitance, du gésier de poulet, une silhouette qui s’efface, ou comme une forme humaine en peinture chinoise assise au bord de l’eau. J’incruste encore le papier, une main me grattera la face au couteau.Sommeilleux dans l’immobile à guetter l’occasion, le voyage, et demeurant souvent sans rien attendre, je pars du récepteur organique, de sa fixité mouvante. L’œil reçoit ce qu’il regarde, puis la vision se forme à l’intérieur de lui. Que dit le devant moi, à portée, je l’ignore. Peut-être est-il en nous un autre que le langage humain, un secret parler comme celui des choses, des plantes et des bêtes, communiquant avec l’immensité ou le plus petit rien, la luciole d’hier au coin de la fenêtre, la blancheur minuscule d’une fleur de gramine. Lâcher les mots pour cet idiome, sa fluidité. L’image de la vision, alors en l’œil, est une voix. Je l’écoute qui ne parle pas, je la regarde aussi, je m’étonne.
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Ma vie au village – 85
Des cafards crevés, fruits (secs) de l’absence (de moi). déverbage de pluie. le carrelage de l’ennui frotté au savon noir. Puis l’interrogation que t’auras tout manqué peut-être. les amours infernales. de n’avoir pas assez marché. pas vu sur l’eau des vitres les reflets qu’ensuite longtemps tu peux pister avec un sentiment intérieur à la peau. que cette brutalité te sortait du mensonge, de le destin commun d’une couenne universelle. mais les autres aussi. non. adeptes du rut contractuel et de l’infidélité, du sexe réglé par un serment. Jurons contre la nuit, l’allergie de, la lune, les chiens. la prose statique.Matin de chasse au rat ou d’un porc évadé, tu penses à ses yeux qui deviennent humains.
La ville là-bas est faite de la glose des pas, d’un urbanisme de l’intime, des multiples socialités, l’au jour le jour des traces dans la rigole et la chair des marchants, une autre mémoire. Où tu mets le pied, la main, la place encore du feu. Hors la ligne. Dedans, c’est pour la nuit et la multiple ombre diurne. Cependant il faut penser le tout-à-l’égout. Au pourtour du centre (où les Pouvoirs) ce n’est pas de fabrique et non plus comme on dit que ça s’agglutine mais on s’arrête sur la position de l’instant, au surplomb du temps, aussi prenant la part que nous laisse l’invisible puissance qui a remplacé le vieux dieu.
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Ma vie au village – 84
Quelquefois les étoiles sont toutes au-dessus de toi laissant un couloir au peu de lucioles. Tu oublies l’oppression. La vie même. L’interdit. Il n’y a que tes pieds sur la terre. Quelquefois ton œil transperce la paroi des arbres ou l’eau boueuse de la rivière.
Sinon tu rêves informément ce qui te reste à durcir du temps — image contrefaite dans le cercle d’eux, une carte-photo où ne parait ta haine des initiations, la leçon sexuelle et les simulacres d’orgie — tu migres avec l’air de rien sur les ailes d’un papillon noir.
On est debout, là, sans faire, que cracher du colgate sur le jour naissant.
Ou l’on monte à Ngola, dite aussi des collines combien on ne sait pas ni le compte des morts par la corde ou l’arme automatique, et toujours l’abordons à l’heure crépusculaire quand grésille l’amorce des néons. Les vitres s’attiédissent, bientôt le dehors froid, nos reins chauds, des rires parfois, faux éclats conjurant l’hostile, la pub sur les panneaux, slogans de corps trop lisses, cases à galerie qui nous dépassent dont on peine à fixer les formes sous la lampe, roses devantures mannequins rentrés bidons bleu plastique massifs canapés comme des cercueils pour les vivants, la vitesse trompeuse de l’automobile, l’énervement. Le trou que fait la lune dans la sombritude et ma négrité.
Avoir des mots à soi, de langue brute, palais cannibale, qui sentent la peau, les eaux, le trottoir, la mouillure, des mots qu’en marchant on garde dans la bouche, des mantras qu’on profane, moquant la fausse vertu. Puis le car s’arrête, l’auto, alors on est perdu.
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Ma vie au village – 83
Rester, tout en étant quand même, dans la nasse de la ville-image — faire revenir à la case de soi la part enfuie du passé — ce qui de l’oubli s’était imposé et qui soudain t’accorde une mémoire ; marcher, avec la faim intérieure au ventre, pour écrire les pages qu’on ne pourra mettre dans le livre de tes vies semblables qu’arpentent ceux qui sont toi, qu’ils dévorent avec les yeux en mode lecture inassouvie des signes. Au village, tu n’as que faire des lumières, le bitume de la nuit t’enduit, tu longes les bordures, à l’aveugle, et tu prends des poses au détour du chemin. Tu pars, t’extrayant du foyer, ce qui ronge, disant que je vais chier, et tu le penses à cause de cette vie — ailleurs au moins il y a des coins pour ça — tu erres un peu mais sans durer, afin qu’ils ne croient pas, les autres, que tu perds le sens de l’orientation. Partir, aller où l’espace est peut-être de lignes plus droites qu’ici, les pages pas trop froissées, audible le soupir, davantage l’étreinte, sa durée, après que tu te sois confié à toi-même la chose, qu’à ton enfance tu aies fait l’aveu, te murmurant qu’avec le temps l’on peut malgré tout souffrir, qu’on a le droit de tout se dire, eux celui de ne pas savoir, partir, aller vers un qui sans besoin de mots saura écouter lire le spasme de ta bouche.

The Bourne Supremacy, P. Greengrass, 2004
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Ma vie au village – 82
La pluie son bruit longtemps sur les palmes tressées ou la tôle des toits, la route si grasse depuis que n’y sommes allés, je néglige le village comme on détourne de soi le souvenir d’un amour passé ; j’aspire plutôt la ville par les yeux, quêtant des ombres l’aumône d’un regard, guettant des visons brèves derrière la vitre de l’auto, flashs de chair contre les murs trop noirs ; pas facile de s’y trouver la nuit dans ce foutoir urbain, de l’extraire de ses propres luisances et celles qu’elle génère, les néons rose et vert, les braseros de feu sanglant qu’on évente entre ses cuisses, l’ivoire jaunie de l’œil avec au centre un puits distendu par la colle, un gouffre qui t’appelle pour qui tu ne peux rien, I can make nothing, je pleure, ces vies que tout périme, une bougie qui seule s’endort au fond de la boutique — encore tu vacilles toi et parfois te dresses à l’effort, tu te shootes au reflet, au bain révélateur, à l’inverse de ce qui paraît — encore la nuit et cet on-dit que certains sont ténèbres, qui vont fiers pourtant laissant l’empreinte de leurs corps sur la paroi de granit, pénètrent les écrans, lumière négative comme les mains trouvées, le contour de ces mains — posées grandes ouvertes sur la pierre — ces mains mises à même la peau, bouche à l’about des sarbacanes, la giclée heurtée du pigment ; marcher, parfois dans un désir pur qu’on te jette à la terre, aller où l’on ne sait pas si quelqu’un, une présence qui respire le même fluide clair, partage ta translucidité, l’élan inexpliqué, cet en-toi qui ne s’ouvre qu’à l’onde familière — la nuit, avec ses yeux
Marguerite Duras Les mains négatives

