L’écriture naît du dehors (est-ce le dehors qui la conçoit ?) et se fait dehors, c’est là son intériorité. Il n’y a pas d’œuvre intérieure, on ne la verrait pas. La chambre d’Éros n’est pas un dedans, le lieu d’une vie close, elle est trame comme le corps même d’Éros qui danse avec elle, comme la rue que son corps danse, mais la rue a de plus grands dangers, des risques de collisions, de violences. Il marche autant sur les entrecroisements de la chambre, avec-entre eux, que sur le maillage de la rue, l’une et l’autre un même lieu, la chambre plus picturale, la rue photographique. /…/ Ainsi, lorsqu’il est sur le lit, occupé par sa peau, ses fantasmes, l’autre à sa table l’est aussi, ils se devinent, s’estiment, puis se deviennent.
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Quatrième déclinaison du carré
Ailleurs les luminaires contre ici une ampoule nue, l’ombre sur le mur pas la même, rapport d’une autre brutalité, les choses (nuit, corps, peau, les immobiles aussi) comment elles deviennent, se font cerveau ?



Photos S M Roche
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Le carré -7- dans la fenêtre
Les pieds des passants, les roues d’auto et de motocyclette scripturent la ville. On roule, on marche, au sein du graphique urbain, que sans cesse on élabore et qui nous travaille, chacun à des degrés divers. Mais quelques uns seulement l’inventent vraiment, la masse, elle, est copiste. Les gens savent (à peu près) où ils vont, les autres, non. Ce n’est pas qu’ils tracent des lignes au hasard, c’est qu’ils ne connaissent pas l’issue. Qui peut être un giclement de sang ou de plaisir. Éros écrit tout aussi bien dans la chambre qu’en son dehors-intérieur quand il sort par la fenêtre. Il arpente la ville, la mesure au mètre près, elle habite pieds et jambes. Il a l’œil à la cheville, au jarret, où se forment les lignes, car l’œil écrit la ville, sans oublier l’oreille et le nez et la ville les écrit. Mais en tant que personnage, il n’est que le motif et la motion du texte.
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Du bout fatigué de ses mains
Attendre, comme l’effraie, la hulotte, pour s’élancer dans le nocturne, l’instant qui brouille le regard, où les choses basculent, qu’on tombe de l’autre côté des gens et de soi, attendre de glisser sur le dehors-surface en cherchant la pliure. Vénus discoure à propos de rien, seule aussi, presque immobile, très poupée entre des coussins. Ça la fait rire. Elle lisse près des genoux l’étoffe coquelicot, du bout fatigué de ses mains. Qu’elle voudrait plonger dans les crânes pour en arracher le cerveau, la lucidité. Au sol, le trait duel des escarpins vernis, corps noir d’une libellule morte, le néon s’y reflète, puis s’éteint. Éros allume une bougie.
Vie d’Éros Sambóko #16
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Le carré -6- dans la fenêtre
Sambóko est, sur l’échiquier du quartier, l’étonnant cavalier, sa façon de sauter par dessus les cases, perçu donc comme menace, danger, mais image aussi de l’échec (il ne fait rien de sa vie), le pas à sa place assignée, celui qu’on ne sait, qu’en un double sens on ignore. Cependant sa beauté physique, non canonique pourtant, rassure le nombre, et quand même, on le salue, on lui parle quelquefois, on l’admire. Il n’est pas mis à l’isolement. On voudrait pouvoir l’aimer, mais ne comprenant pas le genre de distance à laquelle il se tient, en dehors de Vénus personne n’y parvient. Éros est en personne l’interrogation de soi-même. De ce qu’on croit notre corps ténébreux. Le reflet de notre œil mauvais. La fascination qu’on a pour le sacrifice. On voudrait le jeter en bas de notre hauteur, qui n’est que petitesse, le pousser au fond du ravin de la morbidité.
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Quand passe Vénus en robe légère
Donc cette photo, dans un cadre en simple baguette, puis la voix, chapitres précédents, la fatigue du ne rien faire, l’énervement, quand passe Vénus en robe légère. Elle s’assoit sur le lit. Elle est sa transparence. On se promet de prendre un verre, à 7 heures, après le salon, ce sera bien de rester là, n’importe où, dans le silence, entre le clignotement des guirlandes et la circulation, tout à l’art de s’abstraire du monde, la pesante brutalité, le continu des menaces, et d’être au sein des vagues heureusement ignorés, sortis de la reconnaissance, tous deux chacun préoccupés sans le dire par des trajectoires anomales. Vénus déteste que ses doigts sentent le maquereau braisé.
Vie d’Éros Sambóko #15
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Troisième déclinaison du carré
Le débarras que sont nos vies, cet enfer des choses jetées là, dont on ne veut plus et qui pourtant restent au coin de soi. Dessus, on pose un œil, par l’ouverture de la douche, dans les senteurs du soir, d’éponge et de bois pourri.

Photo : SMR
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Le carré -5- dans la fenêtre
Éros, personnage compris dans le carré de l’écrit, est incompris de l’extérieur ordinaire, par l’entourage, les voisins, les gens dans la rue, dans les magasins, et par le pouvoir de l’État, impréhensible parce que malgré les apparences, il est inenfermé, non qu’il ne soit pas soumis, à l’intérieur et par les côtés, à la condition humaine, il vit son propre tourment, mais il échappe par un ailleurs comme d’autres sont métis, voyageur, pygmée. Cet ailleurs insaisissable est rendu par l’écrit-poésie, fenêtre. Dans les établissements d’enfermement (parfois appelés sites), on réduit l’expression de la fenêtre, quand on ne la supprime pas, ce n’est pas pour rien, on la poste à des hauteurs inaccessibles, on grillage le dehors. Éros il est vrai tient la sienne souvent fermée, celle de la chambre, ne l’ouvre qu’à certaines heures, sa petite fenêtre sans un vitrage qui filtrerait la lumière. Il ne veut pas que les autres voient, qui n’habitent pas le même dehors. Ils pensent que c’est mystère, ils intriguent, alors qu’il n’en n’est rien ou plutôt s’il y a mystère, c’est celui du carré, dans la fenêtre. Celui de la composition de l’écrit. Éros est l’énigme de l’écrit, par son nom même, l’énigme de la fenêtre soustraite à tout contrôle.

Josef Albers
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Seconde déclinaison du carré
Ici un corps se devine derrière le sable de la lumière. Parfois le ventre a cette couleur plus claire à l’embranchement des cuisses. La pierre sur le rebord attend l’heure de son office. Tout est plus humide dehors.




Photos : SMR