Liturgie dans la nuit
Tambours, voix, sifflet grillonnant, et toujours les bruits de l’abattoir. La liturgie pour tenter d’échapper à la proximité de la mort.
ÉcouterSerge Marcel Roche
Coasseries, grillonages et tambourination
Le 08/10/2024, j’avais publié un tambour dans la nuit, d’assez médiocre qualité. L’enregistrement qui suit (à écouter avec un casque, si possible) rend de meilleure manière l’ambiance particulière de certaines heures nocturnes. Grillons, grenouilles, chant et tambour, quelques éclats de voix que l’on peut entendre avec un peu d’attention. Un climat qui me fait souvenir de celui (fortement dramatisé) décrit par Graham Greene dans son roman Le fond du problème, dont l’intrigue se déroule à Freetown. Les « descriptions africaines » de Greene sont parmi les meilleures (peu nombreuses d’ailleurs) que j’ai pu lire. Seul, à mon sens, Conrad a donné la plus forte image de ce climat, dans Le cœur des ténèbres, justement parce qu’il ne tente pas de décrire ce qui ne peut l’être. Ici, le fond et le cœur sont heureusement beaucoup plus détendus et joyeux.
Le fond du problème, Graham Greene, Robert Laffont
Le cœur des ténèbres, Joseph Conrad, Gallimard
Cette série dresse la topographie sonore d’un quartier. Son plan n’est en rien préconçu. Les enregistrements proposés à l’écoute sont amateurs, réalisés avec l’enregistreur vocal d’un téléphone ordinaire. Ils livrent la configuration acoustique d’un lieu, d’un quelque part, sa description mobile.
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tu gardes assez de mémoire pour aller, loin, n’importe où, sans lumière ; et l’œil à tout, aux angles, à l’arrière, les fruits colorés sur des charrettes à bras, les décoctions amères, sombres, visqueuses, de bogues ou du cuir des arbres, les creux du sol mouillé (ruptures), les tenues de police (oubli de ton identité), quoi qui diffère d’hier, que ça casse, un peu avant, un peu après, le moment, que l’averse trempe le décor, va au bout de toi, maintenant, encore, obscur Tiré qui voit plus que tout, peu en soi sauf un trait de joie, de bonheur, si parait claire la renaissance (et sans te confondre, quelqu’un dit bonjour), le film se poursuit, ne racontant rien (hors les deux, pas d’histoire) ; mais une faiblesse qui s’insinue, dans la raucité de la voix, à l’épigastre, et puis le ventre un peu gonflé, que tu fais l’effort de rentrer, les fesses qui sortent trop, l’objet serré — ça te rappelle les poses, où pour la galerie familiale, on plaçait sur le bord, forme noire baissée, ton anormalité — dans le cadre (quand devient-on, à force de s’imaginer), des fois tu sautes ta respiration, changeant de rue sans raison, ou parce que l’éclairage grisonne mieux — en des endroits — sur les façades des vraies maisons, entre les fils électriques, tortillonnés sous les nuages, de maigres branchages, contre la cire usée, rêche, des feuilles de gommier, qui se violacent comme un sphincter, quelquefois une couleur inattendue peut te séduire (tu dis : ne pas se fatiguer, s’étourdir, dans du moche, de la laideur), sinon tu restes à ras de terre, de bitume crevé, au niveau des poubelles, du reflet des plastiques ;
Quand sa voix dedans vibre trop, Vénus retrouve Éros au bord de son lit, l’écoute lui dire la nuit, les tressaillements du cœur, comment les corps se donnent puis s’enfuient, comment on résiste à l’enfer, que ces choses parlent de l’esprit, ça l’apaise, la chambre, le volet clos, un subtil parfum nu d’écorce et de peau, l’haleine d’une mangue ouverte. Énonce le jour, la douleur des doigts, le sang dans les veines, en mots drôles, précis, coupants, et comment aussi se rendre secrète, avec ses chapeaux, son look bizarre, dériver, triste, heureuse, jusque vers le soir ‒
Vénus en son salon #48
Découpes de phrases ou de mots, qu’on se dit les mêlant aux couleurs, fragments de feux des motocyclettes, la rouille des taxis, à la danse inquiète des bruits, les pas attendus ne vibrent qu’en soi, des voix font une ombre aux rues, supplémentaire, dans le salon Vénus vit un éboulement, léger glissement de sa chair, sous la pensée qu’à l’heure, si personne ne vient, rentrer seule lui mettra, plus encore, le cœur à découvert. Tout se brouille à l’entour, les objets sans histoire, la lumière qui crachote, son regard sur la glace
Vénus en son salon #20
Le timbre montre sa coupure ‒ l’anfractuosité du ventre, un rocher ‒ devoir parler de voir rire même, la voix s’en ferme, et dans les jambes le sang griffe, fait trembler la hauteur du son, quand la main presque d’une autre fouille des savanes mortes, en regardant le mur, ses granules, des points, pixels à l’horizon, autant d’images d’un possible noyé par le désespoir. À quoi donc se raccroche-t-on, Éros dirait : l’habitude, Tirésias : au vieil oubli, ce fond-chaos de l’univers, en avant de nous. Soudain, la nuit, sa jolie gueule contre le miroir ‒
Vénus en son salon #19
Donc cette photo, dans un cadre en simple baguette, puis la voix, chapitres précédents, la fatigue du ne rien faire, l’énervement, quand passe Vénus en robe légère. Elle s’assoit sur le lit. Elle est sa transparence. On se promet de prendre un verre, à 7 heures, après le salon, ce sera bien de rester là, n’importe où, dans le silence, entre le clignotement des guirlandes et la circulation, tout à l’art de s’abstraire du monde, la pesante brutalité, le continu des menaces, et d’être au sein des vagues heureusement ignorés, sortis de la reconnaissance, tous deux chacun préoccupés sans le dire par des trajectoires anomales. Vénus déteste que ses doigts sentent le maquereau braisé.
Vie d’Éros Sambóko #15
La voix écrit juste au-dessus de lui, voix d’un autre qu’on regarde en soi, lune familière, laborieuse à produire le son, l’interne musique qui sans elle ne s’entendrait pas, rien d’Éros ne se porte à la lettre, non plus aux chansons dans les rues saturées, dissolvant nos têtes, non plus aux livres (sauf peut-être si, de temps en temps), il se retourne sur elle qui s’affiche entre les scènes, sa vie c’est du cinéma muet (parfois), des gens qui lui courent après, s’agitent dans le décor, crient des mots contre sa face, des titres détachés du fond crème que le piano souligne.
Vie d’Éros Sambóko #14