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Ma vie au village – 68
Le crépuscule d’un soir, l’éclairage impublique, les découpes du noir : la photo fait du bruit quand on ferme le verrou de l’œil : égouttures de couleurs et puis des jambes nues, collines ruisselantes, les carrefours face-à-face, recoins en bois d’amours humides, là où tu montes ou tu descends dans l’ignorance d’un lointain, toute de corps la ville, d’yeux-esprits qui se cherchent au sein de l’inquiétude et ce contentement vague qu’offrent les bruits, tu brinquebales aussi, cahotes au gré : la graisse d’un étal, l’effritement des murs, une luisance des tissus, les hanches qui traversent la rue, le dégradé de tous les sons : t’échappe de savoir par où passe l’auto jusqu’au chemin de terre
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Ndzomga / Cocktail pour finir
Le monde est peuplé d’étranges créatures qui ne jurent que par le pécule, l’or noir, la suprématie des couleurs sur la raison. Ça m’étripe et je ferme les yeux tandis que lentement le surfer s’éloigne des terres.
Peu à peu je prends conscience des émotions ancrées derrière un «terre à bâbord». Flotter a ce quelque chose de gênant. On ferme les yeux et on compte les heures, humides ici, émergentes.
Maintenant nous rejoignons la résidence élevée fièrement au-dessus du monde marin. Des hommes sont venus, ont décidé de monter au haut de la vague, de suivre des flèches indicatrices qui ne disaient pourtant pas où l’on s’arrête. Il aurait peut-être fallu préserver les émissoles, ne pas les gaver d’un mixage d’eau et d’or noir sortant des séparateurs.
On continue le travail qu’ennoblit la monnaie fiduciaire largement distribuée pour faire taire. Les étoiles ont déserté un tel paysage. On tourne la roue, somnole, complote, acquiesce.
II
Ce que j’ai cherché dans l’iris de tes yeux, un peu de gaieté à répartir sur les semaines présentes et à venir. J’essaie toujours de détourner le regard, haïr, punir le monde de ce sarcasme qui refuse tout pas vers la réciprocité.
Tu ne regardes que ce qu’il y a d’autre dans la salle, puis la ville, puis le mode sénile et revanchard.
Je ne cesse pourtant pas mon voyage en apnée dans la profondeur de ton regard fuyant, espérant quelques réverbérations instantanées ou latentes de la flamme juvénile et hésitante que je porte.
Quelques sentiments indicibles m’habitent de jour en jour, de ne pouvoir visiter tes profondeurs, à être bien trop jeune pour posséder ton regard.
ÉchangeursIl faudrait déconstruire, commencer par faire imploser ce qui fut, jadis, résidence politique et lieu de débauche. Dans le cas présent, il a fallu attendre la mort accidentelle de la sorcière. Mais on voudrait généraliser la destruction aux champs des vivants et des morts, faire table rase, niveler.
Ici doit passer une route au dessus de la route, puisqu’il faut bien conquérir l’espace, gagner du temps avant le passage honteux aux urnes.
Époque de boîtes, de serrures,d’impasses pensées pour les foules,de croisements régulant le flux vers d’étroites issues temporaires.plutôtdéprogrammer l’avenir→ prendre la routeDéconstruire ? Oui, le soi, l’anonymat…
Aller même jusqu’à la vérité, l’enclaver…Déprogrammer l’avenir semble illusoire, si ce n’est par la force du poète qui nie la ville telle qu’elle se présente, remet en cause les échangeurs, les avenues, les coins de rues, toutes ces prisons de la forme.
Prendre la route… Celle que le gouvernement refuse de construire…
« C’est fini »
Blogue de F. S. Ndzomga : Camisole et mots
Tous textes de la résidence : © F. S. NdzomgaIllustrations originales : © KmoJ. M. Basquiat The african cosmogramDisséminer les écritures : webassociation des auteurs
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F. S. Ndzomga / résidence – 7
La squatteuse
D’abord traverser ces lieux où les prophètes prêchent depuis un téléviseur, espérant ainsi vendre une foi mi-illusion mi-opium à ceux qui sont proches et ceux qui sont lointains mais à portée des ondes. Sur place, il faut bien sûr un mini-prophète pour recevoir le sacré-message, calibrer l’antenne parabolique, tenir les saintes paroles et les distribuer aux fidèles.
D’abord traverser l’église de la « vraie vie », ensuite ce pont qui ne laisse passer qu’une seule âme à la fois. Faire quelques pas supplémentaires, aléatoires mais décidés. Rejoindre la descente qui mène tout droit à la chambre de la squatteuse.
Il avait fallu pleurer, supplier le propriétaire pour avoir accès à cet immeuble inachevé. Rien ici n’est clairement défini. Il n’y a pas de chambre en tant que tel, pas de cuisine, de toilettes, de portes et de fenêtres. Chaque cellule donne immédiatement sur l’autre, se confond à elle.
Elle y vit avec son fils qui, dans une autre vie l’avait blâmée d’une régression vers le rural, le collège trop facile, la poussière et une vision des choses inadéquate à Harvard.
Ils se nourrissent d’herbe et d’insectes, cuisinent au feu de bois et sèchent leurs habits troués sur l’herbe, juste en face. Le fils ne va pas à l’école. Il fréquente le centre médical d’arrondissement qui est à quelques pas de là.
© Franck Stéphane Ndzomga, 2016
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F. S. Ndzomga / résidence – 6
Après la résidence
IAprès la résidence, je continuerai mon chemin en silence, m’abandonnant désormais aux drogues de l’existence. Ne plus repenser le tout-autour, immortaliser quelques scènes profondes du quotidien, ne plus marcher pour cristalliser en soi jours et semaines passés à ruminer le poème. Après la résidence, je me laisserai aller à la vie, prendre la route qui se présente, le moyen de transport — moto ou taxi — que l’heure et le temps offre, sans distinction, sans discrimination. Dans un sens je deviendrai global, parce qu’il y a quelque chose de pénible dans la particularité.IIS’il est dit que la ville a des artères, c’est probablement pour qu’un ignoble meurtrier les sectionne violemment.
VestigesComme si bâtir était la limite à ne pas franchir, la ligne rouge qui fait écho au sang qui coule pour vestiges.
Comme si nous étions réduits à ce Rio, cette arrivée en côtes de quelques lumineux étrangers.
Comme si la culture elle-même nourrissait cette constante envie de reculer, de perdurer absurdement, de ne rien laisser à son départ.
Comme si l’exil était la seule issue pour respirer.
© Franck Stéphane Ndzomga, 2016
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glossaire incertain – 5
Le regard a vieilli, c’est toujours le même, sauf l’aile des oiseaux qui traverse le cadre, il ne passe pas de gros avions ici dans l’implacable ciel, la terre tourne sans nous ; raccroc d’un souvenir qu’on cherche, un geyser de tons à mettre sous la dent du cœur, je ne vois plus aucun guêpier jaillir des brûlis. Il est si long d’attendre. L’horizon n’est que main, l’ongle des doigts mouillés à la sauce du jour, tout le gluant du temps en petits cubes bruns, la morve de l’univers. Sûr que je glose à partir de l’ennui, le tourne en boule, le pétris, comme la peau claire de ton épaule, la berge de ton ventre ou le bord de la nuit, que je me tape la remontée des heures avec la famine pour quelques lignes à peine.
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F. S. Ndzomga / résidence – 5
Cette habitude de notre mémoire à se rattacher au passé, aux souvenirs douloureux. La mémoire est d’abord mémoire de blessures, sélective, obstruée, saturée par tous nos espoirs et nos peurs. Quelque part dans le tunnel, on s’est perdu en ne préméditant rien.Je ne suis pas vraiment dans le quartier-subdivision irrationnelle des lieux où on mange, boit et s’oublie, mais je suis un zombie ; noctambule à prendre quelques images floues du parcours hebdomadaire, laissant échapper la beauté au-delà du vase troué, sélectif qu’est la mémoire.Vin, vin, vin… J’habite l’envers de tout ce paysage dégradé et dément.
IICe qu’il y a de souterrain : quelques gros tubes en aciers…
IIIL’ennui consume tout près des listes de choses à faire.La solitude a atteint son état maximal.
Même l’allié reste muet face à tes cris de douleur. Il a un égo tellement immense, qu’une autre langue est nécessaire pour écouter ses demandes d’excuses.L’anxiété t’envahit de ne pas savoir si l’ambassadeur nous aime ou nous déteste, pour avoir été trop profonds en possédant une histoire qui dégage tant d’espoir et de crainte. Le samedi considéré sera-t-il calme ? Doit-on craindre une quelconque interférence entre l’atelier profond et une balle mondaine ? L’anxiété grandit comme un champignon nucléaire et bientôt, on aura de dimanches qu’une fièvre intense qui enfante la procrastination. Peur de ne pas faire assez, d’en faire trop, d’abandonner, malgré tous les sermons de persistance.© Franck Stéphane Ndzomga, 2016
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glossaire incertain – 4
Il y a l’angle des murs dans tes yeux, celui qui forme la place imaginaire d’un village sans nom, ciment d’ocre moussu, tertres de sable blanc remonté du dessous par des fourmis alertes, le vitrage des hautes fenêtres réfléchit la pente du toi et derrière, ce chemin vers l’église entre les bokassas, tout est trop linéaire pour le vent des dernières pluies, le désert qui s’annonce, convulsions, l’incendie, vivre avec le renvoi devant d’un rêve et du désir, rose coucou d’une vie de façade, grincement du temps-bambou, ressassant l’inutile et des listes d’oiseaux, n’être de soi qu’un reflet, un autre angle, second, contre qui heurte la nuit et le vol courbe des effraies quand cessent les griffures de leurs tarses, que des ducs petits je remâche les hou-hous, m’emporte chose aussi, animal divin, vers quelque ciel noir d’un amour imparfait.Bokassa : Chromolaena odorata, herbacée parasite
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F. S. Ndzomga / résidence – 4
La portion de tempsILa portion de temps consacrée au rêve éveillé est très conséquente en ville. L’autre alternative est cette vie de mort-vivant du complexe industriel. Ce qui nous sépare du village, ce n’est rien de plus que la prétention. Ce qui est superficiel devient ici la pierre angulaire.IILes sons qu’émettent les choses nous renseignent sur leur début et leur fin. On pense mieux dans le bruit le plus total : eau qui coule sur le sol, moto que l’on démarre, klaxons, vrombissements des grosses machines tentaculaires de l’usine d’à côté.Pour entrer au fond de soi, il faut sortir, marcher, chercher le centre-ville, le coin le plus bruyant. Ici, le silence est une denrée rare. On le remplace par ces moments où tous les bruits s’entrechoquent et s’annulent.Il y a des boîtes de nuit, mais pas de boîtes de jour. On y cultive le bruit, son obscure catharsis, quelques rapprochements de corps pour se vider de tous ces bruits accumulés pendant la semaine.IIIL’immeuble en béton conquiert l’espace de soi, verticalement. Monter et se coucher, descendre et courber l’échine, maintenir ce va et vient jusqu’à ce que le corps prenne plus de place et réussisse à empiéter sur l’intangible. Avec le temps, tu deviens insomniaque telle une liasse de billets.© Franck Stéphane Ndzomga, 2016
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F. S. Ndzomga / Oppression
La ville a quelque chose d’oppressant en tant que fruit immature de la compression des distances, de tous les revêtements grotesques que l’urbanisme décide d’appliquer à la nature, de tous ces élancements pour conquérir l’espace au-dessus de l’espace et construire une vie sur sa vie donnée. La vraie vie devient cette couche supérieure, superficielle, ce maquillage constant de nos pensées et de nos paroles.Le dur labeur du poète est donc le décapage.
Le village est son vieux pendant, autre face des gens urbains, le tatouage, la peau ridée, le bas qu’ils regardent à leurs pieds ou l’horizontal devant quand ils marchent entre des hauteurs, un horizon enfoui dans la végétation-mémoire, le masque putréfié du temps. La couche à décaper est ici celle où les fossiles à la gangue trop dure paralysent l’effort d’être un peu soi quand même. La ville certes oppresse, mais le poète peut y vivre anonyme, donc heureux.Le matin, dans la rue, tout un monde, toute une foule qui étouffe et ne peut qu’avancer vers qui est indéfini et risqué. Tout ce monde t’ignore, pensée rassurante et déprimante à la fois. D’une certaine manière, toutes ces gens saturent ton esprit de leurs cris de survie. Pour cela tu évites les marchés, qui empiètent sur la route et traduisent que cette ville n’est qu’une transition échouée entre le village et une certaine image que l’on s’était faite une nuit d’ivresse.Ce sont des mots jetés en résidus d’haleine et de salive acide après le fighter nocturne, les copulations mécaniques, ce que ça traîne de fatigue aux chevilles ; il n’y a plus de chemin mais à ras de poussière une circum-ambulation de chairs et de tissus. On suit les vies en pistant leurs déchets. La ville accumule, mange, joue dans sa cage à panthère-ogresse,
loin d’elle les flamboyants pourrissent.Road 10 no longer exists.
Je crois qu’on peut s’arrêter là. ** ce texte est un transport en commun
© F. S. Ndzomga / S. M. Roche
photos : Ndzomga
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F. S. Ndzomga / résidence – 3
Ne surtout pas l’aimer dès ton arrivée le matin ; attendre une parole en retour, un poème sur le poème, quelque chose de doux, pas cette terre brûlée qu’on abandonne en attendant les semailles.Regarde, le velu est immonde et trop similaire à ta propre peau. La différence est lisse, aigrie et te refuse. Il y a aussi cette barbe à l’horizon, ce sévère qui naît en préjugé et fera demain la vie conjugale.Dans un passé lointain, elle s’habillait en villageoise, seins à l’air, et ne se tressait que deux fois l’an.Elle est ce qu’elle rejette, ce vers quoi elle coure, cette bouteille à remplir, cette veste, cette robe, cet assainissement de soi imposé de l’extérieur.La ville trouve son sens dans son système d’égouts.VIMon environnement naturel, c’est le solitarium ; j’y suis heureux, mais malheureux partout ailleurs, même si le sourire et la gaieté subsistent comme autant de masques protecteurs.VIIParfois ressasser le passé pour saisir la moelle, cette parcelle de vie enfouie par toutes les vibrations des jours. Tout se dépose. La surface voulue lisse, rugueuse, ce qu’on dit sans y penser, ce qu’on fait les yeux fermés, l’odeur de la vie qui échappe à notre odorat anesthésié. L’air devient le précieux souterrain.Sonder les paysages et les non-lieux, se faire une image de ce qui peuple le fond de la mer et les entrailles de la terre. Relire les mots qui se sont trop vite attachés les uns aux autres, se trouver une vitesse et courir vers le simple-profond. Identifier les points lumineux, les parcourir comme la promesse d’un partage plus sain entre les hommes.Places vides du cœur où tu te retrouves.VIIICe que l’on dit de toi lorsque tu n’es plus là, c’est pour remplir le vide.Dix mètres sous terre, c’est un nouvel écosystème. Enterré, mais pourtant si haut dans le ciel.La seule façon raisonnable de rejoindre mars, c’est de s’enterrer vivant jusqu’au centre de la terre.La mort d’une anomalie rétablie un peu la paix dans le monde. Il y a ceux qui diront que les silhouettes ne représentent que le faux enraciné dans le cœur du poète.Que fait le poète à part se plaindre à longueur de journée ?Tu as atteint l’ouverture d’esprit nécessaire pour te contredire à haute voix, mentir et dire la vérité comme les deux facettes d’une même réalité difforme, déformable.J’ai cru comprendre que, poète, je finirais seul, fou et pauvre.Toujours faire fermenter cette haine des corps de métier, tous ces diplômes, toutes ces années qu’on a laissé atteindre le degré de putréfaction absolu.© Franck Stéphane Ndzomga, 2016
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