Le multicouloir de la ville est à triple niveau, défiant cependant toute horizontalité du plan. De plus, chacun de ses degrés s’étage à sa manière, se répète en se modifiant, selon la variabilité de sa marge d’espace et de temps. Le second degré diffère en hauteur, de vue et de sonorité, des autres qui paraissent presque infiniment grands. Entre eux, l’intervalle est joué par les cadences des locomotions animales et de la marche humaine, la rumeur tumultueuse et le froissement des ailes. Les gens qui vont à ras de chaussée ignorent l’impact sur leurs corps d’une activité souterraine. L’étagement premier, nommé communément sous-sol, se présente comme multiplement subdivisé en époques, dont les plus lointaines échappent à la non-magmatique conscience ordinaire. La dernière, vulgairement nommée croute, à qui les gens qui vont sont reliés par la plante des pieds, transpercée par le multicouloir économique, est une peau scarifiée et le reposoir des poubelles.
Étiquette : Peau
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Éros au bord de l’eau (11)
on passe, des villas cruelles, leurs murs, autour d’elles, leurs ventres, gros de tapis, pleins de luminaires, dieux pendus au ciel que nous ignorons, que font-ils dedans — et derrière des arbres en forme de gland — on s’avance, les délaisse, par à-coups lents pénétrons étranges, non le bourg : son dehors, le travers, contre la route, l’ordre, n’allant au port, au canon de l’église, blanche, la mer, qu’on regarde faussement, sans un point-de-vue d’angles qui diffèrent, ces choses en nous, déjà, victorieuses, perdantes, que l’on n’estime pas, ni haine, ni sympathie, ou d’autres poids, mais ce que ça fait dans les veines, ce sensible sur nos peaux, la lumière dans le cerveau, qui s’impriment, deviennent part de soi, s’opposent à l’image qu’on attend d’elles — notre œil, et leur vie, complices —

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Éros au bord de l’eau (5)
elle très bas, on l’entend gronder — le film cloque — souffre de spasmes, nous qui partons en arrière, avec du whisky dans les verres (standing auquel nous tenons), des bestioles aussi — et cette fin de lumière, une lampe qui crépite ; le gout des feuilles amères, métal des sardines ; nous buvons à nos morts et nous-mêmes, on se renverse, toujours ce bruit et elle si bas que derrière, des reflets tremblotants, le pagne des sirènes, l’empirisme des questions que nous feignons pour rire, Éros dit : l’alcool descend dans ma nuit très fort et ne chante que si le corps
on mouille, dans l’épais de l’air, la lucidité, loin du remuement — transformés, lagunes — volent-y des oiseaux nocturnes voyageant sur l’eau ; il répond que oui, qu’on les nomme bateaux — tant soudain l’image : toute horizontale ; on se verse, chaque heure presque, pour vider le chaud, le fond de son verre, la dernière goulée — puis ça crisse partout, jusque sous nos pieds, le bruit redescend, d’où elle redescend — qui le sait — issu de matrice(s) dans l’en bas l’en haut, de ce quoi du monde que nous cherchons, le temps et la joie d’une vie profonde

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Éros au bord de l’eau (4)
il parle, nous parlons, pas moins que d’autres, du vent, brise ou grain, états intermédiaires, l’effet sur les épidermes, si ça colle ou rafraichit, pousse au contraire de ce qu’on veut faire — mais d’abord comment se glisser dedans ; vivre en l’air ; rompre le pesant ; on avise a little egret, déroutée peut-être, lentes saccades, ses pas — sa fuite cou rentré, son envol incertain ; peut-on ne pas se départir, de chaque joie, d’un frais matin, à l’océan ou de cette angoisse, qui prend, malmène au point où l’on voudrait rester, sans férir — avec ses rêves nécessaires —
le bruit, ce bruit-là, surgissant quand du somme, il se réveille, s’extrait d’un trou (les années), d’un plus réel que l’instant terne, passé — il dit qu’il pêche dans les enfers ; mais on se promène où de gros rochers, des monstres de mer, leurs yeux immobiles ; marcher ainsi ramène à ce vide en soi qui, le souffle, le regard des choses qu’on ignore, relâche le continu, la vitesse des jours, l’étire — on se trempe les pieds seulement sur la frontière, l’eau lèche nos chevilles, sans se dire du quoi ; elle poisse dans l’image, le soleil décroit, nous rentrons — souls de désir ;

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Éros au bord de l’eau (3)
la ligne arrière, on ne la sent que par les vibrations de voitures, qui traversent l’écran, le hachurent à hauteur du toit, pas souvent, ça part vers la ville balnéaire, ça revient dans un soleil humide — nous, plus bas (d’elle une pente légère), baignant dans le fleume, tranquilles, on demeure le matin à visionner le tronc de l’arbre inconnu, ses racines qui se projettent (on s’assoira dessus), la bande sombre, pétrole, hérissée de rognures, de bris, une autre miel, rase, veinurée dedans, où se lisent des cartes sphères, avec sans cesse lourd le bruit cognant du temps ;
car à ce bruit toujours devant, de l’image, il ne sait s’il pourra donner son temps, que lui le prenne et l’engouffre ou si lui l’avalera, ce fruit, de l’amour d’un dieu-même, qui le donne aux hommes perdus ; là devant, juste après le travers que nos orteils fouissent et cette part du sable changeante au bord de l’eau : le fond de la terre, les cieux ; on flemmarde encore, jambes étendues, Éros sort du flot, dit des choses belles, nous rions aussi, oubliant la guerre, le bruit, le trafic en haut par dessus nos têtes, tout au premier jour, très nus, solitaires — et jusqu’à la nuit —

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Éros au bord de l’eau (2)
ça fuit par les côtés, à grands traits et petites touches, mouvantes fixités — la première fois savoir où se rendre — devant, on ne peut aller, devant : le bruit, l’image, les couleurs superposées : brun d’épaule (que tu découvres), gris de coque (avec écume), fond de poêle acier, proches d’une monotonie, devant : les naufrages, la naissance ; il dit : s’insinuer entre courants, ce que les poissons, mais sur terre, aux bords de langue ; derrière, une route, ses camions, des cyclistes qui vont, sans toutes les questions qu’il traine, à partir de ce bas désert, irons-nous plus loin ;
lui sur (ou sous) l’étroite véranda (qu’importe, si l’on peut s’étendre) face à elle, l’image-photo qui transpire, pleine d’un embrun nocturne, au-dedans l’âme, dehors la peau, ça dégouline déjà tôt, de sueur, de pensée, plaisir, sans l’envie de se recoucher, les songes passés fabriquent-ils le jour, il tente de se souvenir ; on mange une chair très orangée, presque rouge et du citron vert, boit du café très terre, raciné, où surnagent fleurs, cerises, béton brulant, l’odeur de l’amour ; pieds contre l’âge des carreaux, leurs fentes, disjointures renflées, semblables aux plis intimes ;

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Tirésias de nuit (25)
— plus qu’une heure ou deux, le cri des muezzines, voix rauques, amplifiées, qui strieront le ciel ; que l’aube cruelle, troublée te dévoile, mi-paré mi-nu, sans bien reconnaitre ton corps, ton visage, dressant l’inventaire, lambeaux arrachés à l’opacité, des bouts de ténèbres, squames d’ambigu, qui vont au ruisseau, se mélangent à tout, fèces, eau de vaisselle, surnagent les pluies — quand de l’extérieur (le monde confus), tombe un peu de clair sur le miroir, tu ne te vois plus, tes yeux te possèdent, il faudra partir, et partir dis-tu à partir de toi, du déchirement d’anciennes gravures, défaire ton image, te recevoir — l’élobi s’éveille, qui n’a pas dormi, ni toi et le mort, sauf quelques poussins dans leurs nids flottants sur la pourriture, les excréments, dors-tu maintenant que le verbe ami, en te séparant, fragile, te libère, que nait de ton ventre un tout nouveau dit, le dit de ton corps, du corps de toi, et qu’importe, Tiré, si l’on ne t’écoute, qu’on ne le voit, les sexes-lotus embaument le temps, prennent la traverse, chacun solitaire, dix-mille, vingt pas mais quelle importance, tu entends les notes d’un jacana, hâtives, perplexes, ouvre, ferme Tiré, tes yeux, ne sors pas — toujours, les mêmes chiens gueulent contre la nuit
Fin
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Tirésias de nuit (24)
puis tu somnoles un peu, adossé où le mort bredouillait les derniers mots d’une vie, la stupeur d’un pourquoi, l’innocence de la faute, objectant sa pureté, la candeur de son ignorance, et pleurait voyant ses moqueries passées, qu’il ne pourrait plus rire d’elles, que les gens ne trouveraient jamais les preuves d’une perversité, sa part fuyait, la douleur dans ses mots, tus même quand on le battait, qu’on pourrait t’imputer ce crime, puisque son dit mourrait dans tes bras, sans tomber sur le sol muet, froid, tu ressasses ce que le mort disait ses premières paroles tournoyant au-dessus du chaos, ses mots, à ce moment, la blessure, l’extirpaient du feu des multiples géhennes, Tiré, tu le croyais, épousant sa foi et son ironie, la quête encore alors que s’achève la route, qu’on ne tient plus aux promesses ; tu fais le tour de la cellule, vingt pas, non pour surprendre le jour, mais joindre l’autre bord de toi, te fier à la transmutation, à la réception du plaisir, vingt pas (un jet de pierre) dans le désordre, sortir d’une vieille housse les habits secrets, et t’en revêtir
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Tirésias de nuit (23)
ainsi (parle ta voix frontalière) on se découvre, l’un étranger puis l’autre changeant, trans-formé, incertain, presque oublieux du soi d’avant, d’une image démodée, de son cadre ancien, dépassé ; tu respires ; la maigre charpente, les murs usés, le cela qui pèse malgré tout s’étire, tu cherches un plaisir, la terre sous des cieux troublés, une terre nouvelle, la forme d’un lieu, le large, pas le lové, ce qui clôt, s’enroule et qui désespère ; l’obscur ne t’effraie, ni la clarté, mais qui la professe, les parleurs sachant, toi tu ne sais rien que ton corps ouvert — quand les mouches dorment, l’air porte jusqu’ici le gluant des viandes saignantes, le vent poisse, rougie, empue le sommeil, la moitié de ce que tu penses, toujours une part inquiète, vibrionnante, qui ponctue le texte de tes fictions, rompt le continu des images, tu recommences l’unique scène, le détail qui emmène, ça ne va pas au bout, dedans, ressort, comme les mots d’un priant se parlant de lui-même, face au dieu fuyant, Éros dit souvent cette vie sans épilogue, sans une heureuse fin, le courage qu’il faut, le support des peines,
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Tirésias de nuit (22)
quelqu’un-ci se terre, une balle dans le dos — sous un faible halo (l’ampoule pendille), à la mine, au bout de charbon, tu esquisses son corps mourant, ses yeux qui t’implorent de le regarder, s’en aller en toi, où l’on ne sait pas, et lui faire cortège de ta misère — cris, des brames dans le labyrinthe, cherchant le mort pour le tuer, le tuer encore, saisir au vol sa part de sang ; disputes, tout ça revient à son enfer, le silence sort, que tu gardais au ventre impur, en sa forme nouvelle offensant les dieux — tu pourrais reposer, tes yeux pourtant s’abiment ; Éros de son côté, sur son lit s’illumine, à penser repenser les trop brèves étreintes, refait les comptes du désir, et Vénus dort, mi-sereine, au fond de sa tristesse, attendant la vie ; les choses du dehors reprennent le dessus, on ne cherche pas le corps, là devant ta porte, qui entre, se trainant, mais ne saigne plus, coule entier, à rebours de toute gravité, dans les contours du visage ; tu réponds à son fin sourire de voleur — dors-tu, Tiré, quand le jeune homme s’éteint, qu’on trouvera beau, lavé, au bord du marécage —