Ne pouvons dire crier peindre encrire que le devant nos yeux, seul réel pour soi, et ce qui ténument flotte un peu au-dessus, ainsi ces mots semblables aux crottes de gecko sur le re-bord de ma fenêtre résument un quart de presque vie sauf la première nuit, les premiers mois, le départ, les annexes. Écaillures et débris. Petites concrétions, luisantes, en noir et blanc, puis qui sèchent et ternissent. Traces d’un pouce sur l’empagement. Gunites sable poussière projetées par le vent. Ce qui surnage les eaux de pluie, la sécheresse, le désert.
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Ma vie au village – 94
Le singulier de nous donc est de disparaître, bien qu’étant devant toi à tenir le masque, l’image, rang de masque d’image, de cliché distance infinie entre l’apparent qui nous sommes et le tout ignoré de qui tu n’es jamais en face, le paysage semblant toujours aussi le même à te confondre, t’annuler, son dégradé vidant l’esprit pour que tu voies la désolation, celle tienne sans quoi jamais tu ne regarderas personne. On se poste aux lisières, bien sûr, où les gens passent, puisqu’il faut mendier, étendre une main sale, sur la ligne qui sépare la terre (et tout le monde est là), mais sitôt pris ce qui est dû, l’infâme petit reste, l’on retourne à soi.
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Ma vie au village – 93
Revenir pour ce qui reste à cette chimère de Pygas dont le portrait que j’ai fait a les lignes d’un autre monde. On dit qu’elle vit près des vasières, gardiennant les tantales, quand elle régit les noces secrètes de la nuit, s’oubliant près de nous. Pygas est le poème, ce qui dure après tout.Il nous faudrait des fêtes d’arrière-cour avec du vin de Grèce, où sous des lustres parme on chanterait des lucernaires et la vie serait douce, on suspendrait parfois aux gouttières des paréos, chacun d’une couleur s’oindrait pour la danse. Puis ayant fini l’aromate, on téterait jusqu’au sommeil d’amères irlandaises. Mais il n’y a que le fer du ciel nous affusant d’une mousse putride chue de dents prédicantes, il n’ y a pas de cour, d’arrière, de pays, il n’y a plus de terre et du reste pour nous jamais il n’y en eut, seulement l’ailleurs d’une part ténue de l’air, le couloir des cigognes où dans la transparence, humains atterigènes, nous décollons comme les anges.
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Ma vie au village – 92
Et survivre est se taire, souvent, rêver les arbres qui enflent aux cimes, que ne frôlent nos mains lointaines, descendre en songe les savanes en s’écorchant à leurs buissons, tourner à l’envers des musiques.De la colline on voit des pans de mur déjà nappés de poussière, des faïences décolorées, la grande idole métallique qui préside la comédie que les bannis seuls ne jouent pas. Ce matin il fait un peu froid. La forêt maintenant derrière ferme le bec des oiseaux. L’ombre des brûlés nous lancine.— Sens-tu l’odeur qui vient d’où l’on sacrifie les bêtes ?
— Oh, surtout ne t’inquiète pas. Ce sont les os des méchants qui pourrissent là-bas.
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Ma vie au village – 91
Car nous étouffent d’un côté la mère, de l’autre le dieu polymorphe puissant ; comment briser l’idée du continu retour, éluder le fatal, sinon les épousant, seulement libre d’en rire puis leur étant parjure incestueusement, comment fuir leur proconfusion sans emprunter le rite, se mentir, contrefaire l’élan, ou dire alors au risque de mise au ban que sous la capote en rafia n’est que la peau de ton père, qu’il n’y a pas d’esprit ni d’elle ni de lui, que tout ça c’est du littéraire depuis les commencements, qu’on pourrait sur le dos du totem remonter jusqu’à la mer, voir enfin par le trou de l’arbre, ne pas crever sans horizon.Par force ai demeuré morose en son contour n’allant au centre d’elle que par des incursions comme dans les villes se rendre au cœur pour de brèves visions ― et vivre à baraquer ce que le temps nous laisse.
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Ma vie au village – 90
[89] dont l’œil brun milan calibre les bas-fonds, toutes les étroites goules de la ville-forêt, ce qui se déglutit, s’avale, puis se gueule avec la tristesse en dedans — une peu sensible suspension de l’audible étant manière de comportement — ce qui, oripeau bleu d’affiche ou d’un mot peint trace églantine, survit aux arrachements, les néons clandestins, des boules qui s’illuminent, parfois l’atochement dans la presse des foules, toutes les fourbures de soi à lire sur des mains, la traîne dans les boutiques rougies de kitsch indien et la longueur des rues, de nos pas le long d’elles et de la nuit sans fin, quand on rentre à la chambre avec des sortes de lassitudes.Elle nous mange le dedans, semblable à la cité en qui l’on s’emprisonne, n’ayant pas de possible ailleurs ou retenu par quelque amour, partir serait devoir affronter tout l’espace, une autre langue en lui, d’autres détours par le chemin de soi. Un instant de bonheur, du miel tombé des mouches ou la lumière frôlant le coin d’un lit, on reste à se dé-faire ici.
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Ma vie au village – 89
Sapés de chipes couleur de terre, laquelle sur qui passent les trains, doucement l’on s’éteint, visibles mais ailleurs, si loin d’une possible reconnaissance des faces ;nos yeux pourtant, son regard, cette manière qu’avons de ne pas être là et de prendre au travers, d’avoir dans les pupilles l’image de la rivière en nuances de sable gris, le noir de voûte aussi de sa nuit noire et verte, son allure de gisante entaillée sous la guimpe, au cou, les trous de sa bourre grignotée par les flammes, sa douleur d’écorcée ;comme dans les villes parfois où n’allons que faussement danser
d’autres sont similaires qui se retirent, s’effacent,ceux-là des réprouvés
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Ma vie au village – 88
La table en teinte de bété sur qui près d’une fenêtre je note des mots venant d’où,
tambours comme heurtant les veinules rouges du rideau,
cette couperose de la phrase dans l’orange de la cervelle,sous les taches que j’ai faites, bavures d’encre, de café,
la mémoire des forêts que nous avons tuées,trop d’oiseaux qui m’entêtent d’elles
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Ma vie au village – 87
Tous mes rêves d’écrits sont dans ce végétal tombeau, proie des blanches fourmis. Ce bois creusé de rayon là, est-il le corps de mon enfance.
Le corps banal de la vie.Toi, sylvifique pourtant, qui de moi ne sort plus, cerne et m’absorbe l’intérieur, image de la violence aussi, la férocité d’un certain état du monde, des mâles principautés, de ses fûts dressés en conquête d’un ciel prétendu qui me tiennent en lisière. Pour l’instant je vis dans tes friches, celles qui sont devant, un peu sur le côté, sinon tu me suffoques. Retour au terrain vague des livres d’autrefois.Je n’entre plus en toi que par la route qui traverse, encore est-ce fuyant ton ventre énorme, sa douleur d’accoucher les villes mégantesques dont tu ne voulais pas. Et même te contournant tu serais face à moi, l’écrit disant tu me poursuis. N’ai repos qu’en un dénuement, une zone de clairière.
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Installation océanique 2 et notice
Embarqués à Ureca, la sombre plage de Bioko, qui est l’ancienne Ilha Formosa du portugais Fernando Póo, ils naufragèrent j’imagine, bien qu’une petite distance sépare du continent le surplomb volcanique. Je crois que ce sont eux, ici, morts de s’être exténué, sur les rochers qu’entourent leurs bras en geste familier, en étreinte discrète, car ils furent d’heureux amants, hélas contraints à fuir un jugement pervers.


